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Damien Ricour
Source : Christicity 

Il fait rire et pleurer avec ses saynètes campant Jonas, l'Enfant prodigue, Super-Missionnaire, dans un humour tendre 100% catho et 100% pro.
Avec bientôt à son actif une pièce de théâtre sur Pier-Giorgio Frassati, Damien Ricour, 30 ans, membre de la Communauté de l'Emmanuel, a jeté le masque pour les internautes de ChristiCity...


Converti, vous avez abandonné votre carrière théâtrale. Vous y revenez. Pourquoi ?
A chaque fois que j'ai remis au Seigneur le théâtre, Il me l'a rendu !
Je me suis converti à 21 ans, grâce à un ami protestant qui travaillait avec moi dans la même école de théâtre. Baptisé, communié à l'Eglise catholique, j'ai toujours eu une foi et une confiance instinctive en Dieu, même si cela relevait davantage à l'époque de la superstition. Lui m'a fait découvrir la Parole de Dieu qui m'a saisi. J'ai redécouvert le Saint-Esprit par cette église réformée charismatique, dans un débordement de joie et de paix.
Avec ce garçon et l'un de ses amis, nous avons monté une petite Compagnie chrétienne et nous avons donné des représentations tout au long de l'année dans 18 prisons de France. J'étais tout fou ! «Ca y est, j'ai trouvé ma voie !» Nous annoncions Dieu par un théâtre comique même si cela restait un peu superficiel : on ne s'attachait pas directement à la Parole de Dieu.
En 1995, j'ai passé une dizaine de jours dans une mission protestante africaine -je voulais à ce moment-là devenir pasteur. Le missionnaire qui savait que j'étais comédien m'a proposé de jouer pour les Africains. Il a tellement insisté que j'ai fini par accepté. Ainsi sont nées 14 improvisations en 15 jours : le pasteur racontait un texte biblique -généralement un passage d'Esaïe- que je mimais de façon humoristique : le feu qui prenait dans la case, la maman qui devait sortir, se jeter dans la rivière où elle recevait le baptême, etc.
Le théâtre m'est ainsi revenu d'une manière que je qualifie de prophétique. «Dieu me rend le théâtre et le théâtre devient un art prophétique.» Je découvrais une sorte de «supra-vocation» du théâtre. Comme la Parole de Dieu, «glaive à double tranchant», cet art est capable de trancher, de toucher les gens au cœur, de leur révéler un mystère, d'annoncer le royaume de Dieu et de montrer combien Dieu est proche de nous. Ce n'est plus seulement un outil critique comme Molière a su l'utiliser, ou un art qui permet de comprendre l'être humain, c'est un art qui ne se veut plus seulement philosophique. Il se découvre prophétique car il proclame : «Convertissez-vous, le royaume de Dieu est proche!»
Une autre anecdote, après ma conversion au catholicisme. J'habitais en maisonnée à la paroisse de la Trinité à Paris. Le téléphone sonne, je décroche. « J'appelle pour louer une salle d'audition pour le théâtre. » « Ah... vous avez dû vous tromper, quel numéro demandez-vous ? » Le numéro n'avait rien à voir ! « Et... je peux passer l'audition, moi ? » J'y suis allé, j'ai passé l'audition, j'ai été pris ! J'ai même été remarqué par un agent qui se trouvait dans la salle ; il m'a ensuite proposé une pièce. Et zou, c'était parti !
Est-ce que l'artiste chrétien peut tout se permettre ? Vous est-il déjà arrivé de refuser certains rôles ?
Bien sûr, il m'est arrivé de refuser des choses ! Même si, comme dans toute conversion, la fougue du début laisse place à une tiédeur, puis une fougue nouvelle peut-être plus ancrée.
Quand on n'appartient pas au milieu artistique, on ne se rend pas compte combien certains réalisateurs de cinéma ou metteurs en scène peuvent jouer avec un acteur qui devient un objet entre leurs mains. Certains films dont le seul enjeu consiste pour le réalisateur à imposer son pouvoir sur des acteurs me scandalisent. Et c'est encore plus dur pour une actrice.
