Homélie du Cardinal Barbarin pour les obsèques de l’Abbé Pierre
Notre-Dame de Paris, vendredi 26 janvier 2007
Emmaüs, le nom d’un village qui résume toute la vie et l’oeuvre de l’Abbé
Pierre.
Emmaüs, c’est un chemin.
Emmaüs, c’est d’abord la page d’Evangile que nous venons d’entendre. Elle
raconte comment un chemin de tristesse peut devenir une promesse d’espérance.
Deux compagnons découragés ont quitté Jérusalem. Tandis qu’ils s’éloignent de
la Ville Sainte, un inconnu les rejoint, s’approche, les interroge et commence à
leur parler.
Quelque chose s’éveille en eux et les bouleverse intérieurement : « Notre
coeur n’était-il pas tout brûlant tandis qu’il nous parlait sur la route ? », dirontils,
lorsque leurs yeux s’ouvriront et reconnaîtront Jésus ressuscité.
Dans cet épisode du soir de Pâques, l’Abbé Pierre a vu toute sa mission,
l’aventure d’Emmaüs. « Georges, lance-t-il un jour à son premier compagnon,
viens, toi qui es tout cassé. Trouvons-en un autre comme toi, et nous irons
ensemble soulager un troisième. »
Quelques années plus tard, la France a découvert l’épopée des chiffonniers
d’Emmaüs. On les regardait comme des exclus ou des blessés de la vie, mais en
vérité, ils étaient devenus des semeurs d’espérance. Il avait suffi que quelqu’un
fasse jaillir en eux la source, pour que toute leur humanité soit à nouveau
irriguée.
Où trouvait-il son énergie, ce prêtre à la santé fragile, constamment malade
depuis son enfance ? La prière, la conversation quotidienne avec Jésus étaient le
secret du dynamisme intrépide de l’Abbé Pierre. Dès son enfance, en famille, il
avait appris à boire à cette fontaine d’eau vive. Durant les sept années de sa vie
chez les Capucins, il reçut une solide formation spirituelle dans l’esprit de St
François d’Assise. Plus tard, il voulut se retirer dans le silence et vécut huit ans
au milieu des moines, à l’Abbaye de saint Wandrille, près d’Esteville, l’endroit
où reposent ses premiers compagnons, qu’il va rejoindre ce soir.
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On ne peut pas s’engager dans le service des pauvres et aller au devant de
toutes les misères avec un tel enthousiasme, jusqu’à quatre vingt quatorze ans, si
l’on ne va pas chercher cette force venue d’ailleurs. Que de fois, quand le
fardeau se faisait trop lourd, ses proches l’ont entendu dire : « Laissez-moi ». Il
entrait alors dans un dialogue dont il ne nous a livré que quelques mots : « O
Dieu, toi qui es, sois ! ». Ce Dieu auquel il s’adressait avec une confiance
d’enfant, Jésus lui révélait qu’Il est amour. L’appel était là ; il fallait donc
repartir sur les routes, témoigner de cet amour et le partager avec les autres.
Emmaüs, c’est une maison.
Emmaüs, c’est aussi une maison, une auberge. Elle est comme un refuge
pour tous ceux que les difficultés de la route ont épuisés ou égarés. Les
compagnons vont lutter ensemble pour panser les blessures. « Restituer à
l’homme sa dignité, dit l’Abbé Pierre, voilà le grand secret. » Pour cela,
l’itinéraire est simple : bâtir une maison, retrouver le sens et le goût du travail,
gagner un salaire pour assurer sa vie et, sans tarder, venir en aide à ceux qui sont
dans une misère plus grande encore.
Toujours penser aux autres d’abord. Qu’on me permette de raconter une
anecdote, moment marquant de son enfance et de sa vie de famille à Lyon. Un
dimanche, le jeune Henri - il n’avait pas encore dix ans - avait été puni et privé
d’une sortie chez des cousins. Quand ses frères, en rentrant le soir, racontent la
joie et les jeux de l’après midi, il leur répond : « Que voulez-vous que cela me
fasse ; je n’y étais pas. » « Alors, dit-il, j’ai vu le visage de mon père
s’assombrir. Il m’a pris à part et m’a dit : ‘Mais Henri, et les autres ? Ils ne
comptent pas pour toi !’ ». Cette phrase qu’il n’a jamais oubliée marque le début
de sa lutte acharnée contre toute forme d’égoïsme, le sien et celui des autres.
Béni soit Dieu pour ce père de famille nombreuse qui fait attention à
chacun de ses enfants et qui par amour lutte contre le péché dès qu’il le voit
poindre dans leur coeur ! On peut dire que les autres en ont eu de la place dans la
suite de sa vie !
Tout est parti d’une pauvre baraque, trouvée à Neuilly Plaisance, en 1947.
