christicity.com Bibliothèque Ce qu'enseigne l'Eglise Qu'est-ce que croire ?
L'expérience religieuse
Eugène Joly

Qu'est-ce que croire ?

Nous avons parlé successivement d’engagement et de prière comme s’il s’agissait de réalités indépendantes. Dès que l’on pense la foi et la vie chrétienne comme une rencontre d’amour de Dieu et de l’homme, rencontre où Dieu garde toujours l’initiative, mais en respectant totalement la liberté de l’homme, on comprend que cette rencontre ne peut se réaliser (et a fortiori l’invasion de Dieu dans l’homme) sans toute une attitude de vie qui est, à la fois , engagement et prière. Nous allons donc poursuivre notre démarche dans le même sens, mais en l’approfondissant et en l’élargissant.

La prière que nous avons formulée à la page précédente implique tout un état d’âme, toute une ouverture de l’âme. En simplifiant un peu arbitrairement, on peut dire qu’il y a deux sortes d’âmes : les âmes ouvertes et les âmes closes. Il y a des gens fermés, « bouchés », incapables de s’intéresser à autre chose que leur spécialité, leur confort ou leur auto. Pour n’en pas rester à la caricature, disons qu’il y a toute une catégorie de gens riches et installés. On les rencontre plus nombreux dans les milieux fortunés. (« Nous autres, la misère çà ne nous intéresse pas, puisque nous sommes riches », nous avouait un garçon de vingt ans !), mais la satisfaction se retrouve chez des hommes de toutes conditions. Il y a les gens satisfaits de ce qu’ils sont et surtout de ce qu’ils possèdent, matériellement, ou intellectuellement, ou affectivement. Ils ont une âme de propriétaire et la religion elle-même peut les protéger – croient-ils – contre tout risque, y compris le risque majeur, celui de la rencontre du Dieu vivant : « Contre toute aventure, votez catholique », proclamait une affiche électorale, en Belgique. Hélas, pas en Belgique seulement, et pas seulement en matière politique. Péguy a stigmatisé en des mots cinglants ces gens « vertueux » qu’un enduit de vertu empêche de « mouiller » à la grâce : « Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir sans faute ». 

Il y a des gens que les dogmes, les rites, les lois morales dispensent d’entrer en relation avec le Dieu vivant. Au sein même du catholicisme, comme jadis au sein d’Israël, le culte des idoles peut dispenser de la quête du Dieu vivant. Du culte de l’argent et du confort jusqu’au pharisaïsme, que d’idoles peuvent enfermer l’homme dans un univers à trois dimensions, et le laisser dans l’ignorance d’une quatrième dimension : celle du Grand Meaulnes et du Petit Prince , celle où l’on rencontre le Dieu vivant !

La prière et l’expérience religieuse ne peuvent naître que dans une âme « ouverte » . Essayons de tracer la phénoménologie d’une telle âme. Une âme ouverte est une âme qui a soif de bonheur non de plaisirs ou de satisfactions – mais de bonheur. Les uns définiront le bonheur par la connaissance et ne se lasseront jamais de la soif de connaître. Un Lyautey le définissait par l’action. Personne ne refusera la définition de saint Augustin : « Amari et amare » – « Être aimé et aimer ». En tout cas il semble impossible de définir le bonheur par une satisfaction ou un repliement sur soi. On ne peut l’envisager que comme une relation à autre chose que nous, et comme un dépassement. Il est significatif que Gide dans sa préface de 1926 aux « Nourritures Terrestres » , alors même qu’il nous propose la ferveur la plus charnelle et la plus ambiguë, prétend avoir écrit un manuel du détachement et de l’attente, nous avoir proposé une perpétuelle disponibilité :

«… Âmes jamais suffisamment emplies d’amour, d’attente et d’espérance. »
« Toute créature te mène à Dieu»
« Toute créature, quand tu t’arrêtes à elle, te détourne de Dieu. »

Avoir une âme ouverte, c’est percevoir, 

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