La « Gnose » ou gnôsis est la connaissance du mystère divin réservée à une élite. Secrète, elle suppose la transmission d’enseignements mystérieux à de rares initiés. La gnosis s’oppose à la pistis (foi des simples fidèles). « Bien peu de gens peuvent posséder cette connaissance, affirme Basilide, un entre mille, deux entre dix mille » (Irénée, Adv. Haer., 1, 24, 6). La gnose est une tentation constante de l’humanité. Et elle resurgit aujourd’hui sous des formes très diverses, allant de la gnose aristocratique de Guénon jusqu’à la gnose populaire du New-Age, en passant par la franc-maçonnerie, gnose initiatique aux multiples tendances.
Le gnosticisme est un syncrétisme, un immense fourre-tout. Pour cette raison, sa genèse doit être présentée sous une forme assez large. Le gnosticisme est, semble-t-il, né aux confins du judaïsme et de l’hellénisme, à peu près en même temps que le christianisme, mais indépendamment de lui. En cherchant à attirer la doctrine de la foi chrétienne dans le processus général du mélange des religions, il provoqua au sein de l’Eglise une crise extrêmement dangereuse, qui devait se maintenir durant tout le IIe siècle. Ses adeptes dissolvaient la doctrine de la foi par une interprétation allégorique de la Sainte Ecriture et la mélangeaient, jusqu’à la rendre méconnaissable, avec des concepts philosophiques ou païens. Plus qu’un pseudo-christianisme, c’était un anti-christianisme, et l’Eglise le combattit comme tel.
Malgré des divergences parfois notables entre sectes, la pensée gnostique se développe à partir de quelques thèmes qui forment son espace spirituel. La vision gnostique de Dieu, grandiose mais terrifiante, part de la distance infinie de Dieu à la nature matérielle. La matière est réputée intrinsèquement mauvaise. Dans la mesure où l’homme se laisse séduire par elle, il s’écarte de Dieu. Impossible de concevoir que Dieu soit le créateur de la matière. Entre lui et elle, il doit exister des êtres intermédiaires. Ce seront les éons (littéralement les « éternels » : ils sont en Dieu de toute éternité). Le dernier éon, le plus dégradé et le plus éloigné de la divinité, a dévié et a été exclu du plérôme (plérôme = plénitude, c’est-à-dire la série totale des éons). C’est le Démiurge, créateur de notre cosmos mauvais, ou Sabaoth, le Dieu de l’Ancien Testament, tyrannique et cruel. En dernier ressort, toutes choses découlent nécessairement de Dieu par une émanation en cascade; chaque nouvel éon engendrant les suivants, célibataires ou sexués. L’âme est une parcelle lumineuse enlevée à la divinité par un éon supérieur. Ce germe divin est enfermé ici-bas dans le corps qui lui sert de prison. La présence ou l’absence de cette étincelle divine dans les individus explique la différence de nature entre les esprits humains : 1) les pneumatiques (spirituels) qui ne sont autres que les gnostiques (hasard !), possèdent l’élément divin, et sont donc élus avec certitude; 2) les psychiques, chrétiens ordinaires, qui ne parviennent qu’à une certaine félicité dans la mesure de leur ouverture à la gnose; 3) les hyliques ou matériels (= la grande masse des hommes), irrémédiablement anéantis comme la matière.
Un jour, un éon supérieur, le Noûs, ou Logos, décida d’annoncer aux hommes le Dieu suprême et vrai et le monde de lumière qui émane de Dieu. Il réussit à tromper les forces mauvaises de l’affreux Sabaoth. Il vint sur la terre sous l’apparence d’un homme, ou uni accidentellement à Jésus au moment de son baptême (pas d’incarnation proprement dite). Et il nous enseigna à surmonter la matière, nous révéla notre appartenance au plérôme. La rédemption n’est autre chose que cette révélation de la gnose à des initiés. C’est la gnose seule qui sauve. Et la secte est détentrice de ses secrets. Grâce à cette connaissance, l’âme pourra entrevoir la fin de son asservissement et, de ciel en ciel, faire remonter son étincelle divine jusqu’à la lumière totale du plérôme.
