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La lune de Nisan
Henri Daniel-Rops

Brève histoire de Jésus-Christ

De toutes les fêtes qui jalonnaient l'année Israélite, la plus sainte, la plus fervente était la Pâque. Depuis Moïse elle rappelait la déli­vrance du Peuple de Dieu de la servitude égyptienne et les marques de bienveillance insigne que le Seigneur, en cette occasion, avait données aux siens. C'était en souvenir des événements rapportés au livre de l'Exode qu'on immolait l'agneau « pascal », qu'on asper­geait de son sang, avec une branche d'hysope, le linteau et les montants des portes et des maisons, qu'on mangeait la chair de l'animal avec des pains azymes.

Jésus décida de monter à Jérusalem pour y célébrer la Pâque : c'était, pour un Juif, marque de piété. Les évangélistes ont rapporté le fait, en précisant tous les quatre que la mort de Jésus eut lieu le vendredi où commençaient, la nuit venue, les cérémonies de la Pâque (par exemple Jean, XVIII. 28). Comme il était légal que la Pâque fût célébrée le quatorzième jour du mois (lunaire) de Nisan, la ren­contre d'un vendredi et du 14 nisan s'étant produite en l'année 30 on peut assez vraisemblablement fixer au 7 avril 30 le vendredi tra­gique, le « vendredi saint » de la tradition chrétienne.

La dernière semaine que Jésus allait passer sur la terre s'ouvrit donc le dimanche 2 avril. Singulièrement remplie, cette semaine, mystérieusement marquée d'une succession de parties lumineuses et de ténèbres, pour aboutir à la nuit du Golgotha et du Sépulcre, puis à l'illuminante matinée de la Résurrection. C'est elle que, suivant pas à pas le récit évangélique, la liturgie accompagne des admirables cérémonies de la « Semaine Sainte ». Le Christ est encore présent sur la terre pour quelques jours; il reprend plusieurs des thèmes essentiels de son message ; il manifeste encore sa puissance ; il lance quelques terribles avertissements. Mais surtout il marche vers le sacrifice total qu'il a voulu, qu'il a prédit, celui qui donnera à sa mission sur terre son sens plénier. Cependant que, dans le ciel de nacre, la jeune lune de nisan monte : elle sera pleine, le soir du jeudi saint, au-dessus des oliviers de Gethsémani.

La semaine commence de façon éclatante. Installé sans doute à Béthanie, Jésus se met en route vers Jérusalem le dimanche matin. Ses disciples sont avec lui, et nombre de ses fidèles. Sur la route il rencontre des gens de la ville, venus, selon le vieil usage, au-devant des pèlerins de la Pâque. Cela fait déjà un petit monde.

Peu avant d'arriver au sommet du Mont des Oliviers, Jésus s'arrête. Il y a là un village, Bethphagé, « la maison des figues », et c'est jour de marché. « Qu'on aille, ordonne Jésus, détacher une ânesse qu'on y trouvera avec son ânon, et qu'on l'amène. Si quelqu'un soulève une objection, répondez que le Seigneur en a besoin et aussitôt on vous laissera emmener les bêtes. » (Matt., XXI. 1. 7 ; Marc, XI. 1.7; Luc, XIX. 29. 35.) L'ordre paraît assez bizarre au lecteur moderne ; mais beaucoup moins aux Juifs qui entouraient Jésus. Même si la façon d'emprunter l'ânesse était insolite, ne pouvait-on pas y pressentir une signification prophétique ? Zacharie n'avait-il pas dit : « Voici que ton roi vient, plein de douceur, monté sur un âne, sur un ânon, le petit de l'ânesse. » (IX. 9.) C'était une entrée messianique qui se préparait.

Et de fait, c'est bien comme telle que se déroule la scène. « L'heure, dit Romano Guardini, appartient aux puissances de l'Esprit. » Jésus arrive, dans la belle lumière du printemps palestinien, en vue de la Ville. Ses amis, son entourage l'acclament, et c'est bientôt toute une foule qui se presse : qu'on n'oublie pas qu'il y a alors autour de Jérusalem des centaines de mille de pèlerins qui campent. « Qui est-ce ? demandent des badauds. — Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée ! » Et les Hosanna de retentir, et les branches coupées aux palmiers de se dresser, enthousiastes, au-dessus des têtes, et les man­teaux de joncher le sol, pour faire un tapis d'honneur sous les sabots de la monture du Messie (Matt., XXI. 4. 9 ; Marc, XI. 8. 10 ; Luc, XIX. 36. 38 ; Jean, XII. 12. 18). Singulier triomphe, et qui dut garder un aspect limité et modeste, mais qui est significatif ; au moment où tout va se jouer, Jésus n'a plus à garder dans une demi-ombre son caractère de Messie. Il importe même qu'il soit reconnu.

