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La mondialisation
Denis Sureau

Source : Kephas juillet - septembre 2002

L'essai bref mais dense du jeune théologien américain William Cavanaugh (1) est moins une analyse (brillante) du processus actuel de globalisation qu'une invitation originale à renouveler le discours chrétien sur la politique et à repenser l'engagement des catholiques dans la sphère publique. Parce qu'il considère que la mondialisation n'est que l'aboutissement logique de la politique moderne, il est conduit à consacrer l'essentiel de son analyse à la mise à nu des fondements de l'Etat-nation. « Ma thèse, c'est que la théorie politique moderne, prétendument « séculière » et neutre, est en réalité une théologie masquée, qui fait de l'Etat moderne un État sauveur, en lieu et place de l'Eglise. Prendre conscience du caractère parodique, ou « hérétique », de cette sotériologie, c'est déjà commencer de réimaginer l'espace et le temps dans une perspective authentiquement théologique. »

    Cavanaugh constate : « Au nom d'une pseudo-paix civile, la théologie a abandonné tout discours politique authentiquement chrétien. » Ce faisant, il se démarque radicalement des vaines tentatives des penseurs catholiques du XXe siècle visant à concilier la modernité politique avec les projets de « nouvelle chrétienté » (Maritain), « nouvelle théologie politique » (Metz), « nouvelle théologie publique » (Neuhaus) qui réduisent tous l'Eglise à n'être qu'« un membre parmi d'autres de la société civile ». Et les théologiens de la libération dissolvent eux aussi l'Eglise dans le monde. De fait, « aucun de ces modèles n'a fondamentalement remis en question la légitimité théologique du projet politique moderne. » 

    A l'origine du « mythe de l'Etat comme sauveur », on trouve les guerres de religion et l'idée que, face au désordre provoqué par le choc des convictions spirituelles, seule la puissance publique est capable de restaurer la paix. Ce thème sera développé ad nauseam par les théoriciens du libéralisme (Hobbes, Locke, Rousseau) et il a été abondamment repris par les journalistes au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. 

Or en fait les guerres de religion furent attisées et manipulées par l'Etat pour détruire les vestiges de l'ordre ecclésial du Moyen âge, conforter sa puissance et ainsi neutraliser l'Eglise. Corrélativement, le christianisme fut réduit à n'être qu'une « religion » (le concept n'apparaît qu'à cette époque : avant la religio était une vertu) renvoyée progressivement dans la région des croyances personnelles et privées.

    L'Etat-nation moderne est né. Il ne cessera d'enfler, et Cavanaugh affirme à contre-courant des thèses souverainistes que la globalisation est son terme logique : « Loin de signifier la fin de l'Etat-nation, la mondialisation représente en réalité l'hyperextension d'un phénomène qui, après avoir subsumé les espaces communautaires locaux sous l'autorité de l'Etat territorial souverain, recouvre, puis fait disparaître, le particulier concret dans l'universel abstrait. (...) La mondialisation, c'est la décréation du monde, une fausse catholicité qui voudrait intégrer à peu de frais la réfraction complexe du local et de l'universel telle qu'elle est mise en œuvre dans la conception chrétienne d'un espace véritablement catholique. » Face à la représentation actuelle de l'espace et du temps sous-jacente à la globalisation, Cavanaugh oppose la représentation chrétienne qui se manifeste dans l'Eucharistie : « Relativement à l'espace, la célébration eucharistique "fait l'Eglise", Corps du Christ, qui, parce qu'il est essentiellement liturgique, est un corps public. Ce corps n'est pas un corps "spirituel" ou symbolique. Il ne saurait être configuré à l'âme du croyant individuel. Dans l'Eucharistie, les hommes sont rassemblés en une communauté où l'équation de l'individu et du groupe se résout en une participation mutuelle des hommes au Corps du Christ. En outre, les communautés 

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