La gnose du IIe siècle se caractérise donc par 1) L’ésotérisme ou révélation du secret céleste. 2) Le rejet de l’Ancien Testament et de la Loi (antinomisme). 3) L’anticosmisme, ou horreur vécue et invincible de toute réalité corporelle, et, par suite, de tout le monde visible : l’homme est « jeté au monde » et prisonnier de la matière. 4) La place des mythes. La gnose est une dégénérescence religieuse d’un type spécial : elle crée et entretient chez les fidèles d’une religion déterminée l’illusion que l’accomplissement de leur idéal religieux se situe au terme d’une évasion hors de leurs responsabilités humaines, dans un monde imaginaire, où le jeu des symboles peut se déployer sans frein. Ainsi, le refuge dans le mythe est la conséquence d’un dégoût du monde de la matière, de la chair et de l’histoire. Et nous arrivons au nœud du problème : 5) L’angoisse existentielle. La gnose se présente toujours comme la réponse d’une sagesse de vie intégrale et totale aux formes diverses de l’angoisse humaine, issue du sentiment de l’absurdité d’un monde qui nous oppresse et nous limite de toutes parts.
Pour s’ouvrir un passage vers le monde transcendant il faut recueillir la gnose libératrice au cours d’une initiation minutieuse et occulte, par des pratiques et des rites jalousement gardés, que les gnostiques prétendent tenir d’enseignements secrets donnés par Jésus avant l’Ascension. La révélation sera progressive selon la maturité des aspirants.
La conduite des gnostiques se trouve dictée par leurs principes : l’union charnelle est donc toujours une souillure, surtout si elle entraîne procréation (= emprisonnement d’une nouvelle âme dans la matière). Mais la licence, si elle procure le sentiment de la déchéance, est à conseiller.
Le gnosticisme représente alors un péril mortel pour la foi, parce que sa force de séduction est considérable et que, comme on l’a déjà compris, sous couvert d’explications philosophiques et d’adaptation à la mentalité de l’époque (nous connaissons cela !), il réalise une complète sécularisation de la théologie et un retour déguisé au paganisme et à sa mythologie. D’où vient au gnosticisme cette force de séduction ? Il répond à certaines aspirations de l’esprit humain : il donne une solution simpl(ist)e aux problèmes du mal et du salut; il hypertrophie l’importance de l’élément spirituel dans l’homme, ce qui plaît à une créature souvent portée à déplorer sa condition charnelle; il est adapté aux schèmes intellectuels de l’heure; il est flatteur pour les intellectuels, et leur propose de riches spéculations; il prétend à une connaissance absolue et parfaite : tentation permanente de l’esprit humain depuis l’Eden. Il s’attire la faveur féminine : les matrones accèdent au sacerdoce, baptisent, officient. Il flatte l’orgueil des adeptes, réputés étincelles divines d’une autre nature que les autres hommes; ou leur sensualité, en prônant tous les vices de la chair comme moyen de la déprécier.
Dans ce grand danger, l’Eglise se serre autour de ses chefs. Par l’institution divine, l’Eglise, solidement bâtie sur son épiscopat monarchique et la primauté romaine, peut se défendre. Et la réaction se manifeste très vite : en théologie et en liturgie. Le canon des Ecritures est fixé. Une profession de foi baptismale précise les dogmes fondamentaux : Dieu est un; il est Père; il est créateur de toutes choses; les faits de la vie de Notre Seigneur sont à prendre dans tout leur réalisme et non dans le sens purement symbolique du docétisme gnostique.