Cependant, à cette joie qui semble éclater autour de lui, corres­pond en Jésus un trouble profond, une angoisse. Quand il arrive sur le replat du mont des Oliviers, il s'arrête ; la Ville est devant lui, derrière des murailles gigantesques hérissées de tours ; on la dirait invincible, éternelle. Mais la puissance de l'Esprit livre au Christ bien d'autres visions : celle d'une Jérusalem assiégée, écrasée, détruite. (Luc, XIX. 41. 44.). Pourquoi? Parce qu'elle aura été aveugle à la lumière... Tout se tient, tout se lie. Ce n'est pas seulement le drame lointain de la prise de Jérusalem par les légions, que Jésus voit, c'est aussi son propre drame, tout proche. Saint Jean note même que cette certitude, un instant, l'ébranle : « Mon âme est troublée... » Que dire ? Père, épargnez-moi cette heure... » Ce n'est là qu'un éclair, une défaillance tout humaine ; il se reprend aussitôt : « Mais c'est pour cela que je suis arrivé à cette heure ! » (Jean, XII. 27). Et de répéter à ses proches la leçon déjà souvent dite : « L'heure est venue où le Fils de l'homme doit être élevé... Si le grain de blé mis en terre ne meurt pas, il reste unique ; mais s'il meurt, il porte abon­damment fruit. » (Jean, XII. 23. 24.)

L'entrée dans la ville s'est faite, et l'enthousiasme, au long des rues, a été aussi grand. Des païens même ont demandé à être présen­tés à lui. Des groupes d'enfants se pressent autour du jeune prophète. La colère du clan adverse augmente : « A quoi sert de tergiverser ? tout le monde court après lui ! » Arrivé au Temple, but de son entrée de pèlerin, Jésus se livre même à une manifestation specta­culaire. Avisant les mercantis qui, sous les portiques, changent les monnaies ou vendent les jetons qui permettront d'acheter l'agneau rituel, ou les colombes d'offrandes, il se jette sur leurs tables, les renverse. « La maison de prière » doit-elle être un repaire de voleurs ? (Matt., XXI. 12. 14; Marc, XI. 11. 17 : Luc, XIX. 45.) Le zèle de Dieu vraiment le brûle.

Etonnante, mystérieuse journée ! Il semble que Jésus ait voulu mettre une fois pour toutes les hommes en face de la vérité, et de leurs responsabilités. Quand elle s'achève, quand la nuit tombe, — le couchant est rouge derrière les trois tours hérodiennes qui somment la muraille occidentale, — il a encore cet avertissement pour la petite troupe de fidèles demeurée autour de lui et qui sans doute considère la belle lumière crépusculaire. « C'est moi qui suis la Lumière. Et je suis venu en ce monde afin que tous ceux qui croient en moi ne demeurent pas dans les ténèbres. » (Jean, XII. 46.) En retournant avec lui à Béthanie, pour y passer la nuit, quelles méditations les disciples ne poursuivent-ils pas ?

Les journées qui suivirent l'étonnant dimanche de l'entrée triom­phale n'eurent pas le même éclat, mais chacune n'en fut pas moins chargée de signification. Jésus vient à Jérusalem, monte au Temple, parle à des auditoires qui se révèlent ravis (Luc, XIX. 48). Cependant que le clan des prêtres et des scribes prépare la machination pour le perdre. Le moindre incident est pour lui l'occasion d'une leçon, qui prend souvent l'allure d'un avertissement.

Ainsi en est-il au cours de la journée du lundi. Que signifie au juste cet épisode étrange, peu dans le style du Christ miséricordieux, où on le voit condamner à sécher un figuier sur lequel il n'a pas trouvé de figues ?(Matt., XXI. 18. 19 ; Marc, XI. 12. 14.) Le mauvais fils qui fait semblant d'être tout soumis à la volonté de son père, mais, en fait, lui désobéit, qui est-ce ? (Matt., XXI. 28. 32.) Les vignerons révoltés qui tuent le fils de leur maître, pour s'emparer de la récolte, qui est-ce donc encore ? La pierre que les bâtisseurs ont rejetée mais qui sera la pierre d'angle du nouveau bâtiment, de quel nom la nomme-t-on? (Matt., XXI. 35. 41; Marc, XII. 1. 12; Luc, XX. 9. 19.) Et ne les connaît-on pas, ces invités au festin royal qui ont refusé de s'y rendre ? (Matt., XXII. I. 14.) On craint de comprendre qui est visé par ces gestes, par ces paraboles. Le refus d'Israël semble, en cette heure, hanter l'esprit de Jésus et l'emplir d'angoisse.

