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Jean le précurseur
Henri Daniel-Rops

Brève histoire de Jésus-Christ

Tout avait commencé moins de trente mois plus tôt. En décembre sans doute. De quelle année ? Très vraisemblablement en 27 de notre ère. Saint Luc l'indique, au seuil de son évangile : « l'an quinze du principal de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode tétrarque de Galilée, son frère Philippe tétrarque d'Iturie et de Trachonitide, Lysanias tétrarque d'Abilène, sous les pontificats d'Anne et de Caïphe... » (Luc III. 1.2.) Et en multipliant ainsi les précisions chronologiques, les rapprochements de dates précieux aux historiens, l'évangéliste ne marque-t-il pas qu'il s'agit bien du début de tout, de l'instant où tout se noue, tout se joue ?... C'était donc à la fin de l'année 27 de notre ère, sous le règne de l'empereur Tibère, au gué de Béthabara.

Le lieu est encore bien connu de nos jours. Il est situé sur le bas Jourdain, pas très loin de son embouchure dans la Mer Morte, c'est-à-dire à peu près au point le plus profond de l'étrange blessure, le Ghor palestinien, que les failles ont ouverte dans la peau de la Terre. On est là trois cent cinquante mètres en-dessous du niveau de la mer, à plus de mille mètres plus bas que Jérusalem. L'été, la chaleur y est intolérable : mais en hiver surtout, quand le vent du Nord souffle, ce lieu hostile à l'homme se fait délicieux. Le fleuve, bien fourni, y coule une eau de jade entre les fourrés de saules, de hauts roseaux, de mimosas et de lauriers rosés. Les nuits sont de paradis.

Un gué est toujours un endroit très fréquenté. La route caravanière passait à Béthabara, venant de la profonde Asie. Sans cesse de longues files d'ânes et de chameaux descendaient du Moab puis, après une halte pour boire, prenaient la rude montée qui, par Jéricho, menait à la Ville Sainte. Aussi voyait-on passer là, depuis toujours, gens de toutes races, de toutes langues, de toutes vêtures. Mais, en cette année 27, beaucoup de ces voyageurs s'arrêtaient. Et d'autres venaient aussi, des diverses provinces de la Terre de Dieu, tout exprès amenés par l'étonnante nouvelle que « l'aile de l'oiseau » portait de villages en villages : au gué du Jourdain, un prophète parlait. 

Un prophète... Il n'était pas un fidèle, dans toute la communauté juive, dont cette annonce ne fît battre le cœur. L'histoire des Amos, des Osée, des Elie, des Elisée, et des Isaïe plus encore, telle qu'elle est écrite dans le livre de la Parole divine, était familière à quiconque était né sous la loi de Moïse et avait été circoncis. Mais, hélas des prophètes, depuis cinq cents ans, il n'y en avait plus. « Nos étendards, nous ne les voyons plus ! avait crié le Psalmiste. Il n'y a plus de Prophètes, ni personne parmi nous qui sache jusques à quand. » (Ps. LXXIV. 9.) Si vraiment un Prophète s'était levé et parlait au gué de Béthabara, qui donc n'aurait pas eu le désir de courir l'écouter ?

L'homme était bien, en tout cas, tel que le mot de « prophète » pouvait le faire imaginer. « II portait, disent saint Marc et saint Mat­thieu, un vêtement en poils de chameau, et autour des reins, une ceinture de cuir. » C'était, presque mot pour mot, la description du prophète Elie, dans le saint texte : « poilu, vêtu de peau velue, une ceinture de cuir autour des reins » (// Rois I. 8.). Quant à sa nour­riture, elle était, elle aussi, bien dans la tradition des grands solitaires de l'Esprit, des ermites et des ascètes : miel sauvage et sauterelles. La règle des moines esséniens prévoyait expressément comme chère les sauterelles grillées, que les Bédouins utilisent encore, soit écrasées en condiment soit confites au miel ou au vinaigre. Il avait vécu ainsi, à ce qu'on disait, des années, dans tout le pays du Jourdain, val et collines, se retirant au désert entre les temps où il portait la parole de Dieu aux foules. Si tout cela ne signalait pas le prophète, à quels signes en reconnaîtrait-on un 

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