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Eglise catholique et démocratie
Philippe Bénéton

Source : La Nef n° 113 - février 2001
Dans Fides et Ratio, le pape Jean-Paul II dit aux philosophes : vous êtes trop timides. Cette invitation à l’audace philosophique concerne avant tout la métaphysique, permettez-moi cependant de m’y référer comme à un encouragement face à un sujet si vaste et si difficile. Je n’ai dans tous les cas d’autre intention que de vous proposer des éléments d’interprétation et, à bien des égards, des hypothèses d’interprétation.

Démocratie, modernité et christianisme : la question est embrouillée, la question est disputée, elle divise de grands esprits, parfois à l’intérieur d’eux-mêmes. Tocqueville voit dans le christianisme la source de l’état social démocratique, il y voit aussi un remède contre les maux que cet état social fait naître. Comment relier les deux idées ? La question aussi a troublé l’Eglise catholique qui après une longue période de rejet a peiné à définir sa position face au monde moderne.

L’une des raisons de ces difficultés, me semble-t-il, est celle-ci : le monde moderne n’est pas d’un seul tenant, il est composite derrière l’apparente unité de ses principes. L’égalité, la démocratie, les droits de l’homme, autant de principes qui ont fait ou qui font l’objet d’interprétations différentes, parfois antagonistes. Il faut distinguer. L’effort de discernement est difficile parce que les choses sont souvent imbriquées, parfois énigmatiques. La Révolution française proclame les droits de l’homme et persécute l’Eglise. Que faut-il incriminer ? Les droits de l’homme eux-mêmes, une version particulière de ces droits, la subversion de ces droits par l’idéologie ou sous la pression des circonstances, l’Eglise du temps elle-même comme obstacle à ces droits, ou un ensemble de raisons ? Les relations entre la modernité, la démocratie et le christianisme ont pris plusieurs formes, elles ont différentes facettes. Je vais tenter de les distinguer en enchaînant cinq propositions

I. 

Cela dépend

Au cœur de la politique moderne, on trouve ces deux idées mères : le principe d’égalité entre les sociétaires, un projet d’émancipation (individuelle ou collective). Seulement il y a bien des manières de comprendre l’égalité et l’émancipation. Comment les Modernes les comprennent-ils ? La manière dont ils les comprennent les opposent-ils ou non aux Anciens et aux chrétiens ? Ou en d’autres termes : quelles sont les relations entre la doctrine moderne des droits de l’homme et la doctrine classique-chrétienne du droit naturel ? La question est difficile et controversée. En schématisant beaucoup l’alternative semble être celle-ci :

1) Les droits modernes de l’homme ont une inspiration chrétienne. La source est l’idée chrétienne de personne qui a doté chaque être humain d’une valeur unique. La doctrine moderne des droits de l’homme prolonge ou corrige le droit naturel ancien dans le sens d’une meilleure connaissance de la loi naturelle.

2) Les droits modernes de l’homme sont le fruit d’une rupture avec le droit naturel classique-chrétien. Les hommes, selon la doctrine traditionnelle, ont en commun d’être ordonnés aux mêmes fins; selon la doctrine nouvelle, ce que les hommes ont en commun, c’est le droit de poursuivre des fins différentes, c’est le droit de n’avoir rien en commun sinon ce droit. La nature s’efface au profit de la volonté. L’égalité classique-chrétienne est une égalité substantielle, l’égalité moderne est une égale liberté indéterminée, elle est une égalité par absence de fins naturelles, une égalité par défaut. Autrement dit l’égalité moderne, celle des individus souverains, ne peut se déduire de la loi naturelle des Anciens et des chrétiens, elle n’est pas davantage l’égalité des enfants de Dieu. L’idée moderne d’émancipation trace une ligne de fracture.

Comment s’y retrouver ? Il faut, semble-t-il, se dégager de cette alternative parce 

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