Nous avons parlé successivement d’engagement et de prière comme s’il s’agissait de réalités indépendantes. Dès que l’on pense la foi et la vie chrétienne comme une rencontre d’amour de Dieu et de l’homme, rencontre où Dieu garde toujours l’initiative, mais en respectant totalement la liberté de l’homme, on comprend que cette rencontre ne peut se réaliser (et a fortiori l’invasion de Dieu dans l’homme) sans toute une attitude de vie qui est, à la fois , engagement et prière. Nous allons donc poursuivre notre démarche dans le même sens, mais en l’approfondissant et en l’élargissant.
La prière que nous avons formulée à la page précédente implique tout un état d’âme, toute une ouverture de l’âme. En simplifiant un peu arbitrairement, on peut dire qu’il y a deux sortes d’âmes : les âmes ouvertes et les âmes closes. Il y a des gens fermés, « bouchés », incapables de s’intéresser à autre chose que leur spécialité, leur confort ou leur auto. Pour n’en pas rester à la caricature, disons qu’il y a toute une catégorie de gens riches et installés. On les rencontre plus nombreux dans les milieux fortunés. (« Nous autres, la misère çà ne nous intéresse pas, puisque nous sommes riches », nous avouait un garçon de vingt ans !), mais la satisfaction se retrouve chez des hommes de toutes conditions. Il y a les gens satisfaits de ce qu’ils sont et surtout de ce qu’ils possèdent, matériellement, ou intellectuellement, ou affectivement. Ils ont une âme de propriétaire et la religion elle-même peut les protéger – croient-ils – contre tout risque, y compris le risque majeur, celui de la rencontre du Dieu vivant : « Contre toute aventure, votez catholique », proclamait une affiche électorale, en Belgique. Hélas, pas en Belgique seulement, et pas seulement en matière politique. Péguy a stigmatisé en des mots cinglants ces gens « vertueux » qu’un enduit de vertu empêche de « mouiller » à la grâce : « Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir sans faute ».
Il y a des gens que les dogmes, les rites, les lois morales dispensent d’entrer en relation avec le Dieu vivant. Au sein même du catholicisme, comme jadis au sein d’Israël, le culte des idoles peut dispenser de la quête du Dieu vivant. Du culte de l’argent et du confort jusqu’au pharisaïsme, que d’idoles peuvent enfermer l’homme dans un univers à trois dimensions, et le laisser dans l’ignorance d’une quatrième dimension : celle du Grand Meaulnes et du Petit Prince , celle où l’on rencontre le Dieu vivant !
La prière et l’expérience religieuse ne peuvent naître que dans une âme « ouverte » . Essayons de tracer la phénoménologie d’une telle âme. Une âme ouverte est une âme qui a soif de bonheur non de plaisirs ou de satisfactions – mais de bonheur. Les uns définiront le bonheur par la connaissance et ne se lasseront jamais de la soif de connaître. Un Lyautey le définissait par l’action. Personne ne refusera la définition de saint Augustin : « Amari et amare » – « Être aimé et aimer ». En tout cas il semble impossible de définir le bonheur par une satisfaction ou un repliement sur soi. On ne peut l’envisager que comme une relation à autre chose que nous, et comme un dépassement. Il est significatif que Gide dans sa préface de 1926 aux « Nourritures Terrestres » , alors même qu’il nous propose la ferveur la plus charnelle et la plus ambiguë, prétend avoir écrit un manuel du détachement et de l’attente, nous avoir proposé une perpétuelle disponibilité :
«… Âmes jamais suffisamment emplies d’amour, d’attente et d’espérance. »
« Toute créature te mène à Dieu»
« Toute créature, quand tu t’arrêtes à elle, te détourne de Dieu. »
Avoir une âme ouverte, c’est percevoir, au-delà de tous nos désirs de jouissance, de pouvoir, de louange, et même d’amour, une exigence de création incessante, une motion inspiratrice qui nous sollicite de vouloir toujours « au delà ». Avoir une âme ouverte, c’est n’accepter aucune limite, aucun point final ; c’est avoir foi, avoir confiance dans la direction d’œuvre et de lumière où nous engage une force qui est, en nous, plus que nous-mêmes.
Nous ne jouons pas sur les mots en parlant de « foi ». Nous pensons que Dieu est à l’œuvre au plus intime de nous-mêmes ; nous le croyons conformément à l’enseignement le plus explicite de l’Église. (Qu’on se souvienne des textes, cités plus haut, du 2 e concile d’Orange.) Nous pensons que le premier germe de foi est cette conscience que nous prenons de l’appel de Dieu au plus intime de nous, et nous sommes sûrs qu’en instituant cette expérience vécue qui nous fera « faire la vérité », nous viendrons peu à peu à la lumière, comme le dit saint Jean.
