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Les Franciscains du Bronx
Source : La Nef 
Rencontre avec Luc Adrian, journaliste et écrivain, qui nous présente la communauté des Franciscains du Bronx. Des propos recueillis par Philippe Maxence.
 Pourquoi ces séjours dans le Bronx. Vous aimez l’enfer ?
Luc Adrian – Non. Pour moi, ce fut un purgatoire ! Le Bronx est le dernier endroit où j’aimerais passer des vacances. Et pourtant… ce purgatoire est un lieu de grâces. J’ai trouvé dans cet « enfer » des fleurs de charité admirables, et j’ai vu le sourire de Dieu là où je m’y attendais le moins.

Comment avez-vous rencontré les Franciscains du Bronx ?
Dans un bus qui, depuis Pittsburg, ralliait Denver en août 1993. Je me rendais aux Journées mondiales de la jeunesse à Denver. Des franciscains ont embarqué dans ces bus de pèlerins. Ils étaient jeunes, barbus, joyeux, en sandales, vêtus d’une bure grise reprisée. Ils devaient ressembler aux premiers disciples de saint François. Ils prétendaient vivre dans le Bronx, au milieu des plus pauvres. Quelques mois plus tard, une amie journaliste de Famille chrétienne et moi sonnions à leur porte pour faire un reportage sur leur communauté.

Qui sont-ils ?
Au départ, huit capucins « sécessionnistes ». Jugeant que leur Ordre s’était trop sécularisé et « embourgeoisé », ils l’ont quitté en 1987. L’archevêque de New-York, le cardinal O’Connor, les a acceptés dans son diocèse, et leur a dit : « Vous voulez vraiment vivre la règle de saint François de façon radicale ? Je vous envoie aux pieds de la Croix, dans le South Bronx… » Il leur a confié une paroisse qui battait de l’aile. Ils étaient huit en 1987; ils sont plus de soixante aujourd’hui.

Ils ont trouvé le Christ dans le Bronx ?
Oui. Pas toujours comme ils le pensaient, je crois. En résumé, ils ont découvert que le Christ se cachait dans deux tabernacles souvent ignorés des catholiques : le pain eucharistique et le cœur du pauvre. Et que l’un mène à l’autre, et vice versa. L’adoration est au cœur de leur vie : sans elle, on sert les pauvres, mais on délaisse le Pauvre sans qui aucun pauvre ne peut vraiment être consolé.

Votre livre est à la fois à lire et à voir. Dans quel esprit l’avez-vous conçu ?
Dans un désordre très franciscain. A vrai dire, je n’ai jamais voulu faire ce livre. Je parle trop mal anglais pour ça. Il a fallu un éditeur très persévérant et un frère québécois-interprète pour que le projet puisse voir le jour. L’idée des Fioretti s’est imposée assez vite. Quand je n’arrivais pas à écrire, je prenais mon appareil photo. Et certains clichés en disent plus que bien des phrases.
Au retour, en regardant les planches contacts, une chose m’a surpris : la moitié des photos montraient des sourires et des regards magnifiques d’amitié. C’est la face ignorée du Bronx. On trouve une joie et une solidarité dans ce quartier cassé et miséreux qui n’existe pas chez les nantis.

