L'appel du « guetteur » entretien avec le Père Daniel-Ange. Le Père Daniel-Ange mène courageusement depuis des années une action d’évangélisation auprès des jeunes, notamment par son école Jeunesse-Lumière et les nombreux livres qu’il écrit. La sortie en librairie de son deuxième Guetteur a été l’occasion de le rencontrer.
La Nef – Pourriez-vous nous décrire votre itinéraire ?
Daniel-Ange – Je suis né à Bruxelles en 1932 et j’ai suivi ma scolarité en Suisse et en Grande-Bretagne avant de rentrer chez les bénédictins de Clairvaux en 1950. Puis je suis parti dans les Landes mener la vie monastique à la Fraternité de la Vierge des Pauvres. De là, j’ai été appelé au Rwanda, pour y fonder une de nos fraternités. J’y suis resté treize ans. Je suis revenu en Europe en 1970 et j’ai parachevé mes études de théologie à la Faculté de Fribourg, où enseignait notamment le Père Marie-Dominique Philippe. J’ai alors découvert le Renouveau charismatique et je suis parti en Ardèche dans la communauté « Demeure de Notre Père ». Puis, pendant huit ans, j’ai mené une vie érémitique dans les Alpes. C’est là que j’ai commencé à écrire mes premiers livres. En 1981, cela a été ma première tournée d’évangélisation, surtout auprès des jeunes. Je devais être ordonné prêtre par Jean-Paul II cette même année, mais l’attentat du 13 mai l’en a empêché; c’est donc le cardinal Gantin qui m’a ordonné au Congrès eucharistique de Lourdes. Enfin, en 1984 je fondais l’école de prière et d’évangélisation Jeunesse-Lumière.
La Nef – Présentez-nous cette école Jeunesse-Lumière ?
Daniel-Ange – C’est une école pour garçons et filles de 18 à 30 ans qui consacrent une année à Dieu au service de l’Eglise. Nous avons une trentaine d’élèves qui viennent de douze pays et de tous les milieux sociaux. La particularité de l’école tient en quatre points.Premier point, c’est une école de prière et de vie contemplative. Il s’agit de former les jeunes à une vie intérieure profonde, grâce à l’oraison (30 mn chaque matin), à l’adoration du très Saint Sacrement, à la prière liturgique, au silence et à la solitude, etc.Deuxième point, c’est une école de formation doctrinale théologique, avec également des sujets d’actualité (bioéthique, new age, islam, etc.) qui sont abordés. A une époque où les jeunes n’ont plus aucune formation catéchétique, c’est un aspect très important.Troisième point, c’est une école de vie fraternelle qui se pratique par groupe de six ou sept, chaque groupe ayant à tour de rôle des tâches pratiques à accomplir dans l’école. Par ailleurs, nos jeunes s’engagent au célibat d’amour et à la chasteté durant leur scolarité. Cette ascèse affective a concrètement été source de beaucoup de guérison de jeunes marqués par des problèmes dans ces domaines.Enfin, quatrième point, c’est une école d’évangélisation, grâce aux tournées apostoliques d’environ trois semaines que nous effectuons à la fin de chaque trimestre. Le but est alors l’évangélisation des jeunes – nous visons surtout les 15-20 ans – par les jeunes. Nous allons là où l’on nous appelle, dans les paroisses, les écoles, par le biais des aumôneries, nous visitons les prisons, les hôpitaux, les orphelinats, etc.En fin d’année scolaire, au mois de juin, nous faisons un pèlerinage à Assise, Sienne et surtout Rome.Après Jeunesse-Lumière, d’autres écoles du même type se sont créées : il y en a maintenant une centaine dans le monde, dont une vingtaine en Europe et six ou sept en France.
La Nef – Vous avez publié en 1993 le premier volume de Guetteur, qui présentait un diagnostic sévère de notre civilisation : quels sont les principaux fléaux que vous dénonciez ?