Avoir une âme ouverte, ce n’est donc pas se contenter d’une vague aspiration, ou cultiver de purs désirs. C’est instituer une expérience vécue, une expérience de dépassement et d’amour . C’est conformer sa vie à la lumière déjà revue et, dans cette action, découvrir un surcroît de lumière qui permettra le progrès de demain. Certaines cimes ne sont visibles que lorsqu’on a déjà gravi un premier sommet. Plus humblement, s’il est permis de prendre une comparaison aussi matérielle, nous dirons que la dynamo d’un vélo ne fonctionne et n’alimente le phare que dans la mesure où l’on pédale ; et, inversement, cet éclairage permet la marche en avant. Utiliser la lumière que Dieu nous donne pour aimer ; aimer pour avoir plus de lumière.
La lumière, en effet, est fonction de l’amour. Nous ne pouvons en être surpris puisque c’est l’Amour même qu’il s’agit de connaître, l’Amour suprême qui n’est autre que Dieu. Dans ce domaine plus que dans tout autre il n’y a de connaissance que par connaturalité. L’amour ne s’apprend que dans l’amour. Il est donc évident que celui qui n’aime pas ses frères qu’il voit, ne peut, comme dit saint Jean, aimer Dieu qu’il ne voit pas. Mais on peut dire aussi que l’amour véritable soumet déjà à Dieu quantité d’hommes qui n’ont pas encore explicitement rencontré Jésus-Christ. Ceci ne signifie pas que nous pensions qu’il suffit d’aimer son prochain pour aimer Dieu, et, encore moins, que l’Évangile ne soit qu’un message de fraternité humaine. Le commandement que Jésus appelle « le second, semblable au premier » suppose un premier commandement qui est d’aimer Dieu pour lui-même. Dieu aussi est Quelqu’un. Si nous nous contentions de gentillesses à l’égard des enfants de notre ami, sans converser avec lui, il manquerait à notre amitié la part principale.
Or, infiniment plus, Dieu doit-il être aimé pour Lui. Mais d’autre part, Jésus a dit qu’il considérait comme fait à lui-même, ce que nous ferions pour le plus petit des siens : ubi caritas, Deus ibi est .
L’amour du prochain, l’amour désintéressé, comme l’amour d’un Dieu encore inconnu mais désiré, supposent un certain oubli de soi, un certain détachement, une certaine libération. « Vous ne pouvez servir deux maîtres : Dieu et l’argent », disait Jésus. On ne peut être tourné à la fois vers soi et vers les autres. L’ascèse est à la fois la condition et la conséquence d’une vie généreuse. Qu’elle en soit la conséquence, c’est évident : toutes les vies « données », qui nous confondent d’admiration, sont des vies d’hommes et de femmes qui ne « s’appartiennent » pas et qui, à plus forte raison, ne se recherchent pas. Mais inversement cette disponibilité ne s’obtient qu’en coupant des amarres. Pascal le disait :
« Travaillez donc à vous convaincre, non pas par l’augmentation des preuves, mais par la diminution de vos passions ». Et Psichari, plus nettement encore, parlant d’expérience : « Rien ne nous avance dans la vie spirituelle comme de vivre d’une poignée de riz par jour et d’un peu d’eau salée ».
Nous finirons, d’ailleurs, par sentir que cette libération de nos passions, de notre sensualité, de notre égoïsme… dépasse nos possibilités. Nous referons l’expérience de Paul : « Vouloir le bien est à ma portée, mais non l’accomplir. Le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le commets… Malheureux homme que je suis, qui me délivrera ? »
Celui qui formule cette prière, n’est pas loin de dire avec l’Apôtre : « Grâces soient à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur » car le Royaume de Dieu est proche de ceux qui font pénitence. Plus exactement il est déjà au-dedans d’eux, selon l’admirable parole que Pascal met sur les lèvres du Christ : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé », si Je ne t’avais déjà trouvé.
Ce que nous avons appelé « l’expérience religieuse » n’est pas seulement, en effet, l’expérience d’un besoin, d’une soif, d’un désir. C’est aussi l’expérience de la satisfaction de ce désir et de l’étanchement de cette soif. La quête de Dieu paie rapidement, et nous pourrions citer d’innombrables témoignages de convertis disant la plénitude de vie dans laquelle ils sont entrés. En voici quelques-uns parmi tant d’autres :
« J’étais aveugle et je vois, J’étais sourde et j’entends. J’étais morte et je vis. Je vis, je vis, c’est merveilleux. »
Ne croyez pas que c’est là enthousiasme passager, ivresse d’un moment. Dix ans, vingt ans après, ces convertis affirment que leur certitude, leur paix, leur joie n’ont fait que croître :
« C’est un fait important et exceptionnel que l’on ne puisse pas être déçu par le Christianisme. J’ai été déçue souvent, certes, par moi qui étais indigne des promesses du baptême, mais Dieu ne nous déçoit jamais, notre foi ne nous déçoit jamais. Quel idéal – si élevé soit-il et si fidèles soient ceux qui le poursuivent – quel idéal peut prétendre pareil fait ? Dieu rend au centuple ce que nous lui donnons. »
Et si nous demandons aux convertis de préciser ce qu’ils entendent par ce centuple, ou si nous observons du dehors les effets de leur conversion, que constaterons-nous ? Trois mots nous semblent condenser toute l’expérience vécue par ces hommes qui ont rencontré Jésus-Christ et vivent de lui ; liberté, paix et joie. Ici encore les témoignages sont innombrables, et tout lecteur peut faire appel à ses propres constatations. Nous nous contenterons de citer quelques lignes dont nous savons combien elles sont authentiques :
« Notre professeur de philosophie nous avait cloué le bec en nous disant : “Impossible de croire en Dieu si on croit en la liberté. Être libre, c’est exercer sa liberté, c’est l’éprouver. Comment obéir à Dieu et être libre ?”. En effet cela m’avait paru inconciliable. La liberté, ce fut pour moi : Gide, Sarthe et Camus. Je me suis aperçu que ça manquait de sérieux. Il fallait chercher ailleurs. Mais où ?…. J’interrogeais les gens autour de moi. Il y avait ceux qui dédaignaient ces sortes de problèmes. Il y avait ceux qui se contentaient d’une idée abstraite de Dieu. Mais précisément j’étais arrivée à ce stade, et c’est lui que je voulais dépasser.
