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L'église authentique Israel ?
Christian Marquant

Directeur du Centre International d'Histoire Religieuse (CIHR), dont l'activité principale est l'édition en français de sources historiques et littéraires relatives à l'étude du christianisme et du judaïsme


Source : La Nef n° 102 - février 2000

La Nef – Il semble que de nombreux croyants montrent quelques hésitations à propos du caractère israélite de Jésus ou de la revendication de l’Eglise à être « l’authentique Israël »…

Christian Marquant – C’est exact, et les raisons en sont assez simples. En effet, pour nous, cohabitent aujourd’hui, et ce depuis des siècles, deux religions : le christianisme et le judaïsme. Ces deux religions ne sont pas seulement distinctes, mais s’opposent sur un point fondamental, celui du caractère divin de Jésus Messie. De ce fait, la revendication du judaïsme à être « Israël », revendication qui a été renouvelée au XXe siècle lors de la fondation de l’Etat d’« Israël », rend incompréhensible à un chrétien, ou du moins difficile à croire le fait que Jésus ait pu être « juif » et que l’Eglise soit « l’authentique Israël ». Comment, en effet, Jésus aurait-il pu être le fidèle d’un groupe qui, aujourd’hui, le rejette et ne s’est pas soumis à son enseignement ? C’est pourquoi certains voient dans le rappel du caractère israélite de Jésus la porte ouverte à un véritable reniement des principes essentiels du catholicisme.

Peut-on affirmer légitimement que Jésus était israélite ?

Nul ne peut oublier que Jésus, mais aussi sa famille, ses amis et les premiers disciples étaient tous d’authentiques « fils d’Israël ». Nous le savons par le témoignage des Evangiles qui, nous présentant la généalogie de Jésus, tiennent à nous rappeler qu’il avait pour ancêtres Abraham, Isaac et Jacob, mais aussi David et Salomon, figures emblématiques d’Israël (Mt 1, 1 et ss., Lc 3, 23 et ss.). Par ailleurs, l’Evangile de Luc (Lc 2, 21) nous rapporte que Jésus fut circoncis, respectant en cela la Loi que Moïse avait reçue, avec mission de la faire respecter aux Israélites. La liturgie romaine traditionnelle continue (et elle est la seule liturgie latine à le faire) à fêter le 1er janvier, c’est-à-dire le huitième jour de la naissance de Jésus, la circoncision de notre Seigneur, nous rappelant ainsi que Celui-ci était bien un fils d’Israël respectueux des préceptes de la Loi de Moïse… Aussi ne peut-on contester que Jésus était bien Israélite.

Les premiers disciples se considéraient-ils comme « israélites » ?

Dès la venue de Jésus, les croyants proclamèrent cette vérité que l’Eglise du Christ était bien « Israël ». Ainsi les paroles du vieillard Siméon, citées par Luc, présentent Jésus comme « le salut et la gloire d’Israël (son) Peuple » (Luc 2, 32). De même Pierre, le jour de la Pentecôte, s’adresse aux « Israélites ses frères » (Ac 2, 22).

Cette croyance est-elle traditionnelle ?

Bien évidemment, et c’est pourquoi nous la retrouvons exprimée dans la liturgie vivante de l’Eglise. Ainsi, chaque fois que nous entonnons le Magnificat, nous ne sommes pas surpris, en tant que fils de l’Eglise, de déclarer : « Il relève Israël son Serviteur et se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères en faveur d’Abraham et de sa race à jamais ». De même, nous chantons aux complies du dimanche le Nunc dimittis qui réactualise chaque fois les paroles prophétiques de Siméon.

Ainsi, dans l’encyclopédie Catholicisme, le père Jacquemet, directeur-fondateur de cette immense entreprise, n’hésitait pas à écrire en répétant l’enseignement traditionnel de l’Eglise : « L’Eglise c’est, en toute vérité, le peuple de l’Alliance, le royaume promis; c’est réellement Israël, dégagé de toutes ses anciennes limites, selon le vouloir de Dieu… (Pour le chrétien) L’Israël de Dieu, qui commença par être une nation, a cessé de l’être pour devenir, aux dimensions de la terre et en dehors de toutes frontières de race ou d’Etat, la communauté spirituelle des croyants en Jésus-Christ ». Anticipant sur les propos du cardinal Lustiger, il continuait en affirmant « Il reste vrai que le juif (d’aujourd’hui), s’il se convertit et entre dans l’Eglise, doit avoir conscience qu’il rentre chez lui » (Catholicisme, tome VI, colonne 214).

