Le grand historien Fustel de Coulanges, dans son célèbre ouvrage La Cité antique explique pourquoi « la victoire du Christianisme marque la fin de la société antique » dans laquelle « Religion, droit, gouvernement s’étaient confondus et n’avaient été qu’une même chose sous trois aspects divers... où l’Etat était une communauté religieuse, le roi un pontife, le magistrat un prêtre, la loi une formule sainte » (1). En présentant à l’adoration de tous les hommes un Dieu unique, un Dieu universel, le christianisme bouleversait les croyances anciennes car « il n’était la religion domestique d’aucune famille, la religion nationale d’aucune cité ni d’aucune race. (...) Dès son début il appelait à lui l’humanité entière. (...) Pour ce Dieu il n’y avait plus d’étrangers. (...) Entre les peuples la religion ne commanda plus la haine.(...) Avec l’unité de Dieu, l’unité de la race humaine apparut aux esprits; et ce fut dès lors une nécessité de la religion de défendre à l’homme de haïr les autres hommes » (Ibid., pp. 459-461). Dans l’ordre du gouvernement de l’Etat, aussi, le christianisme apportait une rupture majeure. Avec lui, « c’est la première fois que l’on distinguait si nettement Dieu de l’Etat. Car César, à cette époque, était encore le grand pontife, le chef et le principal organe de la religion romaine; il était le gardien et l’interprète des croyances; il tenait dans ses mains le culte et le dogme. Sa personne même était sacrée et divine » (Ibid., p. 461). Avec d’autres termes, Auguste Comte exprimait la même idée : « Le génie éminemment social du catholicisme a consisté, en constituant un pouvoir purement moral [c’est-à-dire spirituel] distinct et indépendant du pouvoir politique proprement dit, à faire graduellement pénétrer, autant que possible, la morale dans la politique, à laquelle jusqu’alors la morale avait été, au contraire, essentiellement subordonnée » (2).Il est également intéressant de remarquer que J.-J. Rousseau, le « père de la démocratie moderne » affranchie de toute tutelle religieuse fait le même constat, mais pour le reprocher vivement au christianisme : « Jésus vint établir sur la terre un royaume spirituel, ce qui, séparant le système théologique du système politique fit que l’Etat cessa d’être un, et causa les divisions intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les peuples chrétiens ».