Daniel-Ange – Je dénonçais toutes les attaques contre la vérité, l’amour et la vie qui caractérisent malheureusement la « culture de mort », pour reprendre l’expression du Pape, qui règne en Occident. Je dénonçais aussi la façon scandaleuse dont est aujourd’hui traité le sida, avec notamment ces campagnes mensongères pour le préservatif, dont personne n’ose dire qu’il n’est même pas un moyen de protection sûr à 100 %. Des sectes à l’ésotérisme et l’occultisme, du sexe à la drogue, il y a toujours à l’origine un vide spirituel auquel notre civilisation super-médiatisée ne sait plus répondre. C’est donc avant tout un cri d’alarme que j’ai voulu lancer, particulièrement auprès des responsables éducatifs. Car il faut bien comprendre que derrière tout cela, il y a une volonté délibérée de détruire l’homme, la vie et l’amour vrai, et qu’il n’est pas difficile de voir la main du diable orchestrer cela, même si ceux qui en sont les instruments n’en sont pas conscients.
La Nef – Le deuxième volume de Guetteur est récemment sorti en librairie : qu’apporte-t-il au premier ?
Daniel-Ange – Après le diagnostic, ce livre montre comment l’Esprit Saint, face à ces virus de mort, suscite des anticorps au sein de notre société, comment une nouvelle génération est en train de relever le défi.
La Nef – Pouvez-vous nous dire ce que sera le troisième volume de ce tryptique ?
Daniel-Ange – En fait, alors que le second volume du Guetteur montre la contre-offensive dans le domaine de la vérité, le troisième le fera dans les domaines de la vie et de l’amour, avec notamment une part importante réservée aux Eglises des pays d’Europe de l’Est.
La Nef – Vous avez parlé de la « culture de mort »; pour vous, représente-t-elle un plus grand danger que le communisme déclinant ?
Daniel-Ange – Bien sûr, pour moi, le libéralisme occidental est plus dangereux que le communisme ou le nazisme, parce qu’il est plus doux et plus sournois, mais cela ne l’empêche pas de mener au « totalitarisme caractérisé » dont parle Jean-Paul II dans Evangelium vitæ. Il y a face à cela un manque de clairvoyance et surtout de courage, y compris dans l’Eglise. Le seul homme qui aujourd’hui a une vision claire et prophétique des choses et qui a la lucidité et le courage de parler à contre courant, c’est le Pape Jean-Paul II, dont tous les derniers textes sont d’une audace extraordinaire.
La Nef – Vous parlez de libéralisme : comment voyez-vous son influence dans l’Eglise ?
Daniel-Ange – Le libéralisme théologique et moral, qui conduit droit au relativisme, est assurément ce dont souffre le plus l’Eglise depuis Vatican II, car il mine la Foi de l’intérieur. Si l’occultisme connaît un tel succès, c’est précisément parce que la Foi des chrétiens a été peu à peu minée, comme l’avait été celle des chrétiens d’Afrique par l’arianisme, ce qui avait permis la victoire facile de l’islam au VIIIe siècle.Je dois d’ailleurs vous dire que c’est ce libéralisme théologique qui est le principal frein à l’œcuménisme actuel avec les orthodoxes, et non la question du Pape comme on le dit trop souvent. En effet, les orthodoxes ne comprennent pas que dans nos Facultés de théologie ou dans nos séminaires on y enseigne parfois des hérésies caractérisées, ou que tel évêque se manifeste publiquement en prenant des positions ostensiblement contraires à l’enseignement de l’Eglise. Ils s’aperçoivent au contraire que s’il y a un évêque qui défend contre vents et marées la doctrine traditionnelle, c’est l’évêque de Rome, c’est le Pape qui joue ainsi son rôle de gardien de l’orthodoxie de la Foi des Apôtres, comme il le faisait durant le 1er millénaire.
La Nef – Depuis le déclin du communisme en Europe de l’Est, quel risque y a-t-il de voir les Eglises orthodoxes à leur tour touchées par ce virus du libéralisme ?
