La doctrine d'Arius.
La vie d'Arius, prêtre d'Alexandrie, reste assez obscure jusqu'à ce que son évêque le mette à la tête de la paroisse de Baucalis où il devait, sexagénaire, montrer une inquiétante activité théologique.
Son système se présente comme un monothéisme rationaliste qui fait de Dieu une substance indivisible et incommunicable, de sorte que tout ce qui existe en dehors de lui est nécessairement engendré.
Ainsi le Fils a-t-il eu un commencement, et c'est Dieu le Père qui, librement, le tire du néant. « Il n'était pas avant d'être engendré », proclame Arius dans une formule frappée, apte à devenir populaire. Transposant à la génération divine, éternelle, le langage biologique de la génération humaine, les ariens affirmeront que « le fils ne peut avoir existé avant le père » ou qu'un père « est âgé de trente ans lorsqu'il engendre son fils ».
Le Fils est donc une créature, et même la première, qui sert d'intermédiaire entre Dieu transcendant et le monde contingent. Il créa l'univers, et quand il vint animer le corps de Jésus, il s'éleva par ses efforts jusqu'à l'impeccabilité et la gloire, méritant alors le tire de Dieu. Le titre seulement, car il n'est point Dieu en vérité. Ainsi Arius ruine-t-il la réalité de l'Incarnation et de la Rédemption.
Comme tous les hérétiques, Arius a respiré l'air du temps, partageant les schèmes mentaux de ses contemporains. On dénote en lui des influences stoïco-philoniennes et néo-platoniciennes. Il était un adepte de l'Ecole théologique d'Antioche qui, dans la Trinité, accentuait la distinction des personnes au point de les subordonner, le Fils étant inférieur au Père.
Ces vues offraient de l'attrait aux chrétiens épris de simplification et aux païens rétifs à l'idée d'Incarnation mais prêts à admettre que des héros ou des surhommes puissent devenir des dieux.
Habile et insinuant, Arius organisa une campagne de propagande. Pour rendre plus assimilable sa théologie il la débita en vers et composa des chansons. Malgré l'excommunication, il sut gagner des amitiés épiscopales : Eusèbe de Nicomédie le soutint, des synodes de Palestine et de Bithynie (322) prirent position en sa faveur. L'arianisme sensibilisa tellement les esprits qu'il devint le problème le plus brûlant pour l'empereur Constantin, soucieux de maintenir l'ordre dans cet Orient disputeur.
Le « consubstantiel » nicéen (325).
Constantin avait besoin des évêques, personnages officiels depuis la liberté accordée à l'Eglise par l'Edit de Milan (313). A ses yeux, c'étaient des fonctionnaires pour parfaire l'unité de l'Empire et supprimer des querelles qui troublaient, disait-il, le sommeil de ses nuits.
Dans ce but il convoqua un concile œcuménique à Nicée où siégèrent environ 300 d'entre eux. Assemblée quasi exclusivement orientale, car l'Occident, plus réfractaire à cette hérésie, n'envoya que cinq évêques dont celui, gaulois, de Die. Le pape Silvestre lui-même ne vint pas et se fit représenter par deux prêtres.
Rapidement l'arianisme fut au cœur des débats. Un tiers parti, autour d'Eusèbe de Nicomédie, joua les accommodements, prétendant découvrir dans l'Ecriture des expressions susceptibles de fournir une base d'entente, telles que le Verbe est « sagesse », « image du Père », etc. Mais ces expressions bibliques pouvaient se comprendre dans un sens extensif : toute créature n'est-elle pas appelée « image de Dieu » (1 Cor 11, 7) ! C'était là une échappatoire pour contourner le problème métaphysique de l'identité de nature du Père et du Fils. Grâce aux ressources de l'exégèse sophistiquée des Eusébiens, ces termes scripturaires se montraient équivoques : il fallait trouver un mot qui puisse couper court aux arguties ariennes, en serrant de plus près la vérité de la foi.
Selon Athanase, ce serait le vieil évêque de Cordoue, Ossius, peut-être président de l'assemblée, qui proposa le terme qui allait devenir le révélateur par excellence de la foi de Nicée : homoousios, consubstantiel. Bien que non scripturaire, la théologie romaine l'utilisait et il possédait d'incontestables avantages. Il indiquait à la fois l'égalité spécifique et l'unité numérique de nature possédée par le Père et le Fils; il soulignait aussi la distinction des personnes, puisqu'une personne est toujours consubstantielle à une autre. Il fut donc inséré dans un symbole de foi qui deviendra notre Credo : « Jésus-Christ… vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non créé, consubstantiel au Père ».
