Pour nombre de diplomates, l’un des postes prestigieux de la carrière est d’être ambassadeur auprès du Saint-Siège. À certains, cela peut paraître aberrant : être représentant d’une grande nation auprès d’un des plus petits États du monde et sûrement le moins peuplé ! Pourtant c’est ainsi et cela se comprend à bien y réfléchir.
Le Vatican est en effet, de par sa vocation universelle, un des États les mieux informés. Il est représenté dans le monde entier par un corps diplomatique admirablement formé. Au reste, cinq des papes qui ont marqué le XXe siècle étaient des diplomates : Benoît XV, Pie XI, Pie XII, Jean XXIII et Paul VI. Dans la plupart des États de la planète, il y a une nonciature et le nonce est entouré d’une équipe de collaborateurs minutieusement formés. Il est vrai que le Saint-Siège est une « personne de droit international » ce que nul ne remit en cause, même entre 1870 et 1929 quand il n’y a plus d’États du pape et pas encore d’État du Vatican. Il est vrai que l’État italien avait admis dès 1871 la liberté totale des relations diplomatiques du Saint-Siège. C’est ce à quoi dès son arrivée sur le trône pontifical Léon XIII s’appliqua. Dès la fin du XIXe siècle, la souveraineté internationale du Saint-Siège est reconnue et les accords du Latran de 1929 ne firent qu’amplifier cette situation et renforcèrent encore le prestige du Vatican.
Au reste le traité du Latran est un traité international régi par le droit international. Et le texte spécifie qu’en raison de « sa personne morale et spirituelle la Cité du Vatican sera toujours, en tout cas, considéré comme un territoire neutre et inviolable ».
Dans les États où l’Église est représentée, le nonce – ou l’internonce – a tout à la fois une mission diplomatique mais aussi une mission ecclésiastique; il est en effet chargé de « surveiller l’Église de l’État » où il se trouve.
Du fait de sa vocation, le Saint-Siège se fait un devoir de préconiser la paix. Au cours de la Grande Guerre le Vatican se garda bien de s’engager dans un camp ou dans un autre; durant la seconde, Pie XII – quoiqu’on ait pu en dire, quoi que tente de démontrer le film Amen – favorisa en réalité les Alliés, déclarant clairement au président Roosevelt qu’il était évident que les États-Unis pouvaient soutenir l’URSS, car il s’agissait non de défendre le communisme mais d’aider la Russie. Défenseur de la paix, le Vatican dans l’entre deux guerres donnera souvent l’impression qu’il est plus germanophile que francophile : comme le souligne Jean-Marie Mayeur : la condamnation de l’Action française est d’abord religieuse mais son « hostilité au rapprochement franco-allemand » et à la politique de Briand est à l’arrière-plan de « cet affrontement » (Histoire du Christianisme, Tome XII, p. 317) et nous avons montré ailleurs les limites des accords de Locarno.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, quatre grands problèmes ont dominé une diplomatie vaticane, soucieuse de contribuer à la protection du monde catholique : la construction de l’Europe, la décolonisation, le problème palestinien, les rapports avec le monde orthodoxe.
Il est incontestable que le Saint-Siège a pesé sur la politique démocrate-chrétienne tendant à instituer une Communauté européenne, au point que l’on a pu présenter l’Europe des Six comme une « Europe vaticane ». Il est vrai qu’elle avait pour but la réconciliation de peuples qui, depuis des siècles, s’affrontaient régulièrement. Mais cette vision « carolingienne » avait ses limites et à Rome, jusqu’à l’élection de Jean-Paul II, on ne semble pas avoir toujours bien mesuré le poids du sentiment national. Le pape Wojtyla, fils d’un peuple profondément patriote, a, quant à lui, bien mesuré cette dimension et l’a remarquablement intégrée dans la politique vaticane.
La politique de décolonisation, initiée en fait par Rome avec l’encyclique Maximum illud (1920), invitant à la création de clergés indigènes, va peu à peu connaître quelques dérives et en particulier dans le monde africain, même si par ailleurs l’existence d’un clergé noir va souvent peser d’un grand poids pour la construction des nouveaux États. N’oublions pas que nombre de ces prêtres sont aussi engagés dans la réévangélisation de l’Europe occidentale.
Au Moyen-Orient, profondément conscient de la nécessité de défendre les chrétiens de la région, le Vatican développe sa diplomatie sur trois axes : le retour à la paix, le règlement des questions fondamentales et la renaissance de l’esprit de tolérance. Cela, aux yeux du Saint-Siège implique la reconnaissance par tous de l’État d’Israël dans les frontières de 1956 comme la création d’un État palestinien et l’internationalisation de Jérusalem. Même si ses propositions raisonnables sont généralement admises, aucune puissance dans le monde ne les a reprises effectivement à son compte : cela souligne à certains égards, quelques limites de la diplomatie vaticane.
Animé par la volonté de réunifier l’Église, le Saint-Père ne cesse d’agir pour réunir « les deux poumons » de l’Europe : ayons l’honnêteté de reconnaître que c’est un échec. Il y a à cela deux raisons : si théologiquement Rome et l’orthodoxie sont proches, mentalement, il s’agit de deux mondes différents; au reste on peut se demander si l’Europe, essentiellement latine et occidentale, a besoin de l’orthodoxie : ni la Grèce, ni la Serbie, la Russie moins encore ne sont intellectuellement européennes. De surcroît, l’incontestable volonté romaine de mener une politique ukrainienne est vraisemblablement une erreur (soutenue, certes, par Washington) car elle éloigne toute possibilité de rapprochement avec Moscou qui – on l’oublie un peu trop – n’a jamais renoncé à l’Ukraine.