Il reste que nous sommes confrontés ici à une certaine difficulté. Comment comprendre en effet que l’Eglise soit l’authentique Israël, alors que les adeptes du judaïsme se considèrent comme étant les uniques continuateurs de l’ancien Israël ?

Pour le comprendre, il nous faut rappeler que le judaïsme d’aujourd’hui, appelé parfois judaïsme rabbinique ou talmudique, est différent de ce qu’était la religion d’Israël, avec ses pratiques et ses traditions, avant la destruction du Temple de Jérusalem en 70 de notre ère, c’est-à-dire jusqu’à l’époque de Jésus. En effet, jusqu’alors, la communauté d’Israël était à la fois en apparence monolithique, mais en fait terriblement éclatée en de nombreuses communautés religieuses – comme les Pharisiens, les Sadducéens, les Esséniens, et beaucoup d’autres – qui s’opposaient souvent très violemment les unes aux autres, sans qu’il soit légitime d’affirmer que tel de ces courants soit plus israélite que les autres. C’est pourquoi beaucoup d’historiens contemporains qui se sont penchés sur ce sujet ont qualifié Israël à l’époque de Jésus de communauté « plurielle ». Cette diversité d’Israël s’expliquait pour de multiples raisons. En effet, si tous les Israélites adhéraient à la Loi reçue par Moïse, tous ne l’interprétaient pas de la même façon, et beaucoup s’opposaient sur la nature de la communauté d’Israël et la manière d’honorer le Dieu unique.

Comment s’exprimaient ces divergences ?

Un bon exemple nous est fourni dès les premiers chapitres des Evangiles où l’on voit Jean-Baptiste s’adresser à ses coreligionnaires à propos de la nature d’Israël : « Voyant beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens qui venaient à son baptême, il leur dit : “Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère à venir ? Faites donc un digne fruit de pénitence. Et n’ayez pas l’air de vous dire : Nous avons pour père Abraham ! Car je vous dis que Dieu peut de ces pierres susciter des enfants à Abraham. Déjà la cognée est à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu” » (Mt 3, 7-10).

Les prosélytes

Pour Jean-Baptiste, qui se situait tout à fait dans la perspective des grands prophètes de l’Ancien Testament, la communauté d’Israël n’était pas simplement une communauté issue de la seule génération physique d’un peuple constitué uniquement de la descendance naturelle d’Abraham; mais avant tout celle de croyants qui, lorsqu’ils ne croient plus ou ne respectent plus fidèlement la Loi, ne peuvent plus se considérer comme l’authentique peuple de l’Alliance, comme la vraie descendance d’Abraham. Par là même, il s’opposait aux tendances nationalistes des Zélotes et à de nombreux Pharisiens, mais surtout il n’ignorait pas que, parmi les Israélites de son temps, nombreux étaient les prosélytes venus au cours des siècles du paganisme vers le monothéisme biblique : Jean-Baptiste savait fort bien que, déjà à son époque, Israël ne constituait pas un groupe ethnique particulier comme certains voulaient le faire croire ou continuent à le croire, mais bien une entité religieuse aux origines humaines très variées.

Existait-il une unité cultuelle ?

Les Evangiles nous rapportent l’attitude de Jésus vis-à-vis des Samaritains. Présentés très souvent dans le Nouveau Testament comme plus vertueux que les Judéens de Jérusalem, ils avaient la même foi monothéiste que ces derniers, ne divergeant fondamentalement d’eux que par leur refus de considérer Jérusalem comme l’unique centre cultuel de la religion d’Israël. Il est intéressant de noter que, sur cette question apparemment fondamentale, Jésus ne semble pas porter un jugement sévère : « Femme, lui dit Jésus (s’a­dres­­­­sant à la Samaritaine)crois-moi : l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne-ci (le mont Garizim où les Samaritains vénéraient Dieu) ni à Jérusalem que vous adorerez le Père [...]. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Aussi bien, ce sont ceux-là que le Père cherche pour adorateurs. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent doivent adorer en esprit et en vérité » (Jn 4, 21-24).