Toute l'assemblée adhéra à cette formule, sauf Arius et deux évêques égyptiens que Constantin exila en Illyrie. Par cette mesure il conférait force de loi aux décisions de ce premier concile œcuménique de l'histoire.
La réaction anti-nicéenne.
Le « consubstantiel » avait été accepté à contrecœur par des évêques. Eusèbe de Nicomédie et deux autres renièrent leurs signatures. L'empereur les exila en Gaule. Nicée ne marque pas la fin de l'arianisme mais le début d'une grave et longue crise.
Crise aux aspects divers, doctrinaux, politiques, psychologiques, aux rebondissements imprévus et dont il est déroutant de suivre les péripéties. Le premier rôle sera tenu non par le pape mais par les empereurs qui, sous le couvert d'assurer l'ordre public, favoriseront souvent l'hérésie. Peu experts en théologie, ils se fient aux ressources de la politique et de la diplomatie pour résoudre des problèmes hors du champ de leur compétence.
Les antinicéens en surent profiter. Avec souplesse et ruse, ils s'imposent à la Cour, arrachant à Constantin des décisions. Trois ans après la clôture du concile, il rappelle Arius et les évêques qu'il avait exilés. Fâcheux précédent, car la tactique des ariens est de s'assurer des sièges épiscopaux les plus importants pour mettre à la disposition de l'hérésie les structures de l'Eglise. Ce travail d'épuration commence au concile d'Antioche (330) : l'évêque Eustathe, accusé de semer des divisions dans la cité, fut déposé. Constantin promit le siège aux Eusébiens.
C'est surtout Athanase qui devient l'adversaire à éliminer. Elu au siège d'Alexandrie, le 8 juin 328, ce jeune évêque de 33 ans est combatif, ardent, tenace, qualités appréciées face à des intrigants de type eusébien, prêts à toutes les compromissions. Il n'accepte pas de réintégrer Arius dans l'Eglise et à Constantin qui menace de le déposer il répond qu'il « ne pouvait y avoir de communion entre l'Eglise catholique et une hérésie qui combattait le Christ ». Une conspiration s'organisa contre lui, on inventa des accusations, le concile de Tyr, qui fut un tribunal arien, le condamna : l'empereur le relégua à Trèves. Premier des cinq exils qui jalonnèrent sa vie. Sur 46 ans d'épiscopat, Athanase fut éloigné 17 ans de son siège.
Les proscriptions ariennes
Avec Constance, seul maître de l'Empire après 350, la lutte anti-nicéenne entra dans sa phase aiguë. D'ambitieux évêques de cour, Ursace et Valens, influencent cet empereur susceptible et otage des flatteurs. Dans sa résidence de Sirmium (Mitrovicza, en Serbie), on célébra un concile où fut composée une première formule de foi qui omettait le terme litigieux « consubstantiel ».
Les évêques gaulois, au concile d'Arles (354), durent choisir entre la condamnation d'Athanase ou l'exil. Tous la signèrent sauf Paulin de Trèves. Même scénario et même violence impériale à Milan (355) sur une assemblée de 300 évêques. Aux récalcitrants qui estimaient la déposition de l'évêque d'Alexandrie contraire au « canon ecclésiastique », Constance rétorqua : « Ma volonté tient lieu de canon ». Seuls restèrent inébranlables les évêques de Milan, Verceil et Cagliari.
Le pape Libère fut enlevé de nuit et conduit à Milan comme un délinquant. Lors d'un dialogue pathétique avec l'empereur, il refusa de condamner Athanase. Constance le déporta en Thrace (355). Même Ossius de Cordoue, presque centenaire, subit la déportation à Sirmium. L'évêque de Poitiers, Hilaire, protesta au synode de Béziers contre les intrusions du pouvoir dans les affaires religieuses : il fut banni en Phrygie.
Le 8 février 356, à Alexandrie, une troupe de 5000 soldats cerna l'église de Théonas où Athanase célébrait un office nocturne. Malgré son refus de fuir, les prêtres le poussèrent dehors, trompant la surveillance : un troisième exil de six ans au désert commençait. La terreur régna dans la ville où s'installa Georges de Cappadoce, évêque cupide et spéculateur.
Les défections de Rimini et de Séleucie.
Les chefs de file nicéens écartés, Sirmium devint le laboratoire de la théologie officielle. Les Anoméens (anomoios, non semblable), des ariens radicaux, rédigèrent un symbole hérétique, un « blasphème » selon Hilaire (De Syn. 11), où l'on proclamait que le Fils était inférieur au Père.
