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L'oeuvre de l'Aide à l'Eglise en Détresse
Didier Rance

Source : La Nef 

Sur Internet
le site de l'AED
La Nef – Quelle est l'action concrète de l'A.E.D. ?
Didier Rance – La mission de l'AED, définie par l'Eglise, est d'aider les Eglises souffrantes et nécessiteuses. Présente dans 120 pays, l'AED répond à 8000 projets ou appels au secours chaque année. Comment résumer tout ceci en quelques mots ? Notre esprit cartésien trouvera bien des catégories dans le créneau pastoral qui constitue la spécificité de notre action : soutien aux vocations, aide existentielle aux prêtres, envoi de Bibles et de littérature religieuse, construction et réfection des églises, motorisation de l’apostolat, soutien des couvents, intentions de messe pour les Eglises nécessiteuses, etc. Mais ce qui nous intéresse, plus que d’aligner chiffres et statistiques (16 500 séminaristes pris en charge, 2 millions d’exemplaires de la petite Bible Dieu parle à ses enfants, près de 475 millions de francs recueillis en 1993, dont 80 en France) c’est que ces projets sont autant de signes, j’oserais presque dire de « sacramentaux » dans lesquels s’exprime la communion ecclésiale. Plus encore, en aidant ceux qui souffrent ou sont dans le besoin à cause de son  nom, c’est le Christ lui-même qui est aidé à travers ces actions très concrètes. 

La Nef – La misère augmente en France : n’y a-t-il pas un devoir de secourir et d’aider d’abord les pauvres de chez nous ?  Didier Rance – Vous avez tout à fait raison. Mais nos frères dans la foi ne sont-ils pas « de chez nous » eux aussi ? C’est aussi parce qu’il connaissait la parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », que saint Paul organisait des quêtes pour l’Eglise de Jérusalem à travers toutes les communautés chrétiennes du monde romain... une AED avant la lettre, comme Paul VI et Jean-Paul II n’ont pas manqué de le faire remarquer. Mais il me semble surtout que la vraie question n’est pas tant celle que vous posez que la suivante : « Qu’est-ce que Dieu me demande ? Aidez ici ? Là-bas ? Les deux ? » Et la réponse ne peut-être que personnelle. L’ensemble exprimant l’ampleur catholique de la charité de l’Eglise. 

La Nef – La charité est devenue un business. Ne craignez-vous pas de tomber dans ce travers ?  
Didier Rance – Le développement du « Charity Business » doit être resitué dans le procès de rationalisation utilitariste que nous vivons depuis Descartes. La lutte victorieuse des chrétiens de l’Est face à un système qui prétendait avoir érigé en « science » cette conception du monde en montre les limites et en annonce le destin. Une Œuvre d’Eglise ne saurait y adhérer sans se renier. Pour nous, depuis près d’un demi-siècle, nous avons toujours fondé nos demandes d’aide sur les demandes et besoins réels des Eglises persécutées, souffrantes ou nécessiteuses. Cela dit, tout n’est pas à rejeter, loin s’en faut, dans la professionnalisation du caritatif et de l’humanitaire. Tout est question de discernement et de mesure. Pour moi, les critères sont d’une part la vérité, d’autre part le respect de la dignité de ceux que nous aidons, et de ceux à qui nous nous adressons. 

La Nef – La fin du communisme en Europe de l’Est n’enlève t-elle pas son sens à l’action de l’AED ? 
Didier Rance – Quelle question ! D’abord nous aidons depuis vingt, trente ou près de quarante ans dans des pays qui n’étaient pas communistes (près de 100 en 1993). Quant à l’Europe de l’Est, notre aide y est beaucoup plus importante aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Là où une Bible passait clandestinement, c’est un container qui passe aujourd’hui. Là où, comme en Ukraine, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, il fallait aider secrètement quelques dizaines de séminaristes clandestins de l’Eglise des catacombes, nous soutenons aujourd’hui des milliers de séminaristes... De plus, il y a une tâche capitale aujourd’hui en Europe de l’Est, Jean-Paul II disait même en juin dernier que c’est peut-être la plus importante pour l’Eglise d’ici l’an 2000, dans la perspective de la nouvelle Evangélisation de l’Europe : la réconciliation avec les orthodoxes. Le Père Werenfried a, en quelque sorte, précédé le Pape sur cette voie puisque, dès la fin du communisme, il a multiplié les gestes de réconciliation et de coopération concrète, dans la prière et l’action pastorale, avec le Patriarcat de Moscou, tout en apportant une aide vitale aux Eglises catholiques de l’ex-URSS. Il renoue ainsi avec son charisme premier, la réconciliation, et je ne doute pas que notre Œuvre, tout en demeurant d’abord et avant tout une œuvre de charité ecclésiale envers nos frères catholiques des Eglises souffrantes, va développer cette dimension qui ne lui a jamais fait défaut. De plus les anciens communistes, et d’autres, ont conservé les mêmes présupposés idéologiques, la même vision « horizontaliste » de l’homme. Comment s’étonner que ces forces, de façon moins radicale, moins tyrannique, mais tout aussi déterminée, s’attaquent à l’Eglise catholique, en Pologne, en Lituanie, en République tchèque, en Slovaquie, en Roumanie et ailleurs ? Alors que l’Occident semble aussi aveugle à ces réalités qu’il l’était à celles d’avant 1989, notre tâche est d’aider l’Eglise entravée dans sa mission propre.
Propos recueillis par C. Geffroy