Tout était joué. Jésus était perdu, livré à ses ennemis. Rien ne pourrait plus empêcher que ce drame eût sa conclusion épouvantable, celle que le Christ lui-même avait prophétisée : « l'élévation » sur la Croix. Et en cet instant où l'on va voir s'accomplir le plus grand crime de l'histoire, l'iniquité suprême, symbole et figure de tant et tant dont nous sommes témoins, une question vient à l'esprit, angoissante ; qui est responsable ? qui porte le poids de ce sang juste répandu ?
La tradition chrétienne fournit deux réponses contradictoires. Dans le Credo l'opprobre porte sur Ponce Pilate, seul nommé à propos de la Passion de Jésus. « A souffert sous Ponce-Pilate... » Et il est vrai que, juridiquement, le Procurateur de Judée a la responsabilité de ce meurtre juridique. Il était en son pouvoir de libérer cet accusé qu'il avait reconnu innocent. Il ne l'a pas fait, et l'on sait pour quelles raisons humaines, trop humaines. On a envie de laisser ce fonctionnaire s'en expliquer avec sa conscience.
Mais si la lâcheté et la faiblesse de caractère ne sont pas des excuses, la responsabilité morale n'incombe-t-elle pas plus encore à ceux qui exploitent ces misères pour atteindre leurs ignobles fins ? Il suffit de lire les évangiles pour se convaincre que Pilate, tout fier Romain qu'il fût, était aux mains de ses administrés. Menacé de dénonciation, plus ou moins calomnieuse, auprès de Tibère, pouvait-il faire autrement que céder ? Le solitaire neurasthénique de Capri ne plaisantait pas en ce genre d'affaires. C'est ce qu'ont pensé nombre d'écrivains chrétiens depuis les Pères. « Pilate participa à leur forfait dans la mesure de ses actes, dit saint Augustin ; mais, comparé à eux, on le trouve beaucoup moins criminel. »
Eux. Qui, eux ? Ouvrons le quatrième évangile, et trouvons-y la réponse. Ce sont « les Juifs » qui mènent toute l'affaire, jusqu'au cri affreux : « A mort ! Crucifie-le !» Et de même, dans les Actes des Apôtres (II.
Déicides ! L'accusation a été reprise sans cesse au cours des siècles. Elle a, sans nul doute, fourni une de ses apparentes justifications à ce vice de l'esprit qui se nomme l'Antisémitisme. Une tradition s'est si bien établie pour la maintenir qu'il est très difficile à un chrétien, — qu'il soit catholique, orthodoxe ou protestant, — de se rendre compte que l'assertion « les Juifs ont crucifié Jésus » pose de très difficiles questions.
Tout le peuple juif, — de Palestine : ne parlons pas de celui qui était dispersé dans tout l'Empire, — a-t-il connu Jésus ? C'est fort douteux. La principale partie de sa mission s'est déroulée en Galilée, province écartée, que les Juifs pieux de Jérusalem avaient en piètre considération. Les « foules » qui suivaient Jésus, combien étaient-elles ? Les plus importants rassemblements connus, ceux des multiplications des pains, ne dépassent pas cinq mille hommes : c'est beaucoup : ce n'est pas tout un peuple. Malgré de brefs passages en Judée, Jésus était certainement peu connu en cette contrée : la preuve en est donnée par saint Matthieu qui, racontant l'entrée de Jésus à Jérusalem, — celle du « dimanche des Rameaux », — assure que les spectateurs se disaient les uns aux autres : « Qui est-ce ? » D'ailleurs s. Jean ne dit-il pas que « Jésus se cachait