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Le monachisme de Saint Benoit
Un moine de Randol

n°110 - novembre 2000

Au sud de l’Ombrie, la merveilleuse petite cité de Norcia, blottie entre les monts Apennins, entourée de ses remparts, semble endormie depuis de longs siècles, sinon depuis l’époque où y naquit saint Benoît, vers l’an 480. Invasions, destructions, tremblements de terre ne semblent pas avoir eu raison de l’obstination de ces pierres à garder le souvenir du plus célèbre de ses fils, souvenir que l’on retrouve plus particulièrement dans la crypte de la basilique qui porte son nom et que l’on assure être l’emplacement de sa maison natale.

Le Ve siècle est marqué par de grands bouleversements de l’histoire : le monde ancien est détruit, les barbares venus de l’Est, Huns, Goths, Vandales se répandent sur les provinces romaines. Un vent de panique s’empare de l’Occident lorsqu’on apprend que Rome est envahie et dévastée; l’on croit que la fin du monde est arrivée.

Mais un nouvel empire s’est affirmé, plein d’une puissance irrésistible : l’empire du Christ. Romulus et Rémus disparus, Pierre et Paul ont fait surgir de Rome une Eglise dont ils sont les pierres de fondation. Une des forces religieuses de base sera le monachisme. Né en Orient aux environs de l’an 300, il a gagné l’Occident et les ermites y vivent, isolés, ou par petits groupes voisins; très vite on passe de la vie érémitique à la vie cénobitique. Dès son enfance, Benoît connut sans doute de ces solitaires aux environs de Nursie : saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, son premier biographe après avoir été lui-même de sa famille spirituelle, y fait référence.

Rome.

La famille de Benoît compte parmi les notables de la Province; ils étaient chrétiens puisqu’ils donnèrent à leur fils le nom de « Benedictus » – « béni »; et aisés, puisqu’ils envoyèrent leur fils, accompagné de sa gouvernante, faire des études à Rome. C’est à cette époque même que mourait Odoacre (1) dont l’assassinat, de la main du roi des Goths Théodoric, marquait l’effondrement du monde ancien; mais aussi que le roi Clovis se faisait baptiser, et la France avec lui. Et c’est aussi l’époque du pape Gélase, passionné de la divine liturgie : le jeune Benoît a dû recevoir de lui le goût du culte basilical : ne demandera-t-il pas plus tard à ses moines de se conformer à l’usage de l’Eglise de Rome ? Il savait encore d’une manière précise au moment où il rédigeait sa Règle quels étaient les cantiques de Laudes que l’on récitait à Rome.

Le jeune étudiant ne fut pas indifférent aux charmes de la Ville, de ses splendides monuments antiques, des basiliques chrétiennes qui s’y élevaient maintenant, des cérémonies religieuses qui s’y déroulaient. Mais il réalisa bien vite qu’il risquait de succomber à ses plaisirs malsains : sa maturité précoce, son manque d’attrait pour la littérature païenne, le sérieux qu’il devait au climat rude de ses montagnes et à l’éducation chrétienne reçue, lui évitèrent de partager les écarts de ses compagnons d’étude, mais il préféra fuir les tentations et, accompagné de sa gouvernante, s’enfuit vers la solitude : il avait décidé de se faire moine.

Subiaco.

Ayant dépassé Tivoli, ils gagnèrent Affile où se trouvait une communauté chrétienne et où Benoît fit un miracle, premier d’une longue série, en restituant son intégrité à un crible, brisé par sa gouvernante; mais la célébrité qui s’ensuivit obligea le jeune ascète à s’enfuir : il lui fallait une solitude complète pour ne vivre qu’avec Dieu seul, et il la trouva à Subiaco, à une quinzaine de lieues à l’Est de Rome, dans une grotte située non loin d’un monastère : du moine Romain qui y vivait, il reçut l’habit monastique, mais aussi, discrètement pour ne pas attirer l’attention, la nourriture spirituelle et la nourriture du corps. L’antique ennemi ne l’avait pas lâché pour autant et tentait de lui rappeler les plaisirs malsains du monde : sur le point de suivre ce tentateur, la grâce lui inspira de prévenir la chute : il se déshabilla entièrement et se roula dans un buisson de ronces et d’orties : le corps déchiré, les sens s’apaisèrent et ce fut le salut de son âme.

