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Le poids du sang
Henri Daniel-Rops

Brève histoire de Jésus-Christ

Tout était joué. Jésus était perdu, livré à ses ennemis. Rien ne pourrait plus empêcher que ce drame eût sa conclusion épouvantable, celle que le Christ lui-même avait prophétisée : « l'élévation » sur la Croix. Et en cet instant où l'on va voir s'accomplir le plus grand crime de l'histoire, l'iniquité suprême, symbole et figure de tant et tant dont nous sommes témoins, une question vient à l'esprit, angois­sante ; qui est responsable ? qui porte le poids de ce sang juste répandu ?

La tradition chrétienne fournit deux réponses contradictoires. Dans le Credo l'opprobre porte sur Ponce Pilate, seul nommé à pro­pos de la Passion de Jésus. « A souffert sous Ponce-Pilate... » Et il est vrai que, juridiquement, le Procurateur de Judée a la responsabilité de ce meurtre juridique. Il était en son pouvoir de libérer cet accusé qu'il avait reconnu innocent. Il ne l'a pas fait, et l'on sait pour quelles raisons humaines, trop humaines. On a envie de laisser ce fonction­naire s'en expliquer avec sa conscience.

Mais si la lâcheté et la faiblesse de caractère ne sont pas des excuses, la responsabilité morale n'incombe-t-elle pas plus encore à ceux qui exploitent ces misères pour atteindre leurs ignobles fins ? Il suffit de lire les évangiles pour se convaincre que Pilate, tout fier Romain qu'il fût, était aux mains de ses administrés. Menacé de dénon­ciation, plus ou moins calomnieuse, auprès de Tibère, pouvait-il faire autrement que céder ? Le solitaire neurasthénique de Capri ne plai­santait pas en ce genre d'affaires. C'est ce qu'ont pensé nombre d'écri­vains chrétiens depuis les Pères. « Pilate participa à leur forfait dans la mesure de ses actes, dit saint Augustin ; mais, comparé à eux, on le trouve beaucoup moins criminel. »

Eux. Qui, eux ? Ouvrons le quatrième évangile, et trouvons-y la réponse. Ce sont « les Juifs » qui mènent toute l'affaire, jusqu'au cri affreux : « A mort ! Crucifie-le !» Et de même, dans les Actes des Apôtres (II. 22), saint Pierre, on l'a vu, s'adressant aux « hommes d'Israël », leur jette au visage le reproche d'avoir « crucifié, fait mourir par la main des bourreaux » Jésus de Nazareth. Mieux encore, c'est le juif saint Paul, cet ancien disciple des rabbis d'Israël, qui écrit, comme une vérité d'évidence : « Les Juifs ont fait mourir le Seigneur Jésus » (I. Thess., II. 15). Ce sont donc les Juifs, collective­ment, le peuple juif que les textes semblent mettre en cause.

Déicides ! L'accusation a été reprise sans cesse au cours des siè­cles. Elle a, sans nul doute, fourni une de ses apparentes justifications à ce vice de l'esprit qui se nomme l'Antisémitisme. Une tradition s'est si bien établie pour la maintenir qu'il est très difficile à un chrétien, — qu'il soit catholique, orthodoxe ou protestant, — de se rendre compte que l'assertion « les Juifs ont crucifié Jésus » pose de très difficiles questions.

Tout le peuple juif, — de Palestine : ne parlons pas de celui qui était dispersé dans tout l'Empire, — a-t-il connu Jésus ? C'est fort douteux. La principale partie de sa mission s'est déroulée en Galilée, province écartée, que les Juifs pieux de Jérusalem avaient en piètre considération. Les « foules » qui suivaient Jésus, combien étaient-elles ? Les plus importants rassemblements connus, ceux des multipli­cations des pains, ne dépassent pas cinq mille hommes : c'est beau­coup : ce n'est pas tout un peuple. Malgré de brefs passages en Judée, Jésus était certainement peu connu en cette contrée : la preuve en est donnée par saint Matthieu qui, racontant l'entrée de Jésus à Jérusalem, — celle du « dimanche des Rameaux », — assure que les spectateurs se disaient les uns aux autres : « Qui est-ce ? » D'ailleurs s. Jean ne dit-il pas que « Jésus se cachait souvent » ? Sur le petit million — au grand maximum, — que comptait alors la Terre Sainte, y avait-il 50.000 âmes pour savoir qui était Jésus de Nazareth ?