Certains seront néanmoins tentés de croire que ce texte nous fournit davantage un exemple de la prédication universaliste de Jésus, qui aurait été en quelque sorte un déviant, ou au mieux un original, plutôt que celle d’une tendance de l’ancienne communauté israélite qui, selon l’« Histoire sainte » aurait toujours considéré Jérusalem comme le centre du culte israélite. Or, nous savons aujourd’hui que d’autres Israélites, outre les baptistes et les disciples de Jésus, notamment les Esséniens qui furent toujours considérés par les auteurs anciens comme d’authentiques Israélites, critiquaient aussi le Temple de Jérusalem en considérant comme indignes son sacerdoce, son calendrier et ses pratiques liturgiques… Loin de faire l’unanimité chez tous les fils d’Israël, il était donc à l’époque de Jésus l’objet de violents débats, et les Sadducéens qui en contrôlaient le fonctionnement n’étaient pas toujours appréciés des plus pieux des fils d’Israël… Celui qui scrute l’histoire ancienne d’Israël ne sera pas peu surpris de découvrir que, jusqu’à la destruction du Temple en 70 de notre ère, il existait en fait deux temples israélites où était honoré le Dieu unique. Le plus surprenant est sans doute que jamais la tradition des Israélites de l’époque et du judaïsme postérieur ne contesta la légitimité de l’édifice qu’avait édifié Onias en Egypte au second siècle avant notre ère, temple dans lequel le culte fut rendu jusqu’en 73 de notre ère…

Existait-il au moins une foi commune ?

Cette communauté formait bien en effet à l’époque un groupe monoli­thique sous certains aspects essentiels : tous les fils d’Israël étaient monothéistes et reconnaissaient que Dieu, par l’intermédiaire de Moïse, les avait libérés du joug égyptien. Tous les Israélites croyaient également que le Dieu de leurs pères ne les avait pas abandonnés au cours de l’histoire et qu’Il avait continué à s’adresser à eux par la voix des prophètes; mais, en même temps, ils étaient divisés en une multitude de groupes aux convictions, croyances et pratiques très opposées les unes aux autres.

Mais si la foi commune existait bien pour ces points fondamentaux, l’on ne retrouvait pas dans l’ancien Israël l’équivalent d’un credo structuré, et la foi des différents groupes israélites pouvait varier considérablement. Ainsi la littérature juive ancienne – tout comme les Actes des Apôtres – nous montre que les oppositions entre ceux que l’on appelle les Pharisiens et les Sadducéens ne se limitaient pas à des questions de préséance ou de culte mais s’étendaient à des croyances fondamentales. Ils divergeaient notamment sur la question de la résurrection et de l’immortalité de l’âme ce qui, nous en conviendrons, ne constitue pas un désaccord de peu d’importance. Les Actes des Apôtres nous fournissent une très bonne illustration de cette divergence : « Sachant qu’il y avait deux partis dans le sanhédrin, celui des Sadducéens et celui des Pharisiens, Paul s’écria devant eux : “Frères, je suis Pharisien, fils de Pharisiens; c’est à cause de l’espérance en la résurrection des morts que je suis mis en jugement”. Ces paroles provoquèrent une discussion entre Pharisiens et Sadducéens, et ce fut la division dans l’assemblée. Les Sadducéens, en effet, disent qu’il n’y a pas de résurrection, pas d’anges, pas d’esprits; par contre, les Pharisiens enseignent publiquement le contraire. Ce fut une belle clameur. Quel­ques scribes du parti des Pharisiens dirent par mode de protestation : “Nous ne trouvons rien de mal en cet homme. Est-ce qu’un esprit lui aurait parlé, ou un ange ?...” La discussion se faisant orageuse, le tribun craignit qu’ils ne missent Paul en pièces, et il fit descendre la troupe pour le tirer de leurs mains et le ramener dans la forteresse » (Ac 23, 6-10).

La religion israélite de l’époque de Jésus est donc particulièrement éclatée et divisée, non seulement sur des questions secondaires, mais aussi sur des points fondamentaux comme celui de la résurrection des morts 

Un judaïsme pluriel 

Comment peut-on expliquer cette pluralité ?