Daniel-Ange – Ce que l’on peut dire, c’est que les orthodoxes ont un sens très enraciné de la Tradition qui peut les prémunir contre nos virus, mais aussi avec tous les risques de durcissement que cela peut entraîner, et le manque d’accueil de la nouvelle génération.
La Nef – Vous connaissez bien l’Europe de l’Est : quelle est sa situation spirituelle ?
Daniel-Ange – L’Eglise est là-bas à la fois vivante et très fragile. Vivante car on y trouve des ressources spirituelles extraordinaires, avec de nombreux jeunes et beaucoup de vocations (Pologne, Lituanie,…). On y sent un besoin, un appel spirituel très fort.Mais très fragile aussi, car ces pays, depuis la chute du communisme, ont vu nos vices les envahir : pornographie, hédonisme, etc. Ils sont ainsi passés d’un matérialisme à un autre, celui du communisme à celui de la société de consommation, sans valeur ni morale. C’est pourquoi il faut absolument aider ces Eglises qui ont besoin de notre soutien, qui ont besoin de voir qu’en Occident aussi il y a de nombreux jeunes qui vivent une authentique vie chrétienne, sans céder aux modes délétères du temps.
La Nef – Que pensez-vous des « opérations sauvetage » contre l’avortement ?
Daniel-Ange – Je pense que ce sont des gestes prophétiques nécessaires pour secouer l’apathie générale face à ce scandale qu’est l’avortement légalisé et remboursé. J’admire le courage des personnes – dont beaucoup de jeunes – qui acceptent de prendre des risques dans ces opérations non violentes. On vit une époque où il faut être prêt au martyre et il est bon de répéter après le Pape que la loi morale prime la loi civile.Pour autant, je comprends que ces « opérations sauvetage » puissent dérouter certains. Car elles peuvent occulter les admirables et très nombreux groupes qui se dévouent sans compter pour protéger la vie, sensibiliser les jeunes à la splendeur de la vie. Mais personne n’en parle. Il faut donc parfois avoir recours à ces opérations qui – au moins – crèvent l’écran, crèvent le mur du silence complice.
La Nef – Que pensez-vous de la façon dont est appliqué le Motu proprio Ecclesia Dei en France ?
Daniel-Ange – Je dirais trois choses. D’abord que vous êtes victimes d’une grande injustice et que je suis choqué de l’espèce de discrimination dont vous êtes victimes de la part de bien des catholiques, de manque de respect et d’amour de la part de ceux-là même qui prêchent « pluralisme, tolérance, œcuménisme » ! Un paradoxe ! J’ai de l’admiration pour votre fidélité à Rome puisqu’elle s’est faite au prix d’une douloureuse déchirure. Elle évoque la fidélité héroïque – jusqu’au martyre – des Eglises orientales catholiques. Après cette belle preuve de fidélité, il me semble que la moindre des choses aurait été de vous accueillir avec affection.Ensuite, je dirais que je trouve très compréhensibles les réactions à toutes les aberrations liturgiques post-conciliaires. Car il est vrai que, surtout en France, la liturgie a été vraiment bradée. Il est donc parfaitement légitime de conserver l’ancien rite qui fait partie des richesses et des trésors de l’Eglise, dès lors que ne sont pas condamnés les autres rites : ce rite ancien en effet participe à la splendeur de la diversité dans l’Eglise.Enfin, il ne faut pas confondre la messe voulue par Paul VI des contre-façons que l’on rencontre aujourd’hui et qui bradent trop facilement des choses qui font pourtant partie de ce nouveau missel qui, en soi, est parfaitement fidèle en ses grandes lignes à la Tradition de l’Eglise. La messe de Paul VI peut être célébrée avec toute la splendeur nécessaire à l’action liturgique, comme on le voit avec joie dans certaines nouvelles communautés ainsi que dans les monastères.
Propos recueillis par C. Geffroy