Parmi ceux-là, peut-on dire que l'opposition fut générale à la personne et au message de Jésus ? C'est-à-dire : « tous les Juifs » furent-ils contre lui ? Pour oser répondre oui, il faudrait écarter le témoignage constant de l'Evangile. Oublier ces admirables hommes, — tous des Juifs, — qui, à l'appel du Christ, quittèrent leurs filets ou leur table d'employé des douanes, pour le suivre à jamais. Et ces admirables femmes qui se constituèrent volontairement servantes de la petite troupe, et Marthe et Marie de Béthanie, et cette péni­tente qui versa du parfum sur ses pieds nus. Et même ces masses, — saint Luc dit : « ce peuple entier » (XIX. 49) — qui accouraient pour l'entendre, ces « foules transportées d'admiration » dont parle saint Marc (XI. 18). Tout cela n'a rien d'inadmissible, d'imaginaire. Il est plus que vraisemblable le mot que saint Jean met aux lèvres des adversaires de Jésus : « Si nous le laissons faire ainsi, tout le monde va croire en lui » (XI. 48).

Au surplus, les raisons que le commun des Juifs aurait pu tenir pour valables de condamner Jésus, les avait-il ? A aller au fond des choses, le débat tragique qui oppose Jésus aux « chefs du peuple juif », Princes des Prêtres et théologiens, porte sur son caractère messianique. Si vraiment il est le Messie, tous devraient s'incliner : donc il ne l'est pas, il ne peut pas l'être. Mais qu'en sait « le peuple », pris dans son ensemble ? Jésus lui-même a très peu dit qu'il était le Messie. Explicitement, une fois, à la Samaritaine, une étrangère sans importance. A ses Apôtres, chaque fois que son caractère transcen­dant, divin, s'est manifesté, — à la Transfiguration par exemple, — il a imposé le silence. Et l'on a vu que les miracles opérés par lui n'étaient pas en eux-mêmes, aux yeux des Juifs de son temps, des preuves de sa messianité, encore moins de sa divinité, puisque de sim­ples prophètes en avaient fait autant (Lui-même, cependant, considérait ses miracles comme preuve de sa divinité, cf Jean X, 37-38).

Ecrire donc : « Les Juifs ont connu Jésus, et ils ont refusé de le tenir pour le Messie », c'est lancer une affirmation gratuite, contre laquelle s'insurgent très évidemment les textes et les faits.

 

S'ensuit-il qu'il n'y a pas, dans « l'affaire Jésus » une responsa­bilité juive, une lourde responsabilité ? Assurément non. C'est pour­quoi, en certains milieux juifs, a-t-on amorcé une campagne pour circonscrire cette responsabilité et en décharger l'ensemble du peuple d'Israël. « Les Juifs d'aujourd'hui déplorent la mort tragique de Jésus » dit l'un d'eux, Enelow. En 1933, un « tribunal » juif, siégeant à Jérusalem, aurait même « réhabilité » Jésus. Soit. Mais qui donc, alors, dans le peuple juif, a eu l'initiative du scandaleux « pro­cès » ? Qui a voulu cette iniquité, pour des raisons de haute politique et d'intérêts sordides mêlés ?

La réponse est donnée par d'innombrables textes du Nouveau Testament. Saint Jacques la formule, dans son épître, en termes cou­pants : « C'est vous, riches, qui avez condamné et tué le Juste ! » (V. 1.6) : or, saint Jacques nous est montré comme un Juif pieux, un observant strict de la loi de Moïse. Les trois évangélistes synopti­ques mettent formellement en cause « les grands prêtres, les chefs du peuple, les anciens, les scribes, les docteurs de la Loi », l'ensemble de ceux que saint Paul appelle « les princes du siècle » (/ Cor.,II. 8). Cela revient à incriminer la classe dirigeante, les politiques et les intel­lectuels, les nantis et les bien-pensants. Eux purent être au courant de la mission menée par le jeune prophète galiléen ; eux purent se rendre compte de la menace que son message faisait courir à un certain ordre établi ; eux avaient les moyens de mettre en branle l'appareil judi­ciaire, jusques et y compris celui de l'occupant romain.

