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La responsabilité du peuple juif
Père Servais Pinckaers

Un grand chant d'amour : la Passion selon saint Matthieu

"Son sang sur nous et sur nos enfants" (Mt 27,25)
Au moment de la condamnation de Jésus, Pilate, en se lavant les mains, n'a pas osé soutenir sa responsabilité jusqu'au bout : "Je ne suis pas responsable de ce sang. A vous de voir". Par sa réplique, le peuple se charge de l'entière responsabilité de la condamnation de Jésus qu'il réclame.
Cette prise de responsabilité nous place devant un grave problème d'interprétation. N'établit-elle pas la culpabilité du peuple juif tout entier à l'égard de la mort de Jésus et n'entraîne-t-elle pas l'accusation de déicide ? N'est-elle pas à l'origine de l'opposition entre chrétiens et Juifs et ne peut-on pas y voir une des causes de l'antisémitisme ?
Ce serait faire là une lecture trop courte de nos Évangiles, trop limitée aux vues humaines. En demandant que le sang de Jésus retombe sur leurs têtes et sur leurs enfants, les Juifs qui se tenaient dans le prétoire de Pilate émettaient eux aussi, sans le savoir, une parole prophétique, car ils ne pouvaient se douter de l'extraordinaire transmutation qui allait s'opérer. Ce sang qui allait être répandu et devait crier vengeance au ciel comme celui d'Abel, allait se transformer, par la vertu de l'amour du Christ, en un sang de rédemption,
de pardon, de purification ; il deviendrait l'instrument d'une nouvelle alliance, la matière efficace d'un culte nouveau et d'une nouvelle liturgie, comme Jésus l'avait lui-même annoncé à ses disciples : "Ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés".

Le sang porteur de la miséricorde de Dieu

La foule ne pouvait se douter que le sang qu'elle appelait sur sa tête était porteur de la miséricorde de Dieu plus forte que le péché et la mort, que la jalousie et l'iniquité. Isaïe n'avait-il pourtant pas prédit cet amour
mystérieux ? "Nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui et dans ses blessures nous trouvons la guérison" (53, 4-5). Telle est, à notre idée, la lecture chrétienne de cet
épisode. Interprétant l'événement à la lumière de l'amour du Christ, elle enlève la racine même de l'antisémitisme et de toute haine, raciale ou autre.

Parole et silence, 1997, p. 82 sv