J'ai joué dans un film une courte séquence qui n'avait rien de méchant en elle-même. Mais le film, très bien réalisé, était en fait pervers. Je ne pouvais me résoudre à le conseiller à des amis parce que je savais qu'il pouvait faire mal.
On n'imagine pas la souffrance d'un simple acteur victime du bon vouloir des réalisateurs. Je n'ai pas voulu entrer dans ce monde-là. Gamin, le cinéma, la gloire m'attiraient mais en découvrant ce monde de compromissions, je me suis rapidement tourné vers le théâtre.
Grâce à mon Ecole de théâtre qui m'a donné une bonne impulsion, je peux réussir à faire les choses par moi-même : écriture, mise en scène, représentation.
Vous avez alors choisi le théâtre pour témoigner de votre foi. Comment le déclic est-il venu ?
Un prof de l'Ecole, sans doute profondément anti-chrétien, nourrissait une certaine aversion à notre égard et nous baptisait « les boys scouts » parce que nous étions toujours joyeux, tout feu tout flamme, comme deux larrons en foire.
Comme travaux de fin d'année, nous devions préparer ce que l'on appelle une « commande ». La mienne commençait ainsi : « Depuis que j'ai rencontré Dieu, je n'ai que des problèmes... », je me reculais alors et jouais avec d'autres acteurs différentes scènes : la réaction de ma famille, tous les combats que j'ai eu à livrer, etc. Ainsi s'ébauchait un véritable récit humoristique de ma conversion.
Ce fut un succès ! Ce professeur est venu me voir à la fin et s'est écrié : « Si tous les spectacles chrétiens étaient comme ce que tu viens de faire, j'irai tous les voir ! » Et c'est lui ensuite qui m'a fait connaître les fioretti de Saint François d'Assise et m'a encouragé dans ce style « d'art chrétien ».
Une autre réaction qui m'a donné à réfléchir à propos de ma commande : une fille de mon école s'est précipitée vers moi à la fin : « Damien ! Génial ! T'as raison, il faut casser tous les cathos !! » Cela m'a sidéré. Mais j'ai découvert là tout l'enjeu de l'art chrétien : proposer, en prenant garde de laisser aux spectateurs la liberté d'accepter. Car on touche là à la liberté de l'homme qui peut accepter ou refuser Dieu. J'ai proposé un spectacle ; cette fille était libre de réagir ainsi. Elle ne s'est pas sentie agressée, rejetée par le message.
Voilà l'un des enjeux de l'art chrétien : qu'il parle aux gens ; qu'il ne soit pas décalé ou trop au-dessus de leur niveau spirituel.
Comment vous situez-vous par rapport à l'art chrétien ?
Le danger, c'est de faire un théâtre hermétique, trop déconnecté de la vie et par conséquent qui n'interpelle pas, qui ne touche pas, ou bien réservé aux seuls initiés. « Je veux donner mon cœur mais je cherche la voie... oh ! la Voie c'est Toi Seigneur ! » c'est ce que j'appelle de l'art-propagande, réduit à une évangélisation de masse, ayant perdu toute notion de liberté humaine, toute idée de la complexité du cœur humain et du combat spirituel qui est le nôtre.
Le théâtre « d'évangélisation » pour faire de l'évangélisation, c'est simplifier les choses à l'extrême. Je n'aime pas le côté inquisitif de l'art. Je veux conduire les spectateurs à réfléchir, sans pour autant qu'ils aient la sensation de se prendre le message en pleine tête. On m'a reproché de jouer des pièces qui n'évangélisaient pas. Mais moi, je ne suis pas dans la logique de «donner ou pas envie», je ne fais pas en fonction d'une idéologie. Un artiste agit selon son être, ses préoccupations, tout ce qui fait son quotidien. Si je me dis «il faut que je serve le message», je trahis une intuition profonde qui est que moi-même je lutte avec ce message et que c'est précisément dans ce combat quotidien que je peux rejoindre tout le monde.
