Depuis un quart de siècle, il ne se passe guère d’année sans que, par les subtils canaux de la pieuse information qui se jouent des réseaux médiatiques ordinaires, les dévots, tant optimistes que catastrophistes, ne se sentent confortés dans leur vision de l’avenir par quelques manifestations extraordinaires dont les apparitions sont probablement le phénomène le plus courant. Avant de conclure que le Ciel se manifeste davantage aujourd’hui qu’autrefois, il faut souligner que la publicité de ces événements n’est plus sujette à la terrible censure qui jadis la frappait, puisque, par un décret de la Congrégation de la Doctrine de la foi du 14 octobre 1970, Paul VI fit abolir le canon 1399 qui, dans son cinquième paragraphe, interdisait les récits de nouvelles apparitions et d’autres phénomènes extraordinaires, ainsi le Pape levait l’excommunication de ceux qui passaient outre à l’interdiction, fulminée dans le canon 2318. A vrai dire, le personnel ecclésiastique n’a jamais été charmé par les apparitions mais, redoutant les pièges diaboliques dénoncés par saint Paul (Galates I 8), il a souvent fait montre d’une sévérité excessive et tatillonne dont maints témoignages abondent dans l’hagiographie; il n’est d’ailleurs pas sans exemple, tant s’en faut, depuis l’illuminisme montaniste, que des contestataires de la doctrine ou de l’autorité de l’Eglise se soient prévalus de quelques révélations privées pour justifier leur révolte.Il reste que le catholique ordinaire, loin de révoquer en doute la possibilité des apparitions, voudrait bien savoir quand il peut apporter crédit à celles dont il entend parler. Outre celles dont parle l’Ecriture et que l’on ne saurait mettre en doute parce qu’elles font partie de la Révélation, l’Eglise a donné une approbation manifeste à certaines apparitions quand elle les a comprises dans les conclusions d’un procès de canonisation, qu’elle a institué des fêtes à leur souvenir, qu’elle a permis le culte public sur les lieux ou qu’elle a couvert de son crédit diverses traditions mariales par toutes sortes d’attentions et de privilèges.Pas d'assentiment de Foi aux apparitionsCependant, « l’approbation donnée par l’Eglise, écrivait le pape Benoît XIV, n’est pas autre chose que la permission de faire connaître cette révélation pour l’instruction et le bien des fidèles. A de telles révélations, même approuvées par l'Eglise, on ne doit pas, on ne peut pas accorder un assentiment de foi catholique : il faut seulement, selon les lois de la prudence, leur donner l’assentiment de la croyance humaine (...) on peut ne pas accorder son assentiment et s’en détourner, pourvu qu’on le fasse avec modestie, pour de bonnes raisons et sans intention de mépris. » Ainsi l’Eglise reconnut-elle les apparitions de la Vierge qu’eurent de nombreux saints, soit de manière coutumière, soit de manière exceptionnelle, en des lieux précis.Les ordres religieux se réclament souvent de l’intervention directe de la Sainte Vierge: les Cisterciens célébraient la Descente de la bienheureuse Vierge Marie à Citeaux, et miraculeux changement de l’habit noir en habit blanc, sous le très saint abbé Albéric (5 août); les premiers Carmes, au 16 juillet, commémoraient l’assistance que la Vierge avait apportée à Simon Stock en apparaissant au Pape Honorius III pour qu’il confirmât et protégeât leur Ordre; les Prémontrés se souviennent que saint Norbert reçut d’une apparition de la Vierge le lieu de fondation de leur Ordre et le dessein de leur habit; le 24 septembre, les Mercédaires rendent grâce pour leur fondation due à une triple apparition de Notre-Dame à Pierre Nolasque, Raymond de Pennyafort et Jacques d’Aragon; les Servites, chaque vendredi saint, à l’office des Funérailles de Jésus-Christ, et le samedi saint, à l’office du Couronnement de la Sainte Vierge, rappelaient l’apparition de Marie à leurs sept fondateurs à qui elle donna leur habit et la règle de saint Augustin; les Dominicains rappellent l’apparition, à saint Dominique puis au bienheureux Jourdain de Saxe, de Jésus montrant son Ordre sous le manteau de sa Mère, faveur que, plus tard, reçurent, pour les Carmélites, sainte Thérèse et, pour les Jésuites, Martin Guttierez. La Vierge prédit elle-même à sainte Jeanne de Valois la fondation des Annonciades.En France, si de nombreux pèlerinages cachent leurs origines dans la nuit des temps, la majorité vient de la découverte d’une statue ancienne, tandis que certains résultent de miracles et d’autres de vœux. Cependant, outre les grandes apparitions, singulièrement celles que chacun connaît et révère depuis deux siècles, l’Eglise en a reconnu bien d’autres en y permettant un culte.Avant le dix-neuvième siècle et indépendamment des apparitions de Cotignac (1519) et Notre-Dame du Laus (1654), voici quelques pèlerinages dont beaucoup ont aujourd’hui disparu; l’auteur invite les pieux et savants lecteurs à l’instruire des autres et les remercie de lui apporter des compléments à ses maigres informations.Il arriva que la Sainte Vierge apparût pour encourager ses bons serviteurs ou leur manifester son contentement. Une bulle de Grégoire XV affirme qu’à Ferrières, une nuit de Noël, les saints Savinien et Potentien qui évangélisaient le Gâtinais, virent Notre-Dame de Bethléem avec l’Enfant Jésus, tandis que les anges chantaient le Gloria in excelsis. En 1133, près de la Grande-Chartreuse, un vieillard apparut aux frères, désespérés du départ de saint Bruno près d’Urbain II, et leur montra Notre-Dame de Casalibus. A la Chapelle-Hermier, Notre-Dame de Garreau, sous l’apparence d’une lavandière, vint sur les bords du Jaunay près d’un religieux en prière; plus tard, elle demanda à une petite bergère le don d’un agneau.
