Si attentif et si fervent que se veuille celui qui tente de « peindre » Jésus, il sait bien qu'il se heurte à un obstacle infranchissable, qu'il est un point au-delà duquel tout devient incompréhensible. Là on atteint le mystère central de sa personnalité, qui est aussi le mystère central de la foi chrétienne : le mystère de l'Incarnation. On ne peut parler du Christ comme d'un homme semblable aux autres, même en voyant en lui un homme exceptionnel, supérieur incomparablement à tous les autres, parce qu'il y a en lui bien autre chose que des vertus et des puissances humaines, autre chose que le génie et la sainteté : il y a Dieu présent.
Quand on a dit cela, on pourrait se taire. Parler de la psychologie de Jésus est, d'une certaine façon, absurde, puisque derrière le comportement de l'homme il y a, explication suprême, la volonté de Dieu et sa puissance. Le mystère de l'Incarnation échappe à toute analyse ; ce n'est que dans la prière et l'adoration qu'il s'entrouvre aux âmes les plus saintes. Aussi bien est-ce sur lui que sont venues s'abattre les vagues les plus violentes de l'hérésie et de l'incroyance. Que Dieu puisse être présent dans un homme, un homme vivant, un homme de chair et de sang, cela a paru à des esprits critiques, inadmissible et quasi scandaleux. Pour Ârius, le théologien d'Egypte au début du iv e siècle, Jésus n'était pas Dieu, mais un homme hors série, si éclatant de vertus qu'on avait pu lui reconnaître les attributs de la divinité ; d'autres disaient que Dieu l'avait appelé à lui, divinisé à sa mort. Ce genre de doctrines contre lesquelles l'Eglise avait réagi avec vigueur, notamment au Concile de Nicée, ont reparu à l'époque contemporaine ; en substance, c'est à elles que se rattache Renan, et les termes d'admiration dont il use, qu'on a lus, ne sont pas sans arrière-pensées. On retrouve aussi plus ou moins les mêmes idées dans certains courants du modernisme, du protestantisme libéral, dans les thèses de Guignebert pour qui la « déification » de Jésus a été l'œuvre des premières générations chrétiennes. C'est à toutes ces théories que l'Eglise répond par les mots simples et définitifs du symbole : « Je crois en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme ».
Cette présence de Dieu dans un homme pose, il va de soi, d'innombrables problèmes. Les plus importants peuvent se formuler ainsi : Jésus s'est-il su Dieu ? S'est-il dit Dieu ? En lui quels étaient les rapports entre la nature divine et la nature humaine indissolublement associées ?
On peut tenter une première approche du mystère en considérant les expressions dont Jésus use lui-même quand il parle de lui, et dont usent aussi ses disciples et plus tard les évangélistes. « Fils de l'homme », dans les langues hébraïques, signifiait, disions-nous, pris au pied de la lettre, un homme, un homme né de la chair. Mais il ne signifiait pas que cela, en ce sens que la formule avait des résonances qui dépassaient l'interprétation terre à terre. Pour un lecteur des Prophètes, le terme « Fils de l'homme » rappelait les nombreux — quatre-vingt-quatorze — passages où Ezéchiel l'emploie comme pour signifier un représentant de l'humanité entière, une sorte d'intermédiaire entre elle et Dieu ; ou celui du livre de Daniel (VII. 13) où, dans une vision grandiose, le Fils de l'Homme était montré venant « dans les secrets nocturnes, sur les nuées », pour recevoir domination, puissance et gloire. De ceux qui avaient des oreilles pour entendre, les mots « Fils de l'homme » pouvaient être compris dans un sens messianique, et peut-être davantage encore.