C'est ainsi que Claudel, fervent catholique, présente dans « le Partage de midi » une passion amoureuse qui le déchire. Il la met en lumière, sous le regard de Dieu mais jamais il ne se pose en moralisateur, ce qui fait que quelqu'un complètement étranger à Dieu peut voir en Claudel son auteur favori. Je suis incapable de dire « C'est comme ça qu'il faut faire. » En revanche, « Il n'y a rien de plus beau et ça en vaut vraiment la peine ! » ça OK, c'est vrai et j'ai envie de le dire.
La dramaturgie est régie par un ensemble de lois. Des conflits y sont nécessaires : dans «le Seigneur des Anneaux», il y a une quête, les forces du bien, du mal, cela fait sens. Et tout à coup, on nous balance une œuvre catho, spi, dirigée selon d'autres lois sous le prétexte qu'il faille « élever le peuple ». On découvre ainsi les tréfonds d'une âme toute donnée à Dieu, c'est bien, mais cela sonne faux car alors on n'intéresse que les gens pour qui ce langage est accessible : les cathos. Or, le non-catho doit pouvoir s'identifier aussi au personnage. Le théâtre, y compris chrétien, doit faire vivre les gens, les faire rêver, vibrer. Et si on n'utilise pas les lois qui le régissent, on ne touche pas tout le monde. L'exigence qui est nôtre est d'autant plus grande : on doit être pragmatique, professionnel, sans pour autant négliger la prière.
Nous catholiques sommes appelés à vivre le martyre par la croix, notre combat contre le péché, nos tiraillements avec nos passions. Comment peut-on imaginer un théâtre sage ?! Quand on voit un Padre Pio... c'est beau, c'est grand, c'est génial. C'est la folie de notre foi qui nous mène jusque là. Rien à voir avec les bigots ! La foi catholique, ce n'est pas la messe tous les matins (enfin, pas seulement !), faire son petit acte de charité et puis basta ! Notre foi nous pousse, nous soulève, nous transporte, nous transforme. Elle nous donne à vivre une vie nouvelle, entière, passionnante.
Moi, je veux le proclamer : « Etre chrétien, ce n'est pas si éloigné de vous ! Cela vous rejoint dans votre vie ! » Le théâtre chrétien, c'est du 100% ! Il n'y a pas plus théâtral que d'être chrétien ! Les passions sont encore plus fortes, les combats, les décisions, les choix, les émotions, les sentiments, tout devient du 250% ! Le théâtre chrétien est extraordinaire, encore plus fort que du Shakespeare et tous les auteurs réunis. J'aimerais que tous les non-chrétiens en disent : «Oui, ça c'est du théâtre, ça bouge, c'est vivant ! C'est moi, dans ma vie... en encore plus fort.» L'art théâtral est censé faire preuve de psychologie, de finesse. A plus forte raison, l'art chrétien doit savoir faire s'entrechoquer le Christ et nous-mêmes qui regimbons, tirons en arrière et Lui en avant.
Vous proposez une vision souvent humoristique de la Parole de Dieu, des petits travers du « milieu catho », des tradis aux charismatiques. On peut rire de tout ?
« Rire de tout » aujourd'hui signifie « se moquer de tout ». Alors non, on ne peut rire de tout. Lorsque j'entends des propos qui tournent le Pape en dérision, cela ne me fait pas rire.
On peut en revanche avoir une vision humoristique qui n'a rien à voir avec le cynisme de l'ironie. Lorsqu'on me taquine, cela peut entraîner deux réactions : la susceptibilité ou l'humour. Et l'humour fait jaillir un regard sur soi-même plus tendre.
Le rire pour un artiste, c'est une faiblesse : c'est le meilleur moyen de sentir le public, de savoir s'il apprécie. Mon sketch de l'Enfant prodigue est moins drôle que les autres, on ne rit pas aux éclats et c'est pour moi assez déstabilisant de le jouer : je ne sais pas trop comment les spectateurs reçoivent le message. Or un comédien se positionne en fonction de son public. Il y a une immédiateté chez l'acteur dont ne se soucie pas un écrivain ou un peintre, beaucoup plus détaché de cela. Alors le rire pour un comédien, c'est confortable !