Malheureusement il y avait les catholiques. J’ai souvent cherché aide auprès de mes amis catholiques. Ils méprisaient Pascal ; ils se moquaient de Claudel et ils se nourrissaient de romans policiers… Ce sont eux qui ont été pour moi le plus grand obstacle. J’ai mis trois ans pour me décider à chercher Dieu dans l’Église.
Maintenant j’y suis en connaissance de cause, c’est-à-dire après avoir connu tout ce que j’étais capable de connaître. Et cette liberté que j’ai tant cherchée voici que je l’éprouve au plus profond de mon être. Dieu m’a créée libre. Je suis libre de l’aimer, libre de lui dire oui. Dieu ne m’oblige pas. Jamais je ne me suis sentie plus libre, libre de faire mon salut, libre de me damner. Je suis devenue pleinement responsable.
Joie de comprendre, joie d’aimer. Se sentir sur terre comme chez soi. Ne plus avoir cette sale impression d’être “de trop”. Se sentir engagé pour de bon, et tous les autres, et tout le monde avec soi.
Que Dieu est généreux, qui a déjà répondu si richement à la timide prière que je lui avais faite ! »
Aucun témoignage ne peut avoir plus de portée que celui de Bergson qui, longtemps avant sa conversion, avait étudié les saints chrétiens, et rapportait, dans Les deux sources, le fruit de ses observations. Après avoir constaté la montée de conscience dans les espèces animales, et l’aboutissement, dans l’homme, de cette évolution, le philosophe interroge les faits pour savoir si cette évolution se poursuit dans l’homme lui-même. Le dépassement qu’il cherchait, il le constate chez les saints :
« Disons que c’est désormais, pour l’âme, une surabondance de vie. C’est un immense élan. C’est une poussée irrésistible qui la jette dans les plus vastes entreprises. Une exaltation calme de toutes ses facultés fait qu’elle voit grand et, si faible soit-elle, réalise puissamment. Surtout elle voit simple, et cette simplicité, qui frappe aussi bien dans ses paroles que dans sa conduite, la guide à travers des complications qu’elle semble ne pas même apercevoir. Une science innée, ou plutôt une innocence acquise, lui suggère ainsi du premier coup la démarche utile, l’acte décisif, le mot sans réplique. L’effort reste pourtant indispensable, et aussi l’endurance et la persévérance. Mais ils viennent tout seuls, ils se déploient d’eux-mêmes dans une âme à la fois agissante et “agie”, dont la liberté coïncide avec l’activité divine ».
Chacun de nous peut vérifier ces constatations en étudiant un saint Paul, un saint François d’Assise, une sainte Thérèse d’Avila… mais chacun de nous connaît aussi tel homme, telle femme qui, aujourd’hui, sous nos yeux, réalise à la lettre ce que Bergson décrit.
Nous conclurons ce chapitre par une dernière citation dont la simplicité et la vérité sont sansréplique :
« Comment n’avez-vous pas réfléchi à ce fait étrange que seuls les chrétiens sont les hommes qui possèdent la joie et à qui leur croyance n’apporte jamais de déception, mais au contraire un attachement, un intérêt, un émerveillement toujours nouveaux ? J’ai souvent entendu reprocher aux chrétiens, d’un petit air supérieur, que la raison de leur foi est la joie et la consolation qu’elle leur procure. Mais il me semble que nous ne pouvons trouver de meilleure justification, parce que c’est là un fait et non pas un raisonnement.
La preuve du pain, c’est qu’il nourrit ; la preuve du vin, c’est qu’il enivre ; la preuve de la vérité, c’est la vie ; et la preuve de la vie, c’est qu’elle fait vivre !
Ce sont là des réalités substantielles contre lesquelles aucune argumentation n’a de prise… »
(Paul Claudel, Positions et propositions , T. II, p. 136)