Quel est l’événement qui vous a le plus frappé lors de vos séjours ?
Frappé ? Une baston ! Une nuit, en face du couvent, vers une heure du matin, je discutais avec cet ami franciscain de Montréal qui me guidait alors que nous revenions d’une distribution de sandwiches aux homeless de Manhattan. Une voiture s’est garée à côté de nous. Deux colosses ont sorti du coffre des battes de base ball et se sont rués sur les voisins qui prenaient le frais sur le perron de leur immeuble. Ils ont tabassé un homme en particulier, dans les cris, les hurlements, et sont repartis. Cinq minutes, plus tard, quatre voitures de flics cernaient le bloc dans des hululements. Et l’homme blessé, ruisselant de sang, avant de se laisser emmener à l’hôpital, a tenu à réveiller frère Terry, l’un des franciscains, pour lui parler. Je n’ai pas su le fin mot de l’histoire – peut-être une rivalité de trafiquants, ou une rixe entre amants jaloux, car les familles sont très explosées dans le Bronx – mais cela montre l’extraordinaire confiance des habitants – même ceux qui ont un casier judiciaire – pour les Frères.
Beaucoup de choses m’ont frappé… Cette anecdote par exemple : un soir, au foyer d’accueil, j’ai commencé à écouter un SDF âgé d’une soixantaine d’années, un petit homme sec, au visage mangé de tics. Originaire d’Argentine, cet ancien médecin avait eu une crise de schizophrénie et s’était retrouvé seul à la rue, lâché par sa famille. Il a commencé à me parler de la Révolution française, et de la fuite du Roi à Varennes, et de ce qui aurait pu se passer si Louis XVI n’avait pas été reconnu, avec une intelligence et une culture incroyables. J’étais pantois d’admiration quand un jeune noir s’est joint à la discussion. Donald, 26 ans, atteint de troubles psychiatriques à cause de la drogue. Et il s’est mis lui aussi à faire ses hypothèses sur une histoire de France qu’il connaissait mieux que moi ! Deux hommes que j’aurais méprisés si je les avais croisés dans la rue… J’ai reçu une grande leçon d’humilité ce soir-là.

Ces séjours furent-ils riches d’enseignement ?
Ce fut un purgatoire très purifiant ! J’ai été émerveillé, également, de voir jusqu’où Dieu peut descendre pour relever un homme. Il peut attendre des années, et bien des malheurs, des erreurs, des gâchis, pour rejoindre ce qui reste de son image dans une personne. Et la retourner, comme une chaussette, par ce petit bout de l’ourlet.
Valentine, par exemple, une amie de la communauté, était une fumeuse de crack – une drogue terrifiante qu’on surnomme « le fils du diable ». Accroc à mort ! Le jour de l’accouchement de son quatrième enfant, elle était tellement shootée qu’elle ne voulait pas aller à l’hôpital. Soudain, elle s’est levée. Elle est allée à l’hôpital, a suivi un traitement et ne s’est plus jamais droguée. Si les frères l’avaient condamnée – « c’est une incapable qui ne pense qu’à se droguer ! » –, elle serait morte aujourd’hui. Mais ils lui apportaient à manger, à elle et à ses enfants. Ils n’ont pas désespéré d’elle. Et elle est ressuscitée ! Qu’est-ce qui restait de l’Image de Dieu en elle ? L’amour de ses enfants.

Sur quoi repose l’apostolat extraordinaire de ces franciscains. L’organisation à l’américaine ? L’abandon total ? La prière ? 
Vous avez le bon tiercé, mais dans le désordre ! La prière, d’abord. Quatre heures par jour, dont deux d’adoration. On ne peut marcher sur les eaux que si on est arrimé à Jésus, les yeux dans les yeux.
C’est vrai qu’ils sont organisés, fonctionnels, pragmatiques, qu’ils ont su susciter un collectif de bénévoles et de donateurs très efficaces. Ils ont aussi un sens aigu de la communication, avec un « look » photogénique, et une devise médiatique : « No money, no honey, one boss » (pas d’argent, pas de chérie, un seul patron). Leur actuel Gardien est d’ailleurs un ancien journaliste qui a préféré « annoncer la Bonne nouvelle plutôt que les mauvaises nouvelles », comme il dit. Mais leur force première, c’est la prière.

