Pour ne pas s'attarder en Judée après la Pâque de l'an 28, Jésus avait eu une raison précise : son aîné, celui qui lui avait ouvert la voie, Jean le Baptiste, venait d'être arrêté et jeté en prison. Précisément pour avoir été fidèle à sa vocation de prophète, pour avoir, comme ses prédécesseurs des temps bibliques, rappelé un grand à l'observation de la loi de Dieu.
Dans le domaine que les Romains lui avaient laissé, Antipas, fils du grand Hérode, tenait train de roi et menait joyeuse vie. Au bord du lac de Génézareth, il faisait bâtir une capitale, que par flagornerie envers l'empereur Tibère il avait nommée Tibériade. L'homme était un jouisseur de peu de caractère. Il s'était épris de sa belle-soeur Hérodiade, petite-fille d'Hérode et de la princesse Asmonéenne Mariamme, redoutable personne pour qui cette liaison marquait un pas dans la carrière de son ambition, son vieux mari Hérode-Philippe ne lui paraissant guère capable d'aller bien loin.
La femme d'Hérode-Antipas, princesse arabe du royaume des Nabathéens, ayant appris la liaison de son mari, rentra à Petra, chez son père. Hérodiade en profita pour divorcer de Philippe et se faire épouser par son amant. Au regard de la Loi, c'était un scandale (Lévitique XVIII. 16; XX. 21). Jean-Baptiste le dit sans ménagement au tétrarque. « II ne t'est pas permis d'épouser la femme de ton frère ! » Hérode Antipas se serait peut-être résigné à laisser crier le prophète velu, mais, si l'on en croit Flavius Josèphe, sa prédication commençait à provoquer du remue-ménage dans le petit peuple. Et puis une femme comme Hérodiade n'était pas disposée à pardonner l'insulte. Le Baptiste fut donc appréhendé et mené dans une forteresse du Moab, au-dessus de la Mer Morte, Machéronte, avant-poste juif en face des Bédouins du désert. Dans quelque cul de basse fosse on le jeta. Il ne parlerait plus (Mat., XIV. 20; Marc, VI. 17 ; Luc III. 20).
Alors Jésus se leva. Sa vie au grand jour commence en ce moment précis. Revenu dans sa province de Galilée, il parle et il agit devant les foules. Au lieu de réserver à quelques fidèles, ou à des rencontres de hasard, les indications sur son personnage et sur son message, il se manifeste publiquement.
Cette période de la vie de Jésus ne se réduit pas facilement à un récit unique et suivi. Des événements du début de sa levée, — baptême, retraite au désert, rencontre de Nicodème, — n'ayant été rapportés que par saint Jean, c'est la chronologie du IV e évangile qui, naturellement, sert de fil conducteur. Désormais, pour établir à peu près l'ordre des faits, il faut confronter les quatre évangiles, les compléter l'un par l'autre. Or, leurs auteurs, comme tous les écrivains de l'Antiquité, ignoraient le souci, que nos historiens tiennent pour élémentaire, de dater avec soin les événements et de les rapporter dans l'ordre même où ils se déroulèrent. Les indications de dates sont donc rarissimes, hormis le fameux passage cité plus haut : « La quinzième année du principal de Tibère... » (Luc III. 1.2.) Par exemple, il est beaucoup question de voyages de Jésus dans les évangiles, mais aucun ne dit avec précision combien chacun de ces déplacements a duré.
Pour établir un récit suivi, et même pour se faire une idée de la durée totale de la mission du Christ, il faut relever des détails et en tirer des conclusions. Si, par exemple, il est question de trois fêtes de Pâques, auxquelles aurait assisté Jésus, on en déduira que sa vie publique a duré plus de deux ans. Des indications mineures sur « l'herbe verte » ou sur les moissons, ou sur les orages, permettront de fixer certains faits par rapport aux saisons. Tout cela n'est pas simple, d'autant que les évangiles synoptiques et saint Jean ne sont pas toujours faciles à accorder. C'est pourquoi la discussion sur la durée de la mission de Jésus et l'ordre des scènes, ouverte dès les premiers temps de l'Eglise, n'est pas encore close.
L'hypothèse la plus vraisemblable et la plus généralement admise, peut se formuler ainsi. Jésus, qui a été baptisé en janvier de l'an 28 et est venu en mars à Jérusalem pour la Pâque, commence sa mission publique en Galilée vers la mi-mai, quand il a appris l'arrestation du Baptiste. Il reste dans sa province environ dix-huit mois, y célébrant même la Pâque en 29. (Le miracle de la multiplication des pains se placerait bien à ce moment). Ne montant à Jérusalem que plus tard, peut-être pour la Pentecôte. Des scènes comme la tempête apaisée ou la Transfiguration se situeraient aisément dans l'une ou l'autre des saisons, la première en décembre quand le vent du nord tombe de l'Hermon sur le lac, la seconde en août, dans le plein éblouissement du soleil. A l'automne de l'année 29, Jésus se rend en Judée, où il passe l'hiver de 30 et meurt, à Jérusalem, au début d'avril.
