Introduction
Le 9 juin 1996, Son Eminence le cardinal Etchegaray, légat de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II célébrait une messe solennelle en la basilique Saint-Martin de Liège, à l’occasion du 750e anniversaire de l’institution de la Fête-Dieu. C’est en effet en 1246 que l’évêque de cette ville, Robert de Thourotte, la célébra pour la première fois, sous l’inspiration de deux religieuses : sainte Julienne de Cornillon et la bienheureuse Eve de Saint-Martin. Après la mort de l’évêque, le décret ne fut plus appliqué, et c’est le pape Urbain IV qui rétablit la fête en 1264, en lui donnant un caractère universel1. Cet anniversaire est donc de très bon augure pour introduire cette conférence, comme témoin significatif du développement du dogme eucharistique au cours des siècles. Mon propos ne peut être que limité, étant donné le temps qui m’est imparti. Je voudrais m’en tenir à l’essentiel sans tomber dans le simplisme ou la caricature.
Les grandes hérésies de l’Eglise ancienne ont d’abord été christologiques et trinitaires, concernant le mystère de Dieu et du Christ, Fils de Dieu, image incarnée du Dieu invisible, ce qui constitue la grande nouveauté par rapport aux religions de l’Antiquité. Le dogme eucharistique est donc resté durant de longs siècles hors de discussion, s’exprimant principalement dans la liturgie et les prédications préparant les fidèles aux sacrements (homélies mystagogiques). Après la paix constantinienne et les grandes invasions, l’Eglise s’installe de manière visible dans le temps et l’espace en Orient et en Occident. Il était donc normal que se développât une théologie de l’Eglise et des sacrements, moyens visibles de salut qui traduisent et transmettent la grâce invisible. Les difficultés théologiques se concentreront bientôt sur ces deux réalités, prolongement visible de l’Incarnation, qui est et restera toujours la plus forte originalité du christianisme.
Il me semble que l’on peut schématiquement ramener à deux périodes critiques les moments où ces difficultés se sont manifestées ; elles présenteront d’ailleurs des traits communs, comme une sorte de filiation. Car il n’y a rien de plus vieux et répétitif que l’hérésie. Il s’agit principalement des controverses eucharistiques qui culminent chez Bérenger de Tours, et des théories élaborées chez les réformateurs. Loin de menacer la foi de l’Eglise, les objections soulevées et les controverses feront progresser la pensée théologique. On peut considérer que la réponse de l’Eglise est triple et interdépendante, selon l’adage lex orandi, lex credendi : d’une part le vocabulaire s’affinera, évoluera et se précisera, d’autre part la théologie s’en trouvera enrichie — notamment à l’occasion des controverses carolingiennes et bérengardiennes, puis de celles qui sont le fruit de la Réforme — et enfin la liturgie le traduira dans la prière du peuple chrétien. On peut dès lors pressentir que le langage et la philosophie seront d’une importance capitale en cette matière.
«Le mystère eucharistique pose à la raison croyante des problèmes dont il appartient à la théologie de chercher la solution. La foi ne dépend pas de cet effort, ni surtout de son résultat ; mais elle suscite cet effort et elle juge de ce résultat. On peut grouper ces questions sous quatre chefs : comment l’Eucharistie est-elle un sacrifice ? Comment concevoir la présence du Christ dans l’Eucharistie ? Comment concevoir l’action par laquelle les oblats «deviennent» (fiunt) le corps et le sang du Christ ? Enfin : comment est assurée par le mystère de l’Eucharistie