Un grand évêque, en ces jours troublés, assuma, plus que tout autre, la mission de repousser l’hérésie : Irénée. Asiate de naissance et disciple de saint Polycarpe, Irénée apparaît à Lyon dans la persécution de 177, où Pothin, son évêque, est martyrisé à plus de 90 ans. Irénée, alors prêtre, lui succède. Il s’est signalé par une belle activité missionnaire en Gaule et la défense infatigable de la doctrine chrétienne contre la gnose hérétique. Il serait mort martyr en 202, dans la persécution de Septime Sévère. De ses ouvrages, deux seulement nous sont parvenus : La Démonstration de la prédication apostolique; les cinq livres de la Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, mieux connu sous le titre de sa traduction latine : Adversus Hæreses. Irénée est un homme de bon sens. Il comprend que la meilleure réfutation des gnostiques est encore de les tirer de l’ombre : « C’est les avoir déjà vaincus, que de les avoir fait connaître… » (I, 31, 4). Irénée nous fournit la description la plus détaillée que nous ayons de cet ensemble de systèmes. Et pourtant Dieu sait si ce travail lui pèse ! « En lisant tout cela, cher ami, je suis sûr que tu riras de bon cœur d’aussi prétentieuses inepties; mais vraiment ils sont à plaindre, ceux qui mettent en pièces une religion aussi vénérable » (I, 16, 3). En face des erreurs qui pullulent, l’Eglise affirme paisiblement l’unité de sa foi : « Ayant donc reçu cette prédication et cette foi, l’Eglise bien qu’elle soit dispersée dans le monde entier, les garde soigneusement, comme si elle habitait une seule maison, et elle y croit d’une manière identique, comme si elle n’avait qu’une seule âme et qu’un même cœur; et, d’un parfait accord, elle les prêche, les enseigne, et les transmet, comme si elle n’avait qu’une seule bouche. Et sans doute les langues, sur la surface de la terre, sont différentes; mais le contenu de la tradition est un et identique » (I, 10, 2).
« Irénée sait qu’on n’a pas réfuté de façon pleinement convaincante une erreur, aussi longtemps qu’on n’a pas mis à la place de celle-ci la vérité qu’elle méconnaît. C’est pourquoi il achève sa réfutation en l’élargissant et en la couronnant par une “démonstration” de la vérité de l’enseignement de l’Eglise » (Dom Adelin Rousseau, o.c.s.o., dont nous nous inspirons largement ici).
1) Irénée prouve que le Dieu Créateur est « un seul et le même » avec le Père annoncé par le Christ. Il suffit pour cela de lire le Nouveau Testament en l’interprétant correctement.
2) Irénée ne recherche pas le comment des opérations divines, qui nous échappe toujours, mais le pourquoi du plan divin, tel que l’Ecriture nous le fait connaître. Toute l’histoire humaine apparaît alors comme la réalisation d’un éternel dessein d’amour. « Pourquoi Dieu n’a-t-il pas, dès l’origine, créé l’homme dans l’état de perfection ? » Parce que la créature imparfaite doit être conduite à la perfection par degrés. Dès la création, Dieu s’est proposé de faire l’homme à son image et à sa ressemblance. Tout tend à ce but lointain. Dieu ne crée l’homme que pour avoir quelqu’un en qui répandre ses dons, et surtout le Don qui résume et dépasse tous les autres : l’Esprit-Saint. Voilà qui transcende toutes les aspirations humaines et brise les rêves d’orgueil : nulle philosophie ne peut atteindre à la vision de Dieu (platoniciens), nul privilège de nature ne peut y prétendre (gnostiques). Mais c’est Dieu qui, par son Fils, y introduit les hommes. Ce n’est pas une mince affaire que d’acheminer jusqu’à l’égalité avec Dieu une créature qui en est infiniment éloignée par sa nature et qui se trouve de surcroît séparée de lui par le péché. N’importe ! Ce péché même (qui n’est le fait que de l’homme), Dieu l’intègre à son œuvre. Car il sait que, moyennant l’Incarnation de son Fils et la descente de celui-ci au plus profond de notre abîme de perdition, le péché et la mort n’auront pas le dernier mot. Il sait que l’homme est rendu plus humble par sa chute et par là même, plus aimant, et plus capable de s’ouvrir à tout l’infini de la vie et de la gloire de Dieu. Et le péché de l’homme sera, pour Dieu lui-même, dans l’abaissement du Fils, l’occasion d’une révélation insurpassable de sa puissance, de sa sagesse et de son amour.