Mais la réputation de Benoît va grandissant et les disciples affluent; on lui demande de devenir le Père d’une communauté, d’établir une observance monastique : c’est un échec, car son austérité rebute, et l’on tente même de le tuer pour se débarrasser de lui. Il retourne à sa solitude, vite repeuplée de vraies vocations monastiques : avec ces disciples, il va établir autour de Subiaco une douzaine de petites communautés : il suit en cela les traditions anciennes, en particulier celle de son maître préféré, Cassien, qui se réclamait lui-même de l’autorité des hommes de Dieu qu’il avait rencontrés dans les déserts d’Egypte. Conformément à ces traditions, on groupait une dizaine de moines sous l’autorité d’un doyen qui exerçait sur eux la surveillance, était avec eux en dortoir commun, travaillait avec eux, et rendait compte à l’Abbé des incidents, des négligences, des besoins. La charge était ainsi partagée et le bon ordre régnait, dix moines étant plus faciles à diriger qu’une communauté nombreuse.

Le Mont Cassin.

Mais « l’antique ennemi » ne désarme pas et la persécution s’abat de nouveau sur Benoît et ses disciples. On le calomnie, on le persécute, on tente de l’empoisonner, on cherche même à pervertir ses fils : c’en est trop, et il décide de quitter Subiaco, disparaissant en direction du Sud avec quelques-uns des plus jeunes. A mi-chemin entre Rome et Naples, il est retenu par un site qui lui semble propice à l’établissement d’un monastère : le Mont Cassin. Cassino est une vieille cité étrusque bordée par le torrent du Garigliano qui se jette dans le golfe de Gaète, et dominée par une montagne « dont le sommet se perd dans les nuages », nous dit, avec quelque emphase, saint Grégoire. Là-haut, au milieu des bois sacrés auxquels conduit l’antique via Casilina, les païens ont établi des autels à Jupiter : le premier soin de Benoît est de les détruire et de les remplacer par des oratoires dédiés à saint Martin, le père des moines d’Occident, et à saint Jean-Baptiste, l’ermite du désert, modèle et patron des moines.

Avant toutes choses donc, deux églises sont construites sur le Mont Cassin : bientôt les fidèles se convertissent, amènent leurs enfants au monastère, apportent leur secours pour construire un vaste monastère en belles pierres de taille; celles-ci sont encore visibles aujourd’hui.

La Règle.

Benoît, qui atteint à peine la cinquantaine, est alors dans la plénitude de ses forces et de son expérience monastique. Il est temps pour lui de penser à la postérité et de mettre par écrit ce que l’Esprit de Dieu dicte à son cœur. Tout en construisant l’édifice extérieur du Mont Cassin, il mène de pair l’édification des âmes, réalisant ainsi son idéal qui sera exprimé dans sa Règle : conduire conjointement le travail des mains et le travail de l’esprit. C’est le célèbre « Ora et labora » – mots qui ne se trouvent d’ailleurs nulle part dans la Règle !

Il a une connaissance approfondie de l’Ecriture, et les citations qu’il en fait sont multiples. Il a aussi une connaissance solide et étendue de la littérature chrétienne, des écrits ascétiques et des anciennes règles monastiques : les emprunts qu’il y fait le prouvent. Il a surtout son expérience personnelle. De plus, mettant à profit son réalisme plein de santé, un don d’observation très affiné, un talent d’organisateur, une connaissance exceptionnelle de la nature humaine, de ses faiblesses, de ses limites, il est à même d’écrire une Règle qui passera les siècles et sera une merveille d’harmonie, d’équilibre, de « discrétion » – ce mot cher à l’auteur qui entend par là ne pas faire fuir les faibles, et donner aux forts l’occasion d’aller au-delà. Tenant compte des traditions des anciens et des nécessités de son temps, il veut établir une communauté d’hommes cherchant Dieu, une école pour le service du Seigneur où, à l’imitation de l’Evangile, on mène une vie humble et obéissante selon un ordre bien déterminé, dans la prière, dans les lectures spirituelles, dans le travail, à l’intérieur d’une clôture, et sous la direction d’un Abbé.

L’Abbé, selon saint Benoît, tient dans le cloître la place du Christ lui-même, c’est pourquoi on lui doit honneur, amour et obéissance. Il est le bon berger qui mène son troupeau, tant pour le spirituel que pour le matériel, sans exigences démesurées, compatissant aux faibles et aux errants, mais n’hésitant pas à retrancher le membre gangrené, après avoir tout tenté pour le guérir. Qu’il sache qu’il lui faut servir bien plus que dominer, se faire aimer bien plus que se faire craindre, et qu’il aura à rendre compte à Dieu de son administration temporelle et surtout de chacune des âmes qui lui sont confiées. Saint Benoît, très exigeant pour lui-même, l’est aussi pour ses successeurs, à qui il demande de n’être ni turbulents ni inquiets, ni excessifs ni opiniâtres, ni jaloux ni trop soupçonneux. Son gouvernement sera éclairé par le conseil des frères qu’il doit solliciter en certaines circonstances, mais la décision reviendra à lui seul.