Une autre expression, parallèle, était-elle plus explicite ? C'est celle de « Fils de Dieu ». Les évangélistes l'emploient beaucoup : saint Marc la place même en tête de son livre. Les apôtres, Pierre par exemple, s'en servent pour parler de Jésus, ou à Jésus. Y mettaient-ils, du vivant de leur maître, le contenu que les évangélistes lui donnèrent, une fois reçus les gages spirituels de la Résurrection, de l'Ascension, de la Pentecôte ? Pour les Israélites, peuple de l'Alliance, être « fils de Dieu » était un caractère général. « Vous êtes les enfants de Yahweh, votre Dieu », leur avait dit Moïse (Deut., XIV. 1). Mais d'autres textes bibliques semblaient donner à la formule un sens plus précis, le Psaume II, par exemple, qui fait dire par Yahweh à un interlocuteur qui semble bien être le Messie : « Tu es mon fils : moi-même je t'ai engendré aujourd'hui. Demande ! et je te donnerai les nations pour domaines, la terre toute entière pour ton bien ! » En parlant du « Fils de Dieu » les disciples de Jésus pensaient donc reconnaître son caractère de Messie.
Reconnaissaient-ils davantage ? Entendaient-ils l'expression dans le sens qu'explicitera saint Paul quand il écrira : « Dieu a envoyé son propre fils dans une chair semblable à notre chair de péché » (Romains, VIII. 3) ? Et Jésus lui-même a-t-il admis la formule comme exprimant le mystère de Dieu vraiment présent en lui ? C'est dans le comportement de Jésus et dans ses propres paroles qu'il faut chercher la réponse.
Contrairement à ce qu'on serait tenté de croire, les miracles accomplis par Jésus ne constituaient pas, pour un juif de son temps, par eux-mêmes, des preuves de sa divinité, pas même de son caractère messianique. Des miracles, l'Ecriture sainte en rapportait bon nombre qui pouvaient être considérés comme aussi impressionnants que ceux du Christ. Faire tomber la manne du ciel en plein désert ou jaillir l'eau de la pierre de l'Horeb, comme avait fait Moïse, était aussi fort que multiplier les pains ou changer l'eau en vin. Guérir des malades, voire ressusciter des morts, des prophètes l'avaient fait, tels Elie et Elisée, dont nul n'avait pensé qu'ils étaient Dieu, ni même Messie. Le prodige même de la Transfiguration qui, dans la perspective de la révélation chrétienne, semble la plus éclatante des théo-phanies, ne paraissait sans doute pas aussi probant aux trois juifs qui en furent les témoins, s'ils se souvenaient de la surnaturelle lumière qui jaillissait du front de Moïse à sa descente du Sinaï. En tout cela, Jésus apparaissait comme le dépositaire de la puissance divine, mais pas nécessairement comme « fils de Dieu », Dieu vivant.
D'autres éléments, dans sa personne et son message, peuvent permettre pourtant d'aller beaucoup plus loin. D'abord la conduite morale. C'est peu de dire, comme Renan, que, par ses vertus, Jésus est l'archétype de toutes les perfections, — ce qui déjà l'approcherait singulièrement des attributs de Dieu — : il faut reconnaître en lui, au sens étymologique du mot, un homme extraordinaire, qui échappe à la loi commune, laquelle est de pécher. De la condition humaine, il est évident que Jésus a pris tout, hormis la connivence avec le mal. Les saints les plus hauts ont péché, et se sont reconnus pécheurs. De Jésus, on ne pourrait citer rien, pas un geste, pas une pensée, qui ne soit en plein accord avec la loi divine. « Qui me convaincra de péché ? » : pour prononcer sans risque d'être démenti, une telle phrase, il faut ou bien avoir perdu la raison ou être Dieu.
Les rapports de Jésus avec Dieu ne sont pas moins révélateurs. Quand il parle de lui à ses apôtres, il dit : « Votre Père » ; quand il leur enseigne, à eux et à tous les hommes, la plus parfaite des prières, s'identifiant alors avec l'humanité, il dit « Notre Père ». Mais quand il se réfère à ses relations personnelles avec Dieu, quand il traduit la volonté de Dieu à la terre, il dit : « Mon Père ! » C'est le mot que déjà il a employé, petit garçon, pour répondre à ses parents lors de l'incident du Temple. Il sous-entend visiblement pour lui une intimité sacrée auprès de laquelle les affections de la terre, même les plus légitimes, sont secondes.