Vision du Saint Mystère
Aux Moustiers-sur-le-Lay, un moine vit Notre-Dame de Saint-Bris. Vers 1550, à Azay-sur-Thoué, la châtelaine de la Poupelinière, inquiète de manquer la messe pour s’être attardée à faire la charité à une vieille femme, voit apparaître Notre-Dame de l’Agenouillée qui lui montre la célébration du saint mystère. En 1656, à Vinay, Notre-Dame de l’Osier prédit à Pierre Port-Combet qu’elle l’arracherait de l’enfer s’il renonçait à l’hérésie calviniste. Le 3 avril 1803, à Scey, Notre-Dame du Chêne apparut avec quatre anges à deux petites filles qui venaient de recevoir leur première communion; Pie IX accorda une indulgence plénière aux pèlerins de l’Assomption.Comme la Vierge le fit ailleurs, en 430, près de Saint-Florent, elle visita le saint évêque Maurille d’Angers pour lui demander l’institution de la fête de la Nativité de la Sainte Vierge, c’est l’origine de Notre-Dame du Marillais.Parfois, la Sainte Vierge daigna se montrer pour encourager des dévots en leur dévoilant l’avenir de leurs combats : à la fin du VIème siècle, Notre-Dame de La Treille apparut à Hermengarde pour lui dire que l’enfant qu’elle portait règnerait sur la Flandre; la confrérie qui naquit de ce pèlerinage où vinrent saint Bernard, saint Thomas Becket, saint Louis et saint Vincent Ferrier, reçut de nombreux privilèges d’Alexandre IV.Il n’est pas sans exemple que la Vierge se manifestât pour féliciter quelqu’un de ses serviteurs : le 8 septembre 778, après la victoire de l’Ayroule contre les Sarrasins, Notre-Dame de Sabart apparut deux fois à Charlemagne pour lui faire découvrir une statue d’airain, Notre-Dame de la Victoire, dont le sanctuaire reçut d’Honorius III le droit de refuge en temps d’interdit général.Souvent, la Vierge se dévoila pour donner des ordres de pénitence et de prière afin que cessât un fléau. En 1008, à Valenciennes, Notre-Dame du Saint-Cordon apparut à l’ermite Bertelain pour lui annoncer la fin d’une épidémie de peste au 8 septembre suivant pour peu qu’on se préparât à cette grâce par un redoublement de prières et de jeûnes; en effet, dans la nuit du 7 au 8 septembre, aux yeux de toute la ville massée sur les remparts, Notre-Dame vint environnée d’anges qui entourèrent d’un cordon rouge la cité dont le fléau disparut à l’instant. Selon un bref de Gélase II, dans la nuit du 24 au 25 mai 1105, aux environs d’Arras infestée du mal des ardents, Notre-Dame des Ardents apparut à deux ménestrels ennemis qui se cherchaient pour s’égorger, pour leur demander d’aller voir l’Evêque afin qu’il veillât avec eux; plus tard, dans la cathédrale, au chant du coq, la Vierge descendit vers l’évêque d’Arras et lui remit la Sainte-Chandelle dont des gouttes de cire, mêlées à l’eau, guérirent tous les malades, à l’exception d’un incrédule. En 1202, Notre-Dame des Clefs, escortée de saint Hilaire et de sainte Radegonde, se montra aux portes de Poitiers qu’elle délivra des Anglais; une procession fut instituée pour chaque lundi de Pâques et Pie IX accorda le couronnement de la statue.