En tant que chrétiens, je pense que savoir rire de nous-mêmes est un signe de bonne santé. Nous devons rire de nous-mêmes pour nous prendre un peu moins au sérieux. Le rire détend et en même temps, il invite à la réflexion. Je ne crois pas que notre message ait à en pâtir, bien au contraire.
Enfin, j'aimerais que tout le monde sache qu'on peut être catho et se marrer, s'amuser de nos petits défauts. C'est un réel témoignage, d'autant que le rire ouvre et rend la personne plus réceptive.
Aujourd'hui, j'aspire à introduire davantage de dramatique dans mes pièces, mêler le rire qui ouvre et le drame qui permet de comprendre. J'ai commencé avec le sketch de l'enfant prodigue au cours duquel j'ai aperçu une spectatrice bouleversée fondre en larmes. C'est un peu déstabilisant ! Je poursuis avec le spectacle de Pier-Giorgio sur lequel je travaille en ce moment. Et je vous fournis-là une habile transition, non ?
Parfaite, merci ! Comment avez-vous «rencontré» Pier-Giorgio Frassati, le saint patron de ChristiCity, qu'il nous tarde de découvrir sur les planches ?
Aux JMJ de Rome en 2000, j'ai découvert sa vie sur un tract. J'ai été bouleversé par ce jeune homme ! J'ai tout de suite acheté le livre écrit par sa sœur « Les jours de sa vie ». J'ai essayé de le lire mais ça ne m'a pas plu ; je l'ai refermé. En 2002, nouvelle tentative et là, à nouveau, cela m'a bouleversé. J'ai tout de suite eu l'intuition de camper ce personnage, mais comment ? En novembre 2002, on m'a proposé de jouer un spectacle d' 1h30 au profit des petites Sœurs des pauvres. Je me suis dit « C'est le moment ! »
J'ai alors mené une véritable enquête sur Pier-Giorgio qui m'a mené en Belgique où le Chanoine Ernest Dejaifve, spécialiste de Frassati, m'a entretenu pendant 6 h. Ce fut une rencontre foudroyante. Je suis reparti avec des livres, des chapelets sous le bras, et surtout la sensation que Pier-Giorgio devenait un ami pour moi. Jamais je n'avais senti un tel appel jusqu'à présent. Je suis allé à Turin pour m'imprégner de son quotidien, j'ai découvert sa maison de campagne aussi, les églises qu'il a visitées.
Plus j'avance et plus c'est difficile ! C'est la première fois que je travaille ainsi sur un saint, qui plus est, jeune et contemporain. Ce travail de recherche, de laboratoire s'avère assez fastidieux.
Pier-Giorgio arrive dans ma vie au moment où j'en avais besoin. J'ai rencontré quelqu'un qui me bouleverse profondément, pour qui je ressens une profonde amitié. Je sens que quelque chose change dans ma vie, que je suis arrivé à un tournant. Je crois qu'à travers lui, Dieu veut accomplir en moi une œuvre nouvelle, m'enraciner dans ma foi. Dieu s'est toujours servi de l'art pour me convertir. C'est une étape de conversion dans ma vie avant d'être un spectacle. Je sens que je chemine vers un point de non-retour : choisir Jésus envers et contre tout.
Souvent, au cours de la journée, je me demande : « Que ferait Pier-Giorgio à ma place, maintenant ? » Je le choisis, comme je choisis Jésus pour m'aider. Voici des années que ma foi est bringuebalée dans tous les sens. J'ai souffert et je souffre de mon travail dont la manière de vivre éloigne de la foi. Par ce spectacle, j'affirme et j'enracine mon christianisme.
J'ignore ce que l'avenir me réserve, ce que Dieu veut. J'aimerais pouvoir accepter sa volonté avec plus de sérénité ! Je ne vis pas que du théâtre chrétien. M'y donner à 100% serait sans doute ma joie : avec d'autres Compagnies, la tentation de perdre de vue ma foi est énorme. Mais en même temps, j'ai la chance de travailler avec des gens épatants qui, bien que non croyants m'évangélisent. A mon tour, j'aimerais être pour eux un Pier-Giorgio Frassati !