Y a-t-il une anecdote qui illustre cela ?
Un jour, frère Bob doit prêcher une retraite à un millier de jeunes à Atlanta, mais il arrive trop tard à l’aéroport de New-York. La porte de son avion vient d’être fermée. Il supplie l’hôtesse d’accueil, tente de la convaincre mais celle-ci reste de marbre : « C’est impossible, mon révérend, même le président des Etats-Unis ne peut ordonner cela. Le pilote est le seul maître à bord désormais… » – « Après Dieu, mademoiselle, après Dieu » ajoute le franciscain qui va s’asseoir dans la salle d’attente et se met en prière. Quelques minutes plus tard, l’avion d’Atlanta se place au début de la piste de décollage, commence à accélérer et au moment même de quitter le sol, freine soudain, prend une voie de dégagement et revient au terminal. L’hôtesse regarde le frère Bob d’un air intrigué quand une vieille dame, poussée dans une chaise roulante par un steward, surgit du corridor d’embarquement. « Madame a été prise d’un léger malaise; votre avion est avancé, mon révérend » lance l’hôtesse à frère Bob qui a ainsi pu animer sa retraite…

Votre livre rappelle la phrase de l’Evangile au sujet de la « foi qui soulève les montagnes » ?
Exactement. Et aussi : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu, 25). Et encore : celui qui cherche d’abord le Royaume, il lui sera donné par surcroît. L’existence des Frères est constellée d’histoires providentielles. Le jour où Frère Bob, le comptable de la Fraternité, a voulu se renseigner pour acheter l’immeuble voisin de la fraternité – une ruine incendiée et squattée – pour construire une résidence pour les sans-abris, il a téléphoné à la municipalité pour connaître le propriétaire. Le fonctionnaire lui a répondu qu’il n’y avait pas de bâtiment au lieu-dit. Bob a certifié, mais l’homme du cadastre était tellement sûr de lui qu’il a promis de lui vendre l’immeuble pour un dollar s’il existait ! Le fonctionnaire est venu sur place et il a failli avoir un malaise : il y avait bien un bâtiment ! Il a tenu parole… et l’a cédé pour un dollar symbolique.

Il y a souvent beaucoup d’humour dans ces anecdotes ?
Oui, les « clins Dieu » sont pleins d’humour. Lorsque les huit frères pionniers se sont installés dans cette paroisse du Bronx, ils ont voulu démonter le bloc d’air conditionné qui était dans la chapelle, pour respecter leur vœu de pauvreté. Ils ont essayé tout un après-midi, sans y parvenir. Le bloc était très lourd, ils n’avaient pas les bons outils. Boum, en pleine nuit, frère Stan entend un gros vacarme au rez-de-chaussée, se penche par la fenêtre et aperçoit deux hommes. Deux voleurs qui avaient réussi à démonter le bloc et qui étaient en train de l’emporter. Stan leur a crié : « Mes amis, vous êtes les instruments de Dieu, qu’Il vous bénisse, merci de tout cœur – et j’espère qu’il marche encore » !

De quelles sortes de pauvreté s’occupent-ils ?
D’abord, de la pauvreté spirituelle. Ils se défendent d’être des travailleurs sociaux. Mais on ne peut enseigner l’Evangile à quelqu’un qui a faim ou qui a mal, sans le nourrir et panser ses plaies… Ils tendent une main à leurs frères les pauvres, et s’accrochent de l’autre à la Croix, d’où ils tirent charité, patience et compassion. De ces pauvres, ils reçoivent en échange une leçon plus précieuse que tout l’or de Wall Street et qui est le secret du salut : accepter de crier au secours.

Comment peut-on vivre là-bas, en habit religieux, sans être attaqué ?
Au contraire, leur bure est leur meilleure protection. Ils la surnomment le « sermon silencieux ». Aucun frère n’a jamais été agressé : on sait qu’ils ne possèdent pas grand-chose, et que ce qu’ils possèdent, ils le partagent, et qu’ils aident tout le monde, sans distinction. Même les dealers les respectent car ils savent que les franciscains aident leur vieilles mère ou leur sœur, et qu’un jour peut-être, ils iront frapper à leur porte car ils seront dans la mouise.

Quand repartez-vous ?
Jamais. Sauf si c’est un ordre express du Ciel…