De telles divergences, rituelles et théologiques, entre différents groupes qui se présentaient tous comme Israélites, s’expliquent par la longue et ancienne histoire d’Israël et se comprennent mieux par l’absence, au-dessus des différents groupes, d’une autorité légitime reconnue par tous; en effet, ni le sanhédrin de Jérusalem, ni les successeurs d’Hérode n’étaient reconnus par les Israélites comme les vrais représentants de la communauté. En fait, la religion d’Israël ancienne pourrait nous faire penser au protestantisme actuel, qui est aussi divers que le sont les prédicateurs et pasteurs protestants.

Jésus n’était donc pas un déviant ou un hérétique par rapport à une religion fixée et bien définie ?

En effet, même s’il s’opposait à l’un ou à l’autre de ses contemporains, Jésus ne peut en aucune manière être considéré comme un original se distinguant fondamentalement de l’esprit de l’ancien Israël. Bien au contraire, il se présente dans la droite ligne de la tradition israélite multiséculaire. C’est pourquoi, face à cette situation effervescente, rien ne pouvait s’opposer à ce que les disciples qui reconnurent en Jésus le Messie se soient considérés à juste titre comme « l’Israël véritable » – tel qu’il était annoncé depuis plusieurs siècles par les prophètes qui avaient développé l’idée qu’Israël était avant tout une communauté de croyants fidèles au Dieu unique. Aussi des milliers d’Israélites, de Palestine et de la diaspora, n’hésitèrent-ils pas, sans pour autant renier leur croyance et leur tradition, à s’agréger à la communauté des disciples, et ce seront eux qui formeront le noyau initial de l’Eglise universelle naissante. C’est ici que se trouvent les racines les plus profondes de notre conviction chrétienne que l’Eglise du Christ est l’authentique Israël.

Il nous faut donc bien comprendre que la religion israélite de l’époque de Jésus était différente de ce qu’est devenu ultérieurement le judaïsme ?

Tout à fait, et ces exemples nous permettent de mieux comprendre un élément tout à fait essentiel : le judaïsme tel que nous le rencontrons aujourd’hui, en tant que courant religieux défini dans ses croyances et ses pratiques, n’existait pas comme modèle normatif de la religion israélite à l’époque de Jésus.

Alors comment, diront certains, s’est instaurée cette opposition systématique entre juifs et chrétiens à propos du concept d’Israël ?

Une telle évolution est liée au développement, qui s’est voulu hégémonique, du judaïsme rabbinique. Pour l’expliquer, il nous faut survoler son histoire. C’est avec la destruction du Temple de Jérusalem en 70 de notre ère, et le développement concomitant du christianisme concurrent, que s’amorce le déclin de l’« Israël, communauté plurielle ». Face au trouble né du succès de la prédication chrétienne auprès des Israélites, le parti pharisien réagit et se renforce, fixe les normes d’une orthodoxie israélite et tente d’imposer « à tous les Israélites » ses convictions et ses pratiques, transformant une religion polymorphe en une autre qui, par beaucoup d’aspects, peut être considérée comme nouvelle. Celle-ci, au fil des siècles, deviendra le judaïsme rabbinique, c’est-à-dire la religion mise en place par les rabbins des premiers siècles de l’ère chrétienne.

Le judaïsme rabbinique a-t-il pu constituer un ensemble assez uni et homogène pour se présenter comme la seule continuation incontestable de l’ancienne religion d’Israël ?

Non. L’historien sait que c’est parce qu’il n’a jamais été considéré par tous les Israélites comme l’unique Israël que le judaïsme n’a jamais réussi à leur imposer ses pratiques et ses convictions. Ainsi, tout au long de son histoire, se sont constitués des groupes qui contestaient la prétention du judaïsme rabbinique à être « l’authentique Israël ». Au VIIIe siècle se développa le caraïsme qui rejetait les prétentions du Talmud à régenter Israël et, plus récemment, divers courants du judaïsme libéral…

Judaïsme rabbinique

Mais le judaïsme rabbinique ne constitue-t-il pas néanmoins un ensemble assez homogène ?

Tous ceux qui connaissent la réalité du judaïsme savent que, tout au long de son histoire, il a été particulièrement tiraillé, et pas seulement entre juifs d’Orient et juifs d’Occident. Plus encore, depuis le XVIIIe siècle, le bouillonnement au sein du judaïsme talmudique a repris de plus belle, et il se trouve aujourd’hui, si nous l’observons, dans une situation de pluralité et de diversité qui n’est pas sans rappeler la pluralité de la communauté israélite contemporaine de Jésus.

