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Jésus parle
Henri Daniel-Rops

Brève histoire de Jésus-Christ

Entouré de ceux qu'il s'était choisis comme coopérateurs, Jésus continua donc, et élargit, sa mission en Galilée. Bientôt le cadre de la Synagogue lui parut sans doute trop étroit : le cadre matériel, car ces « maisons de prière » n'étaient jamais de très grandes dimen­sions, nullement comparables à nos églises ; le cadre spirituel aussi, en raison de l'obligation imposée à celui qui « faisait naphtir » de s'appuyer de près sur les versets bibliques qu'il avait cités. Il abandonna donc les synagogues pour enseigner les auditoires de plus en plus nombreux ; car saint Marc le montre, très vite, serré et pour­suivi par des foules, obligé de sauter dans une barque et de traverser le lac quand, las, il voulait retrouver quelque solitude. Les seuls lieux de rassemblement possibles étaient évidemment les places des villes, ou la pleine nature. Là avaient parlé jadis tant de prophètes, et le Baptiste hier.

Deux cadres semblent avoir eu la prédilection de Jésus pour grouper ses fidèles. La rive du lac de Tibériade, quelqu'une de ses molles baies, à la douceur paradisiaque, frangées de sable fin ou bordées de talus que somment des lauriers-roses qui, aujourd'hui encore, suggèrent irrésistiblement le charme de la première prédication évangélique. La foule se massait sur les bords ; l'orateur montait dans une barque et s'écartait de quelque dix mètres. L'eau portait la voix. Ou bien un coin paisible dans les collines, un vallonnement formant amphithéâtre naturel, une pente herbue au milieu de laquelle quelque rocher, trouant le sol, faisait fonction de tribune.

C'est précisément dans un cadre de ce genre que se situe, durant la période galiléenne, vraisemblablement dans les derniers jours de juin 28, — le plus célèbre, et le plus admirable, morceau d'ensei­gnement du Christ : « le Sermon sur la Montagne », dit encore « Discours des Béatitudes » à cause des exclamations par lesquelles il commence : « Heureux ceux qui... » Dans le val il faisait déjà chaud, en cette saison ; Jésus « gravit les hauteurs » pour atteindre le haut d'une colline, — celle de Tabgah peut-être, à 13 km de Tibériade, à 3 km de Capharnaüm, ou, plus à l'écart le plateau encadré de deux buttes qu'on nomme Karn Hattin, là où, en 1187, Saladin régla définitivement son compte à l'armée du royaume franc de Jérusalem. 

Arrivé au lieu prévu il s'arrête ; l'assistance se masse autour de lui, s'assied à terre. Il parle, et ce qu'il dit constitue un exposé complet mais spontané, aussi peu didactique que possible, de ce qu'il dira aux hommes tout au long de sa levée publique. Dans saint Matthieu, qui raconte la scène en détail (V. VI. VII) on a vraiment l'impression d'être sur un sommet...

S'adresser aux foules demande évidemment des qualités tout autres que celles que réclame un commentaire des Ecritures. Ces qualités, il ne fait aucun doute que Jésus les possédait. S'il ne s'était pas imposé par des dons de grand orateur, son succès serait inexpli­cable. En Israël, comme dans tout l'Orient, on attachait à la parole une importance considérable. La littérature, au sens que nous donnons à ce terme, était une dépendance de l'art oratoire ; les livres de la Bible avaient été parlés avant d'être écrits, et le Coran de Mahomet sera, exactement, une « dictée ». Tous les meneurs illustres de l'antique Israël avaient été des maîtres ès-paroles, un David, un Salomon. Quand Yahweh avait désigné Moïse pour mener son peuple, celui-ci avait essayé de se dérober à cette tâche lourde en arguant qu'il était mauvais orateur. (Exode IV. 10.) Pour ne pas entreprendre sa mis­sion, Jésus n'aurait certainement pas eu cette raison.

L'art oratoire juif était d'ailleurs très différent de l'éloquence occidentale moderne. L'ordonnance claire des idées, la démonstration logique, la succession rationnelle des périodes, tout ce que Cicéron nous a enseigné, était étranger à cet art. On visait beaucoup moins à convaincre 

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