C'est donc en Galilée, la petite patrie de sa jeunesse, que Jésus commence son action publique, parmi une population que, depuis son enfance, il connaît. On a souvent dit qu'il y a une sorte de correspondance symbolique entre les deux parties de la mission du Christ et les pays où elles se sont déroulées. L'âpre, l'austère Judée, sera la terre des révélations sacrificielles, du sacrement qui commémorera la mort du Dieu vivant, du drame où cette mort s'accomplira ; la Galilée est au contraire, — après le « gentil miracle » de Cana, — le lieu de prodiges merveilleusement humains, telle la multiplication des pains, des rencontres les plus émouvantes, des paroles consolantes des Béatitudes.
C'est un petit pays que la Galilée, mais beau, varié, accueillant. Sa terre rouge est féconde, « si féconde, dit Flavius Josèphe, qu'elle invite à la culture même le moins laborieux ». L'eau n'y manque pas, qu'elle tombe du Ciel ou descende, vive, de l'Hermon. Aussi toutes les cultures méditerranéennes y sont-elles prospères, blé, orge, olivier, vigne, légumes et fruits. Au surplus, le jeu compliqué du relief y multiplie les beaux panoramas, les perspectives de collines bleutées que les cyprès ponctuent de leurs flammes noires. Et, plus admirable encore que tout le reste, le lac de Génézareth étale, sur vingt kilomètres de long et dix de large, sa nappe d'eau pure, au bord de laquelle villages et bourgades s'alignent délicieusement.
La population de cette terre fortunée était à son image : saine, gaie, simple et vraie. A Jérusalem, on dédaignait les Galiléens, dont l'accent pâteux faisait rire, et l'allure cul-terreux. Mais les témoins équitables leur reconnaissaient de grandes vertus, amour du travail, enthousiasme, fidélité. « En Galilée, disaient les rabbis, l'honneur compte plus que l'argent ». Les premiers disciples du Christ n'avaient-ils pas été Galiléens ?
Quand on pense à la première évangélisation, on a tendance à la situer soit sur le bord du lac de Tibériade, Jésus debout dans une barque s'adressant à la foule installée sur la rive, soit sur une colline. Cela viendra un peu plus tard. En fait, les premières prédications de Jésus eurent un tout autre cadre, celui-là même que tout Juif fidèle eût choisi pour exposer ses idées religieuses, le lieu de réunion des Juifs, la Synagogue.
Le fait est à souligner, car il montre Jésus plaçant son action dans la ligne même d'Israël, cherchant, comme il le dira plus tard, non à rompre avec la Loi, mais à l'accomplir. Saint Luc insiste sur ces prédications dans les synagogues : étant le disciple du juif pharisien converti saint Paul, il en mesurait toute l'importance. il souligne aussi que Jésus, d'emblée, réussit dans le genre et fut « honoré par l'assistance » (LucIV. 15). A Cana, à Nazareth, à Capharnaùm au bord du lac, — où l'on a retrouvé des débris de la Synagogue bâtie par Antipas, — Jésus parla donc selon le rite traditionnel.
La grande cérémonie synagogale avait lieu le samedi, jour du Sabbat. Elle commençait par des prières. Debout, le visage tourné vers Jérusalem, l'assistance récitait le Schéma. « Ecoute Israël, notre Dieu est un Dieu Unique ! » Puis le Schemone Esre, les « dix-huit bénédictions ». On sortait ensuite de « l'Arche » un rouleau de la « Torah », celui du Pentateuque, dont un assistant lisait une des 153 sections. Toute une liturgie suivait, de lectures et de prières, que terminait la « leçon finale », qu'on attendait avec curiosité. Un fidèle, — il suffisait d'avoir treize ans d'âge pour briguer cet honneur, — lisait un, deux ou trois versets pris dans un des livres prophétiques de la Bible, et le commentait librement. L'usage de maints orateurs sacrés du christianisme de commencer prône ou prêche par une citation de l'Evangile n'est pas différent. Cela s'appelait « faire maphtir ».
Durant les débuts de sa mission en Galilée, on entendit plusieurs fois Jésus « faire maphtir » (voir Marc, I. 21 ; Luc, IV. 16.21). Les passages bibliques choisis par lui ne l'étaient certainement point par hasard. Ainsi l'entendit-on souvent répéter que « le temps était accompli » et que « le Royaume des Cieux était proche » (Marc I. 15). Une fois même, selon saint Luc, il alla plus loin dans l'annonce messianique en commentant le passage d'Isaïe (LXI) : « l'Esprit du Seigneur est sur moi. Il m'a oint pour annoncer la Bonne Nouvelle »... Mais qui, alors, comprit qui désignaient ces mots ?
Ce ne fut point par sa seule parole que Jésus commença à attirer l'attention. Autour de sa personne, une mystérieuse « aura » ne tarda pas à se faire. Ses dons surnaturels ne pouvaient passer inaperçus et le prodige de Cana n'était certainement pas demeuré ignoré.