Là est l'explication d'un fait dont nous savons que les témoins de sa mission étaient étonnés, stupéfaits : il enseigne comme un qui a puissance et non comme un scribe » (Matt., VII. 28.29 ; Marc, I. 22). Il ne se plie pas au cadre de l'enseignement rabbinique traditionnel, n'appuie pas ses argumentations sur des références aux maîtres, ce que faisait tout bon rabbi. Il parle d'autorité, d'où son attitude envers la Loi : ce qu'il enseigne, c'est que, dans la mesure où elle exprime la volonté de Dieu, elle est sainte et doit être suivie dans tous ses détails ; mais pour le reste, pour ce qui a été ajouté par les hommes, il n'en est pas ainsi. Et c'est lui qui fait le départ entre l'un et l'autre. Le Fils de l'homme est maître de la Loi ; en « l'accomplissant » il est dans sa mission divine. Par exemple quand il rappelle que l'esprit de charité est plus important que la dîme du cumin et du fenouil, ou quand il écarte délibérément les vétilleuses observances sur le Sabbat. La réponse qu'il fait à ceux qui lui reprochent d'avoir guéri un homme le jour du Sabbat contient même un rapprochement qui suppose une identification profonde : « Mon Père travaille jusqu'à ce jour ; moi aussi, je travaille » (Jean, V. 17).
Plus évidemment encore, c'est sur un terrain réservé à Dieu seul que Jésus pénètre quand il remet les péchés. Seul Dieu sonde les reins et les coeurs, — Jérémie l'a bien dit (XVII, 9.10) — seul Dieu a le droit et le pouvoir d'absoudre les fautes des hommes. Or, Jésus s'arroge ce droit. Il précise même que, pour lui, il est aussi facile de dire à un paralytique : « Tes péchés te sont remis ! » que « Lève-toi et marche ! » S'il n'y avait en lui la certitude qu'il est Dieu, ce comportement serait dénué de toute signification.
Le secret qu'il portait en lui, Jésus l'a-t-il communiqué ? C'est-à-dire s'est-il affirmé non seulement Messie mais « fils de Dieu », Dieu lui-même ? La réponse est délicate. Quand on lit les évangiles aujourd'hui, c'est-à-dire dans la pleine lumière de la Révélation, on y trouve un nombre considérable de phrases qui apparaissent comme des approches du grand secret de Jésus. Par exemple lorsqu'il dit aux siens que « beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce qu'ils voient et entendre ce qu'ils entendent » (Mat., XIII. 16.17; Luc, X. 23.24), ou qu'il déclare « il y a ici plus que Salomon » (Mat., XII. 42.), « avant qu'Abraham fût, je suis » (Jean, VIII. 58), ou encore lorsqu'il assure « le ciel et la terre passeront : mes paroles ne passeront pas » (Matt., XXIV. 35) — on multiplierait aisément les exemples, — nous entendons vraiment Dieu parler. Etait-ce aussi clair pour ceux qui entouraient Jésus, le voyaient quotidiennement, avaient devant eux le fils du charpentier de Nazareth, le chef de la petite bande de pêcheurs galiléens en rupture de filets ?
Il faut tenir compte aussi des précautions évidentes que prend Jésus pour ne pas laisser paraître trop vite la vérité sur lui : certainement pour que ses fidèles n'interprètent pas ses manifestations de puissance dans un sens erroné ; on l'a vu livrer une partie de son secret à une étrangère rencontrée par hasard, à un Sanhédrite dont il est évident qu'il ne parlera pas. A ses plus proches fidèles, il ne le dissimule pas, mais ne le proclame pas non plus, se bornant à féliciter Simon Pierre de l'inspiration d'en haut qui l'a poussé à le nommer « Fils de Dieu ». Mais combien de fois, en revanche, après un miracle particulièrement impressionnant ou après le charisme de la Transfiguration, il insiste pour qu'ils gardent le silence. L'idée d'une révélation progressive de sa divinité voulue, décidée par Jésus, est certainement capitale. Ce sont les démons qui, les premiers, devant les foules, crient qui est celui qui vient de les vaincre (Marc, I. 24 et III. 11) : ce n'est point par hasard.