A l'opposé, un groupe plus panaché, les Homéousiens, attaqua cette deuxième formule de Sirmium et, avec le soutien de Constance, en proposa une troisième : le Fils y était dit « semblable en substance » au Père (homoïousios). Elle pouvait être interprétée d'une manière orthodoxe, si l'on admettait une identité numérique de substance, ce que tous les Homéousiens étaient loin de professer. Libère la signa et regagna Rome ravagée par le schisme qu'avait fomenté l'antipape Félix.
Mais Ursace et Valens firent comprendre à Constance que seule une formule plus vague pourrait rallier tous les unionistes. Ils le poussèrent à convoquer deux conciles séparés, l'un à Rimini, en Occident, l'autre à Séleucie, en Orient : mesure habile qui divisait le corps épiscopal pour mieux agir sur lui. Une commission théologique de cour fabriqua une formule, la quatrième de Sirmium, inspirée par la tendance homéenne (omoios, semblable), et d'où le mot « substance » disparaissait : elle affirmait que le « Fils était semblable au Père selon les Ecritures et en tout ». Constance accepta ce nouveau Credo qui modifiait le symbole qu'il avait patronné l'année précédente. « Les professions de foi paraissent au mois ou à l'année », ironisait Hilaire (Ad Const. II, 5).
Tout ne se passa pas selon ses goûts. A Rimini (359) où Libère n'avait pas été invité, 400 évêques renouvelèrent la condamnation d'Arius et envoyèrent des légats à l'empereur. Ils ne furent pas reçus, mais dûment chapitrés : on les pria de signer une formule mutilée qui n'enseignait plus qu'une « ressemblance du Père et du Fils selon les Ecritures ». C'était souscrire à un arianisme de fait, cette similitude entre le Père et le Fils pouvant s'entendre seulement au sens moral.
Après avoir résisté, l'assemblée de Rimini faiblit : tous cédèrent. La capitulation de l'Occident entraîna la soumission des évêques réunis à Séleucie. En 360, Constance imposa son nouveau Credo à l'ensemble de l'épiscopat, sous peine de bannissement.
A cette nouvelle, saint Jérôme gémit : « L'univers s'étonna d'être arien ». Hilaire accable d'invectives ses confrères : « Un chien de garde aboie au moindre flair, s'élance au premier soupçon. Vous, vous entendez dire que le Christ, le vrai fils de Dieu n'est pas Dieu; votre silence est une adhésion à ce blasphème, et vous vous taisez ! » (Frag. hist. 10, 3).
Le triomphe de l'orthodoxie.
Victoire éphémère, car victoire extorquée par la ruse et la pression et qui condamnait les ariens. Meilleurs politiques que théologiens, ils traînaient derrière eux, comme un boulet, des formules de compromis. Leurs variations assuraient tôt ou tard le triomphe de l'orthodoxie.
Dès la fin de 360, un an avant la mort de Constance, un signe encourageant venait des Gaules : le synode de Lutèce se prononçait pour le consubstantiel et rétractait les signatures de Rimini. A son tour, le concile d'Alexandrie (362), dirigé par Athanase, confirmait le consubstantiel nicéen, tout en œuvrant pour la réconciliation. D'autres synodes travaillaient en ce sens. Progressivement, les homéousiens se soumirent à Libère, et malgré les mesures persécutrices de l'empereur Valens (364-378), l'hérésie perdait du terrain. Deux foyers principaux furent plus lents à réduire en Occident : Milan avec son évêque Auxence et l'Illyrie qui avait été un fief de l'arianisme et d'où celui-ci passa chez les Goths et dans les tribus germaniques. Le second concile de Constantinople (381), sanctionnait la foi de Nicée.
La politique de conciliation et d'éducation des esprits porta ses fruits; c'était sur ce terrain qu'il fallait envisager un progrès, le différent étant d'ordre doctrinal. L'arianisme fut en effet un schisme lexicologique, car on ne s'entendait pas sur le sens des mots « personne », « substance », « hypostase ». Les traités théologiques d'Athanase et d'Hilaire, l'apport spéculatif des Pères Cappadociens contribuèrent à clarifier les concepts, permettant de penser correctement le mystère de la Trinité. « Une ousia, trois hypostases » devint la formule orientale, « Une substance, trois personnes », celle de l'Occident. La fusion des formules se fit par équivalence de signification.
L'effort pour venir à bout de ces difficultés dura 60 ans. Effort intellectuel et ténacité qui font honneur à l'Eglise. Dans ce combat elle avait défendu sa vie en défendant sa foi.
Abbé Christian Dumoulin