Sur la route qui descendait vers Capharnaùm, un homme accourt au galop : il saute de cheval devant Jésus. C'est un officier des troupes d'Antipas ou des auxiliaires de Rome, un païen sans doute, mais qui
a gagné la sympathie des Juifs en leur bâtissant une synagogue. Son fils agonise. Il vient supplier Jésus de descendre à la ville pour le guérir. Fermement Jésus relève ce demi-manque de confiance : si le pouvoir de guérir lui est reconnu, est-il donc nécessaire qu'il se rende en personne auprès du mourant pour l'exercer ? Et, comme le père, anxieux, insiste : « Va, dit le Christ, ton enfant est sauvé ! > Quand, sur la route du retour, l'officier rencontre le serviteur envoyé à sa rencontre, c'est pour apprendre que son enfant a été soudainement guéri, à l'heure exacte où Jésus le lui avait dit (Jean, IV. 46.54).
La maladie a donc été vaincue par un mot de Jésus. Pas elle seule ; de plus redoutables puissances sont à sa merci. Un jour qu'il parle dans une synagogue de Capharnaûm un bruit affreux éclate ; un homme se roule à terre en hurlant. Il est assez connu que, durant les offices religieux des couvents, se produisent parfois des phénomènes de ce genre, comme si l'Esprit malin cherchait à prendre une revanche sur la foi des orants. Dans saint Luc (IV. 33.37) et saint Marc (I. 23.28) la scène est saisissante. Jésus s'approche du possédé, ordonne à la force immonde d'abandonner cet homme, et, en quelques instants, tout rentre dans l'ordre.
Des épisodes de ce genre, on en verra bien d'autres. Il semble que, très vite, les pouvoirs thaumaturgiques et surnaturels de Jésus aient été connus dans toute la contrée et que, de tous côtés, on soit venu le supplier d'en faire usage pour tel ou tel cas d'infortune. Entre-t-il chez un ami, ce Simon qu'il a connu au gué du Jourdain et qu'il a surnommé « Pierre » ? Aussitôt celui-ci de lui glisser, comme une invite, que sa belle-mère est en fort mauvaise santé et qu'il compte bien sur lui pour la guérir. Se repose-t-il, le soir, au bord du lac ? ce sont bientôt des flots de plus en plus nombreux de bancroches, d'éclopés, de déséquilibrés qui l'entourent, l'assiègent, le supplient. Cet enthousiasme n'est même pas sans l'inquiéter parfois. Que vont faire ces foules ? Ne vont-elles pas se saisir de lui, le proclamer leur chef, — leur chef terrestre bien entendu, leur roi, — et l'obliger à se lancer avec elles dans une de ces absurdes tentatives insurrectionnelles, comme il s'en est déjà produit, et dont le seul résultat est d'attirer des Romains une répression sévère ?
L'Evangile montre alors Jésus disparaissant, allant se cacher dans quelque vallon écarté, y passant encore la nuit, seul, sous le regard du Père, comme pour mieux assurer les bases de son action sur la contemplation. Et ce n'est pas un des renseignements les moins importants que nous ayons sur la façon dont Jésus comprenait sa mission que ce constant recours à la prière, comme si, dans ces entretiens avec Dieu, le Fils de l'Homme recevait, de la puissance divine, des direc-
tives et des impulsions pour mener son action sur la terre, — ainsi qu'il en est pour toute âme croyante que seule l'oraison éclaire sur son chemin.
Le succès de Jésus cependant ne pouvait pas ne pas provoquer des réactions et éveiller des suspicions. Dans cette communauté juive où tout ce qui touchait à la religion faisait l'objet d'un zèle minutieux, il eût été inconcevable qu'un homme pût se livrer à des manifestations si spectaculaires, paraître mettre en œuvre des forces surnaturelles, sans que les gardiens de la stricte orthodoxie et de l'ordre établi, — c'était tout comme, — ne fussent aussitôt alertés : les Scribes, les Docteurs de la Loi, les chefs de la Communauté religieuse juive. Et parmi eux, surtout ceux qui appartenaient à la tendance la plus rigoureuse : les Pharisiens. Le clan pharisien avait des affiliés partout, en Galilée comme ailleurs ; il constituait, à travers tout le pays, une sorte de Sainte-Ligue ou de Franc-Maçonnerie, puissante, efficace. Affichant une soumission sans faille à la Torah, multipliant les réglementations, même sur des points de détail, pour mieux assurer la fidélité aux observances, ce n'étaient certainement pas tous des hypocrites, des tartuffes, selon le sens qu'a pris de nos jours le terme de « pharisien » ; beaucoup étaient des cœurs sincères qui voulaient faire régner Dieu, — à leur manière. Mais entre leur religion légaliste, formaliste, et celle du Christ Jésus, soulevée toute par le grand vent de l'Esprit, l'opposition était inéluctable.
Aussi, dès les premiers mois de la levée du jeune prophète galiléen, les devine-t-on alertés, l'espionnant, prêts à le prendre en faute. Chargés peut-être d'ailleurs d'une mission de surveillance par les autorités politiques. Saint Marc ne rapporte-t-il pas qu'Hérode Antipas s'inquiétait des faits et gestes de Jésus ? (VI. 14.)