Peut-on de ce fait affirmer que le judaïsme rabbinique n’a pas davantage de motif à revendiquer le terme « Israël » que l’Eglise de Jésus-Christ ?

L’un des objectifs du judaïsme rabbinique fut de rejeter, hors d’une « orthodoxie juive » mise en place surtout à partir du synode Yavné en 90 de notre ère, toutes les conceptions israélites différentes de la sienne. Cette tentative visait à exclure tous ceux qui n’étaient pas de tendance pharisienne, parmi lesquels bien sûr les chrétiens, qui non seulement croyaient en la messianité de Jésus mais prétendaient aussi être « l’authentique Israël ». Bien vite les autres courants s’estompèrent sans pour autant disparaître, et seuls restèrent en présence les rabbins et les chrétiens. Comme le christianisme, à la même époque, était en pleine expansion, la concurrence ne pouvait que dégénérer en conflit permanent entre des Pharisiens attachés à une vision étroite d’Israël et des chrétiens qui, dans la ligne d’Isaïe et de Jésus, pensaient qu’Israël devait s’ouvrir à l’humanité tout entière. Ainsi s’est radicalisé un conflit, aujourd’hui presque bimillénaire, dont nul ne peut prévoir l’achèvement puisqu’il oppose deux conceptions totalement opposées de la nature d’Israël. Cependant, même s’il faut bien admettre que le judaïsme se rattache à l’ancien Israël, il serait erroné de penser que le judaïsme rabbinique jouirait d’une antériorité particulière à être plus « Israël » que l’Eglise de Jésus-Christ, et que sa revendication d’être l’unique Israël serait historiquement recevable.

Mais l’universalité de l’Eglise du Christ n’explique-t-elle pas que, d’une certaine manière, le judaïsme rabbinique puisse se considérer seul comme l’authentique « Israël » ?

Cela serait vrai si l’on voulait comme certains attribuer un caractère ethnique ou racial à Israël, ce à quoi nous ne pouvons adhérer, car nous avons vu que dès l’époque de Jésus le monde israélite, plus encore étendu en diaspora qu’en Palestine, ne constituait déjà plus du tout une communauté ethnique homogène. C’est pourquoi nous croyons que judaïsme rabbinique et christianisme ne peuvent revendiquer leur attachement à Israël que d’un point de vue spirituel ou religieux, mais certainement pas d’une autre manière.

Que conclure après ce rapide survol d’un sujet aussi brûlant ?

Nous pouvons tout d’abord attester que la revendication traditionnelle de l’Eglise d’être Israël est historiquement fondée. De ce fait, l’affirmation du caractère israélite de Jésus et des premiers chrétiens, loin d’être un reniement de la foi catholique, est bien un rappel d’une des caractéristiques fondamentales du christianisme, à savoir qu’il est le continuateur légitime de l’ancien Israël. Ainsi, dans le célèbre hymne de Noël, nous chantons : « Depuis plus de 4000 ans… ». Certes, comme le constatait déjà saint Paul dans l’Epître aux Romains, nous n’ignorons pas qu’une partie de l’ancien Israël n’a pas reconnu Jésus comme Messie. Ce « reste d’Israël » formant aujourd’hui pour son essentiel la communauté juive, il nous appartient de prier pour elle afin que son cœur s’ouvre, qu’elle reconnaisse la divinité de Jésus et rejoigne « l’authentique Israël ».

Toutes ces réflexions nous incitent à creuser ces questions. Est-ce aisément possible aujourd’hui ?

Grâce aux nombreux travaux et aux découvertes réalisés depuis un siècle, il est relativement facile aujourd’hui d’approfondir cette question dont l’intérêt est évident. Ceux qui souhaiteraient mieux l’étudier disposent en effet d’une documentation accessible sans difficulté (1).  

(1) Petite bibliographie :

– André Paul : Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Desclée de Brouwer, 1992 (épuisé).

– Dirigé par André Dupont-Sommer, Marc Philonenko : La Bible : écrits intertestamentaires… La Pléiade, Gallimard, 1987, 2064 pages, 415 F.

– André Lemaire : Histoire du peuple hébreu, PUF, « Que sais-je ? » n°1898, 1992, 42 F.