christicity.com Bibliothèque Ce qu'enseigne l'Eglise La doctrine sociale Eglise et état
Les relations entre l'Eglise et l'état dans l'histoire
Jean-Marie Arnaud

Source : La Nef n°48 - mars 1995

Le grand historien Fustel de Coulanges, dans son célèbre ouvrage La Cité antique explique pourquoi « la victoire du Christianisme marque la fin de la société antique » dans laquelle « Religion, droit, gouvernement s’étaient confondus et n’avaient été qu’une même chose sous trois aspects divers... où l’Etat était une communauté religieuse, le roi un pontife, le magistrat un prêtre, la loi une formule sainte » (1). En présentant à l’adoration de tous les hommes un Dieu unique, un Dieu universel, le christianisme bouleversait les croyances anciennes car « il n’était la religion domestique d’aucune famille, la religion nationale d’aucune cité ni d’aucune race. (...) Dès son début il appelait à lui l’humanité entière. (...) Pour ce Dieu il n’y avait plus d’étrangers. (...) Entre les peuples la religion ne commanda plus la haine.(...) Avec l’unité de Dieu, l’unité de la race humaine apparut aux esprits; et ce fut dès lors une nécessité de la religion de défendre à l’homme de haïr les autres hommes » (Ibid., pp. 459-461). Dans l’ordre du gouvernement de l’Etat, aussi, le christianisme apportait une rupture majeure. Avec lui, « c’est la première fois que l’on distinguait si nettement Dieu de l’Etat. Car César, à cette époque, était encore le grand pontife, le chef et le principal organe de la religion romaine; il était le gardien et l’interprète des croyances; il tenait dans ses mains le culte et le dogme. Sa personne même était sacrée et divine » (Ibid., p. 461). Avec d’autres termes, Auguste Comte exprimait la même idée : « Le génie éminemment social du catholicisme a consisté, en constituant un pouvoir purement moral [c’est-à-dire spirituel] distinct et indépendant du pouvoir politique proprement dit, à faire graduellement pénétrer, autant que possible, la morale dans la politique, à laquelle jusqu’alors la morale avait été, au contraire, essentiellement subordonnée » (2).Il est également intéressant de remarquer que J.-J. Rousseau, le « père de la démocratie moderne » affranchie de toute tutelle religieuse fait le même constat, mais pour le reprocher vivement au christianisme : « Jésus vint établir sur la terre un royaume spirituel, ce qui, séparant le système théologique du système politique fit que l’Etat cessa d’être un, et causa les divisions intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les peuples chrétiens ». 

Ce qui fait que, selon lui, « la loi chrétienne est, au fond, plus nuisible qu’utile à la forte constitution de l’Etat » (3). Peut-on rêver plus bel hommage rendu involontairement au Christianisme, hier comme aujourd’hui seul vrai rempart contre le totalitarisme ! Expliciter ce principe de la distinction – et non de la séparation – des pouvoirs, le faire passer dans les mœurs, répondre aux attaques dont il fut ou est l’objet, cela embrasse toute l’histoire de l’Eglise et de nos pays de tradition chrétienne. Dans le cadre de ce court article, il n’est évidemment possible que d’en distinguer, un peu arbitrairement, quelques traits essentiels. Saint Augustin : les deux Cités.En 313, l’empereur Constantin converti au catholicisme consacre, par l’Edit de Milan, la distinction des deux pouvoirs, politique et religieux. Pour de nombreux auteurs païens cette distinction ne peut qu’entraîner la fin de l’Empire, oublieux de ses vrais dieux. Or un siècle plus tard, paraissant justifier ces sombres prophéties et les attaques contre le christianisme, ferment de dislocation de l’Empire, celui-ci cède sous les assauts des Goths et Rome est mise à sac (410). C’est ce qui conduit saint Augustin à entreprendre la rédaction de son œuvre la plus célèbre, La Cité de Dieu (413-427). Dans le second livre de ses « Rétractations » il explique pourquoi : « Les adorateurs des faux dieux, que nous appelons païens, rejetant cette désolation sur la religion chrétienne, commencèrent à se répandre contre le vrai Dieu en plaintes plus amères et en invectives plus violentes que de coutume. Aussi le zèle ardent de la 
   Page 1 2 3 4 Page suivante