Notre-Dame délivredes fléaux
Notre-Dame de l’Epine se présenta aux habitants de Téloché pour les délivrer de la peste et de la guerre; une procession se fit chaque année au mardi de Pâques. Le 21 novembre 1494, alors que les soldats de Charles VIII pillaient Avesnes, Notre-Dame de Cugnolles surgit, une baguette à la main, et mit en fuite les pillards. En juillet 1629, à Carpentras, Notre-Dame de Santé se fit voir à une pauvre femme malade qui récitait son chapelet pour inviter les consuls à faire pénitence afin d’éloigner une épidémie; Pie IX accorda des indulgences et le couronnement de la statue. En 1653, à Marciac, Notre-Dame de la Croix apparut à une pauvre femme pour lui demander qu’on construisît une chapelle afin de délivrer le pays d’une épidémie de peste; la chapelle, nantie d’une confrérie, fut enrichie d’indulgences par Innocent XI et Benoît XIII. Le 14 septembre 1491, à Ammerschwihr, Notre-Dame des Trois-Epis ordonna au forgeron Thierry Schoere d’appeler ses compatriotes pécheurs à la pénitence. Le 8 juillet 1582, à Douai, la main de Notre-Dame des Miracles se leva pour arrêter les profanateurs d’un cimetière.Quelques fois, la Vierge s’est manifestée pour sauver d’un danger quelqu’un qui l’avait invoquée. Au XIème siècle, Guy II, comte de Laval, fut sauvé de la noyade par l’apparition de Notre-Dame d’Avesnières; Innocent III accorda l’indulgence plénière au pèlerins du vendredi et Pie IX autorisa le couronnement de la statue. Peu après, le seigneur Gelduin eut la vision de Notre-Dame des Blanches qui le sauva d’une tempête, c’est l’origine de l’abbaye de Pontlevoy. Le XIème siècle vit plusieurs apparitions de Notre-Dame des Neiges à Esparron où Bayard fera bénir l’épée de la bataille de Marignan. En 1157 Notre-Dame du Hamel visita Raoul de Créquy dans sa captivité palestinienne, le délivra et le transporta aux environs de son château. A Penne, Notre-Dame de Peyragude arrêta une fillette et lui promit de trouver du pain à la maison paternelle; c’est à la Vierge de Peyragude que saint Dominique attribua la prise de Penne par Simon de Montfort; Grégoire XVI enrichit le pèlerinage d’indulgences. A Saint-Romain d’Ay, une apparition de Notre-Dame d’Ay sauva une bergère d’une chute; Léon XIII permit le couronnement de la statue.On connaît des lieux où la Vierge est apparue pour demander la construction d’un sanctuaire. A Lacamdoucet, Notre-Dame de Verdale le demande à une petite bergère de Corn, en 1020. A Montaigut, vers la fin du XIème siècle, Notre-Dame d’Alet en manifeste le désir au laboureur Raymond; la chapelle eut une confrérie indulgenciée par Innocent XI et Pie IX accorda le couronnement de la statue. A Chaudesaigues, Notre-Dame de Pitié apparut plusieurs fois à des bergers pour leur révéler l’endroit où était cachée une de ses antiques statues; Jean XXII y établit une collégiale et Léon XIII accorda le couronnement de la statue. Au début du XVIème siècle, près de Montléon, Notre-Dame de Garaison apparut trois fois à la petite bergère Anglèze pour obtenir la construction d’une chapelle; Urbain VIII donna une bulle d’indulgences, augmentée par Grégoire XVI, et Pie IX ordonna le couronnement de la statue. A Marsanne, au XVIIème siècle, une pauvre fille aveugle, Marie-Anne Lafon, vit Notre-Dame de Frénaud qui lui promit la guérison si elle construisait une chapelle, enrichie d’indulgences par Innocent XI, et dont Pie IX permit le couronnement de la statue. Au début du XVIIIème siècle, à Thorame-Haute, Notre-Dame de la Fleur demanda à un berger la construction d’une chapelle. En 1717, à Lescure, Notre-Dame de la Visitation s’adressa au berger Jean Paillet pour demander la construction d’un sanctuaire.On sait enfin des lieux où la Vierge est apparue sans d’autres raisons que celle de manifester sa bienveillance maternelle et où, par reconnaissance, les voyants firent construire une chapelle. A Mailly, alors qu’accompagné de son fils Louis, le seigneur Ancelin revenait de croisade Notre-Dame du Chêne lui apparut afin qu’il se pressât car sa femme était en train de mourir; Ancelin construisit un prieuré de Prémontrés où il mourut saintement. Le 19 mars 1509, près de Villefranche-de-Rouergue, Notre-Dame de Treize-Pierres apparut en compagnie des douze apôtres pour répondre à la prière du charretier Colongos dont l’attelage restait embourbé malgré les efforts de douze hommes; au printemps de l’année suivante, l’évêque interrogea les témoins, constata des miracles et posa la première pierre du sanctuaire.