On trouve presque normal que les responsables de la Communauté envoient des émissaires demander à Jésus de quel droit il se comporte de semblable manière. Question à laquelle il se dérobe en leur lançant lui-même une question embarrassante (Matt., XXI. 23. 27 ; Marc, XI. 27. 33; Luc, XX. 1. 8). Mais que leur colère croisse, qui s'en étonnerait, ni qu'ils soient sur le point de se jeter sur lui, de le saisir ? (Luc, XX. 19.) C'est un vrai défi que Jésus lance à ses adver­saires, à l'heure où il sait bien que tout va se jouer.

Le mardi commence de la même façon que la veille. Jésus est monté au Temple pour y parler. Partant d'un fait concret, pour en dégager une leçon morale, selon une pratique qui lui est chère, il fait observer à son auditoire le beau geste d'une très pauvre femme qui a déposé dans le tronc une offrande relativement importante, importante pour ses moyens. Donner du nécessaire a plus de prix que de donner du superflu ! (Marc, XII. 41. 44; Luc, XXI. 1. 4.)

Soudain le climat change. Dans l'assistance, il y a maintenant des auditeurs dont les intentions sont rien moins qu'aimables. Réconci­liés contre le prophète, les trois clans qui se partagent l'influence dans la communauté juive ont tous envoyé leurs hommes mener l'offen­sive contre lui. Ce sont d'abord les Hérodiens, que le peuple accuse d'être trop résignés à supporter le joug des Romains parce qu'ils y trouvent leur compte. Ils tendent la question piège : « Est-il permis de payer le tribut à César ? » Comment Jésus s'en sortira-t-il ? Dire non, c'est appeler sur soi la colère de l'occupant ; oui, celle du peuple. Mais il y a dans ce paysan de Galilée une sagesse narquoise qui l'aide à se tirer de ce genre d'embarras. Et c'est la réponse célèbre : « De qui est l'effigie de cette monnaie ? De César ? Rendez donc à César ce qui est à César, mais à Dieu ce qui est à Dieu. » (Matt., XXII. 15. 22 ; Marc, XII. 13. 17 ; Luc, XX. 20. 26.) De l'esquive habile sort une très haute leçon spirituelle.

Les Sadducéens prennent la relève pour l'attaque. Ce sont des bien-pensants, des traditionalistes ; ils prétendent ne rien ajouter à Moïse, surtout pas cette croyance en la résurrection des morts que les théologiens ont sortie des livres de Job, d'Isaïe et de Daniel. C'est sur ce point qu'ils tentent de mettre Jésus en difficulté en lui posant la question de savoir ce que deviendra, ressuscitée, la femme qui aura eu sept maris ; duquel sera-t-elle l'épouse ? C'est pour recevoir, eux aussi, une haute leçon spirituelle, sur la vie glorieuse des ressuscités, sous le regard du Dieu des vivants (Matt., XXII. 23. 33 ; Marc,

XII. 18. 27; Luc, XX. 27. 40).

Au tour des Pharisiens de mener l'assaut ! Ils sont bien faibles. Interroger un maître tel que Jésus sur « le premier commandement », c'est se faire acculer d'avance au silence. Et c'est Jésus lui-même qui leur fait perdre la face par une question précise, et fort embarrassante, sur le Messie (Matt., XXII. 34. 46; Marc, XII. 28. 37; Luc, XI. 41. 44). Tristes jeux ! On comprend que, resté seul avec les siens, Jésus éclate d'une sainte colère et que de ses lèvres jaillisse un réqui­sitoire contre tous ces Scribes, tous ces Pharisiens, tous ces hypocrites « qui dîment l'aneth et le cumin selon la Loi mais transgressent la Loi dans l'essentiel, le précepte de miséricorde, qui ressemblent à des sépulcres blanchis, propres au-dehors mais au-dedans emplis de pourriture ». Ce sont ceux-là qui, hier, tuaient les prophètes, et qui demain, crucifieront ou exileront les envoyés du Christ. Jamais accu­sations plus nettes, plus formelles, n'avaient été formulées par Jésus (Matt., XXIII. 1. 36 ; Marc, XII. 38. 40 ; Luc, XX, 43. 47).

C'est qu'alors l'Esprit de prophétie a envahi le jeune Messie. Tuer les prophètes... Il sait bien à quoi il fait allusion. Et, reprenant, développant l'avertissement qu'il avait brièvement donné le dimanche, il évoque de nouveau Jérusalem, — Jérusalem qui tue les prophètes I Jérusalem qui refuse de comprendre, Jérusalem qui demain sera déserte, abandonnée ! (Matt., XXIII. 37. 38 ; Luc, XIII. 34. 36.) Du Temple même il ne restera pas pierre sur pierre ! (Matt., XXIV. 1.2.; Marc, XIII. 1.2; Luc, XXI. 5. 6.)