Le moment viendra cependant où Jésus devra, par oui ou par non, déclarer la vérité sur lui-même. Lors de la nuit tragique du procès, quand il sera interrogé par le Grand Prêtre, « Es-tu le Messie ? le fils du Béni »? il répondra sans laisser la moindre équivoque. Parce qu'alors il s'agira de mettre le sceau à la révélation nouvelle, d'assumer tous ses risques, toute sa mission.
Il ne fait donc aucun doute : la Divinité, en l'homme que fut Jésus, n'était pas une sorte de puissance inconsciente dont il se servait sans le savoir. Messie, et plus que Messie, Dieu vivant, il savait qu'il était « un avec le Père » (Jean, X. 30) et que « nul n'avait jamais pu connaître Dieu que le Fils, né du sein du Père » (Jean, I. 18). Mais ses amis, ses proches, ne l'ont totalement su que lorsque tout pour lui fut accompli.
La troisième question relève non pas de la psychologie, tant il est vrai qu'en la matière le terme de psychologie ne saurait convenir, mais de ce qui serait assez voisin de la métapsychique. Peut-on se faire une idée des rapports qui existaient dans la personne de Jésus entre la nature humaine et la nature divine? Les évangiles ne sont pas sans donner de succinctes indications sur ce sujet qui, en fait, passe toute explication.
A plusieurs reprises on a l'impression que la puissance divine saisit la personne de Jésus, le soulève, l'emplit d'une mystérieuse joie. Ainsi saint Luc nous le montre-t-il « tressaillant de joie sous l'action de l'Esprit-Saint ». Au moment de lancer vers le ciel une admirable prière où il dit : « Tout m'a été remis par mon Père, et nul ne sait qui est le Fils, si ce n'est le Père, ni qui est le Père, si ce n'est le Fils » (Luc, X. 21 ; Mat., XI. 25.27). De même, au moment où il va mettre en œuvre la puissance divine pour ressusciter Lazare, Jésus est, dit saint Jean, troublé : « il frémit intérieurement » (Jean, XI. 33). Une indication plus curieuse encore est donnée dans le récit de la guérison de la femme hémorroïsse : au moment où la malade effleure, dans son dos, les houppettes de sa tunique, Jésus se retourne en demandant : « Qui m'a touché ? J'ai senti une force sortir de moi. » (Luc VIII. 46.)
Mais il advient aussi qu'entre les deux natures en Jésus, on devine qu'il a pu y avoir non pas opposition, mais tension. C'est là le sens profond de la scène de la Tentation : la vocation divine prime décidément ce qui pourrait être une vocation de réussite terrestre. Mais c'est surtout quand cette vocation divine impose à l'homme de chair et de sang l'acceptation d'une destinée de sacrifice que la tension se fait grande. Le sobre mot que rapporte saint Luc en dit long sur les drames secrets qui durent se dérouler dans cette conscience d'homme, point différente de la nôtre : « Je dois recevoir encore un autre baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il soit accompli ! » (Luc, XII. 50.) Au Jardin des Oliviers, cette tension sera si forte qu'un instant Jésus manquera défaillir à sa mission en suppliant son Père « d'éloigner de lui ce calice » ; mais aussitôt, se ressaisissant, et la vocation divine primant alors en lui la terreur de la nature humaine, il s'écriera : « Non pas ma volonté, Père, mais la tienne ! » Puisqu'il savait, de sa prescience divine, que le Fils de Dieu était venu sur terre pour souffrir et mourir comme un homme, et que s'il avait échappé surnaturellement à ce destin tout ce qu'il était venu dire et faire sur la terre eût été vain.