La tâche que le fondateur du Mont Cassin assigne à ses moines est avant tout spirituelle : les moines ne préféreront rien au service du Seigneur et s’appliqueront à chanter les louanges du Créateur en compagnie des Anges, se retrouvant au chœur sept fois le jour et une fois la nuit, veillant à ce que leur âme soit en harmonie avec leur voix. Cette application apportée à la liturgie représente un apport considérable au monachisme existant antérieurement, tant en Orient qu’en Occident.

Il en est de même de la « lectio divina » : chaque jour, des heures précises lui sont consacrées, mais surtout les dimanches et les jours fériés; durant le carême, un livre est attribué à chacun pour qu’il le lise intégralement. L’Ecriture sainte est, évidemment, la base des lectures, mais aussi les Pères de l’Eglise, et saint Benoît cite explicitement Les Institutions, qui ne peuvent être que celles de Cassien, et « la règle de notre Père saint Basile ». On voit là l’apport de l’Orient, mais aussi le développement qui lui est donné. Même durant les repas, on fait la lecture, et tous doivent écouter dans un profond silence.

Saint Benoît ne se contente pas de codifier le déroulement d’une journée de prière et d’étude : il veille aussi au travail manuel qu’il estime hautement, suivant en cela la tradition apostolique, et saint Paul en particulier. « L’oisiveté est ennemie de l’âme », affirme-t-il d’emblée, et les moines peuvent avoir à vivre du travail de leurs mains, « comme nos pères ». On aura donc, dans le monastère, une boulangerie, un moulin, un jardin, des ateliers divers, en sorte qu’il ne soit pas nécessaire aux moines de sortir de clôture, « ce qui ne leur convient nullement ». Les malades, les pauvres, les pèlerins ont droit à toute sa sollicitude, et on doit les considérer comme le Christ lui-même.

Bref, tout est dit, et cette Règle, si mesurée dans ses exigences, si précise dans ses ordonnances, va devenir le code du monachisme occidental, surpassant, par sa richesse interne, sa qualité, sa profondeur et son amplitude toutes les règles antérieures, qui n’étaient que des esquisses (2). Dans sa grande modestie, saint Benoît considérait son œuvre comme étant elle-même une modeste ébauche, un simple commencement. C’est néanmoins sur ce fondement qu’allait s’édifier une construction puissante, qui défierait les siècles.

La mort.

Aux dernières pages de la vie de saint Benoît apparaît sa sœur Scholastique, qui l’avait rejoint et vivait dans un monastère de moniales à proximité. Elle mourut peu après une dernière rencontre bien émouvante entre les deux saints, et Benoît fit ensevelir sa dépouille dans le tombeau qu’il avait fait préparer pour lui-même.

Sentant sa fin prochaine, il se fit porter à l’église, reçut l’Eucharistie et, soutenu par ses disciples, rendit l’âme tout en priant. C’était le 21 mars 547.

Quelques années après, les barbares détruisirent le Mont-Cassin, et la communauté fut dispersée : saint Benoît en avait reçu la révélation peu avant sa mort. Malgré cela, l’œuvre subsista. Grâce en grande partie à saint Grégoire, à sa biographie consacrée à notre saint et, plus précisément, grâce à la mention de la Règle de saint Benoît faite en conclusion : « Si l’on désire mieux pénétrer son caractère et sa vie, il sera loisible de trouver dans les dispositions de cette Règle tous les actes de son gouvernement, car le saint homme ne pouvait en aucune façon enseigner autrement qu’il ne vivait ». Des moines relevant d’obédiences diverses se mirent peu à peu à pratiquer cette Règle, qui finit par l’emporter, par son équilibre et sa sagesse propre, sur toute autre observance monastique en Occident. Et comme la foi se répandit à travers l’Europe principalement par les monastères, saint Benoît a pu être proclamé par les papes du XXe siècle, « Père » et « Patron » de l’Europe.

(1) Il avait déposé en 476 le dernier empereur romain. (2) Nous n’entrerons pas ici dans la discussion de l’antériorité ou non de la « Règle du Maître », qui n’est peut-être qu’une première rédaction de la Règle de saint Benoît.