Angoissés, les disciples interrogent, demandent ce qu'il adviendra d'eux, alors. Et la réponse vient, simple et terrible. Eux aussi, ils seront persécutés, arrêtés, flagellés ; eux aussi, ils auront à porter le témoignage, mais le Saint-Esprit sera venu sur eux et leur aura donné la force de supporter l'épreuve. (Matt., XXIV. 3 ; Marc, XIII. 3. 13; Luc, XXI. 7. 19). Peut-être est-ce pour leur dire cela que le Christ a livré tant de visions affreuses. Et de même, cette pro­digieuse évocation du Jugement dernier par laquelle il achève ce discours inspiré, peut-être n'a-t-elle d'autre but que de leur répéter les promesses de triomphe futur, de gloire, qu'il leur a déjà faites en leur assurant que « ses paroles ne passeraient pas ». Et surtout de leur rappeler que, la venue du Seigneur étant imprévisible, il faut toujours être prêt à répondre à son appel (Matt., XXIV. 23. 51 ; Marc, XIII. 21. 37 ; Luc, XVII. 23. 37 et XXI. 25. 36), prêt comme les Vierges sages de la parabole qui ont de l'huile en réserve pour leurs lampes, prêts comme les intendants qui ont à rendre compte des talents à eux confiés (Matt., XXV. 1. 30).

Est-ce donc sur ces leçons sévères que va s'achever cette journée ? Non. Un mot rapporté par saint Matthieu termine sur une note plus consolante, dans le climat de la miséricorde du Christ. Au jour du jugement, le Seigneur tiendra compte de la charité faite aux plus humbles, du verre d'eau donné aux assoiffés. Car dans tout ce qui souffre sur terre, le Christ est présent. (Matt., XXV. 34. 46.)

Le mercredi, Jésus ne monta pas à Jérusalem, mais resta à Béthanie, chez les amis qui l'hébergeaient. Les évangélistes ne rap­portent aucun fait ni discours de cette journée, — hormis saint Matthieu et Marc qui ont situé à cette place l'onction de parfum faite par Marie. Peut-être, à la veille du jour où pour lui tout allait se décider, le Christ voulut-il consacrer ses dernières heures de paix à la prière et à l'affection des siens. Mais cet effacement momentané de Jésus a une conséquence étrange : elle concentre toute l'attention des narra­teurs sur un tout autre spectacle, celui des ennemis de Jésus préparant les moyens de le perdre et trouvant, pour ce faire, un aide parmi les siens. .

« Réunis dans le palais du Grand Prêtre Caïphe, Princes des Prêtres, Scribes, Anciens du peuple, délibéraient. Ils cherchaient un moyen de s'emparer de Jésus par ruse, pour le faire mourir. Il ne fallait pas que ce fût en public, de peur des réactions du peuple. A ce moment l'Esprit du Mal s'empara de Judas, un des douze, celui qu'on surnommait l'Iskariote. Il alla trouver les Princes des Prêtres et leur dit : — Que me donnez-vous si je vous le livre ? Enchantés de l'offre, ils convinrent de trente pièces d'argent. Et un plan fut mis au point pour arrêter Jésus quand il serait loin de la foule » (Matt., XXVI. 3. 6 et 14. 16 ; Marc, XIV. 1. et 10. 11 ; Luc, XXII. 2. 6.).

Cette trahison ignoble aussi avait été prédite. « Celui en qui j'avais confiance et qui mangeait mon pain a levé le talon contre moi », dit le Psalmiste. (XLI. 10.) Il n'en reste pas moins qu'elle déconcerte autant qu'elle indigne. Rien de plus mystérieux que ce personnage de Judas sur lequel s'abat l'opprobre de cette infamie ; rien de moins clair que les raisons de son geste. L'appât sordide de l'argent ! Mais lui qui tenait précisément la bourse de la petite troupe n'avait pas besoin de livrer son Maître pour voler une somme aussi minime que trente deniers d'argent. Le dépit de voir ce décevant Messie ne rien faire pour que triomphe humainement sa cause ?

Mais son attitude après le drame, son remords, son suicide, montreront en lui bien autre chose qu'un ambitieux vulgaire. La vérité est que Judas est impénétrable, comme le péché, et cette compli­cité que tout homme né de la chair entretient depuis Adam avec le Mal. Et que son rôle paraîtrait incompréhensible s'il n'entrait pas lui aussi dans le plan providentiel du Salut par le sang...