On la retape et les premiers compagnons arrivent deux ans plus tard. Sur la
porte, il pose une pancarte : « Emmaüs ». Au fils des ans, les foyers vont se
multiplier. A Charenton, où l’on a récupéré une ancienne chapelle, l’abbé loge
au 10ème étage d’un immeuble voisin et vient souvent manger avec les
compagnons. Durant l’hiver 54, l’insurgé de Dieu réveille la France entière de sa
torpeur par ce cri devenu célèbre : « Mes amis, au secours, une femme vient de
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mourir gelée cette nuit à trois heures, sur le trottoir du Boulevard Sébastopol ».
Le ton de sa voix, les images de ce grand moment restent gravés dans nos
mémoires. Un peuple tout entier, grâce à l’Abbé Pierre, est entré dans
« l’insurrection de la bonté ».
Tout homme a droit à un logement décent où il puisse vivre avec les siens.
Cinquante ans plus tard, l’aventure continue, et le combat est loin d’être gagné.
L’Abbé Pierre ne l’abandonnera jamais, il a communiqué son élan à beaucoup
d’autres. L’an dernier encore, à quatre vingt treize ans, il a repris son bâton de
pèlerin pour aller à l’Assemblée Nationale supplier les députés d’agir en faveur
des mal logés.
Non seulement, il a toujours défendu les pauvres, mais il a vécu lui-même
comme un pauvre. Dès l’âge de 19 ans, il renonce à sa part d’héritage et
distribue tous les biens qui lui viennent de sa famille. Député de Meurthe et
Moselle, au lendemain de la guerre, il donne chaque mois son indemnité
parlementaire à ceux qui manquent de tout. Jusqu’au bout de sa course, malgré
sa notoriété, il a gardé la pauvreté. Cela garantit l’authenticité de son action.
Mais c’est encore peu de chose pour lui. Si ce geste n’est pas habité par une
lumière plus profonde, il ne vaut rien du tout. C’est lui qui a souhaité nous faire
entendre ce matin le brûlant enseignement de saint Paul sur la charité :
« J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, s’il me manque
l’amour, cela ne me sert à rien » (1 Cor 13, 3).
Emmaüs, c’est un repas, une révélation et un nouveau départ.
Emmaüs, enfin, c’est aussi un repas. Dans les Foyers, on trouve une table
ouverte pour une nourriture simple ou un repas de fête. Chacun a sa place, la
conversation est animée, et, en hiver, le café chaud est apprécié de tous ; grand
moment de la vie quotidienne et fraternelle. Depuis quelques années, pour la fin
de sa route, Alfortville, cité de la banlieue parisienne était tout étonnée et
heureuse d’accueillir le Français le plus estimé de ses compatriotes. C’est là
qu’il a été accompagné jusqu’au bout. Dans quelques pièces, à côté du Centre
International de ses compagnons, il a su garder la douce lumière d’Emmaüs, en
attendant l’heure de la rencontre.
L’Evangile d’Emmaüs nous fait comprendre que nous sommes aussi
attendus pour un autre repas. Le Seigneur se met à table avec nous. Il prend le
pain, le bénit et nous le donne. C’est un geste qui résume toute la mission du
Christ et l’ambition de l’Abbé Pierre. Rien n’est plus utile à l’humanité que ce
partage concret et fraternel. A ce « repas du Seigneur », il a toujours été fidèle.
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Chaque soir, à l’heure dite, il célébrait la Messe. Tout était préparé avec soin
dans sa chambre : la table installée, un calice, quelques hosties, et son livre usé
qu’il avait annoté à toutes les pages.
Ce repas est le moment d’une Révélation. A Emmaüs, pendant que le pain est
rompu, les yeux des compagnons s’ouvrent et ils reconnaissent le Seigneur : Il
est vraiment ressuscité. Désormais, la victoire de l’amour contre toutes les
tristesses de ce monde est assurée. Mais le Christ disparaît ; ses disciples sont
passés de la désillusion à l’enthousiasme. Aussitôt, ils partent sur la route
comme des messagers d’espérance.
C’est le repas que nous vivons en ce moment à Notre-Dame de Paris, et
l’Abbé Pierre y prend part mystérieusement. Il attendait la mort dans la paix et
avec une grande foi. On peut dire qu’il la désirait. A la fin du « Je vous salue
Marie », il préférait dire : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous,
pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de la Rencontre. » Nous prions ce
matin pour que Dieu lui accorde son pardon et lui donne de vivre l’immense
joie de cette rencontre. Au seuil de la maison où Jésus est parti nous préparer
une place, notre Père l’attend et lui ouvre les bras.
Merci, Seigneur, de nous avoir donné un tel frère !
Merci, l’Abbé Pierre, de nous avoir donné un tel exemple !
Vous disparaissez, et nous, comme les compagnons d’Emmaüs, nous
repartons d’un bon pas, aujourd’hui, pour témoigner de cet amour et servir les
autres, jusqu’à notre dernier souffle.