Honnêtement, il faut cependant reconnaître que même dans les rangs de ces gens huppés, il se trouva des exceptions, des hommes qui eurent de l'admiration et de l'affection pour Jésus : Nicodème, Joseph d'Arimathie, l'anonyme « jeune homme riche ». Même certains pharisiens n'avaient-ils pas entretenu avec Jésus des relations ami­cales, au point de le recevoir à leur table ? Mais ces exceptions se comptent sur les doigts. La vérité, c'est que c'est la haute classe sacer­dotale et les meneurs des grandes sectes religieuses qui menèrent l'af­faire et qui portent vraiment le poids du sang. Le grand prêtre Anne, en qui Renan voyait « l'auteur véritable du meurtre juri­dique ». L'autre pontife, le piètre Caïphe, qui avait opiné qu'il était avantageux qu'un seul mourût. Le clan sadducéen, si lié aux Romains, et qui redoutait que l'agitation « nazaréenne » amenât une réaction de l'occupant. Et le clan pharisien que tout l'enseignement de Jésus heurtait dans ses convictions les plus hautes, dans ses intérêts et son orgueil. Dès l'instant que les dirigeants prenaient parti contre le soi-disant Messie, comment l'ensemble du peuple n'aurait-il pas suivi ?

On n'épuise pas la liste des questions quand on en arrive à cette conclusion. Car une autre se pose, et qui n'est pas la moins difficile. Dans quelle mesure un peuple peut-il être tenu collectivement pour responsable d'un crime commis par une partie de ses membres, fût-ce par ses gouvernants ? La terrible logique de l'histoire nous apprend que les fautes des gouvernants sont toujours payées par les peuples mais une des leçons les plus sûres de l'histoire est aussi que les peu­ples se sentent solidaires des hommes qui font leur gloire, qu'ils soient soldats vainqueurs ou génies créateurs. Il existe donc une responsa­bilité collective, comme il est une gloire collective et une collective fierté. L'affirmer est d'ailleurs une des pentes les plus constantes de l'esprit humain.

Et cependant quelque chose en nous s'insurge et proteste. Les Français, collectivement, se sentent-ils tous responsables de la mort de Jeanne d'Arc ou de l'exécution de Louis XVI ? Les Anglais, de leurs rois et leurs reines décapités ? Les Allemands, des camps de concentra­tion et des chambres à gaz de Hitler ? Les Américains, de l'anéan­tissement des Indiens ou des tristesses de la ségrégation ? Devant un crime commis par un groupe, par une classe, par un régime, par un maître, la conscience individuelle réagit d'instinct en protestant : « Non coupable ! » Pourquoi ne pas faire crédit de cette même réac­tion au petit peuple d'Israël ?

 

La responsabilité de la mort de Jésus ne se situe pas sur le seul plan juridique et historique, parce que cette mort n'est pas seulement un fait d'histoire, résultant d'un jugement humain. La seule réponse complète aux questions qui, en cette occasion, se posent, est d'ordre surnaturel. Dans l'économie de la Rédemption, la mort du juste Jésus, accomplissant le mystère de l'Incarnation, était nécessaire. Les misérables hommes qui l'ont décidée n'auraient-ils pas été, sans le savoir, des instruments ?

Pour juger de cette terrible énigme avec un minimum d'équité, il faut essayer de se représenter ce qu'aurait été notre attitude, à cha­cun de nous, si nous avions vécu au temps de Jésus, parmi son peu­ple, sous la férule des Prêtres et le zèle minutieux des Rabbis. Com­bien, parmi les chrétiens d'aujourd'hui, s'ils avaient vécu à Jérusalem en l'année 30, auraient été du côté du Christ, combien dans le camp de ses bourreaux ? Les autorités parlaient : elles évoquaient les grands principes, l'ordre établi, les fidélités les plus saintes... « Beaucoup d'entre nous, écrit le Père de Lubac dans son Drame de l'humanisme athée, ne font-ils pas profession de catholicisme pour les mêmes rai­sons de confort intime et de conformisme social qui leur auraient fait repousser, il y a vingt siècles, l'inquiétante nouveauté de la Bonne Nouvelle » ?

La réponse ultime à ce débat, c'est sans doute Péguy qui la donne : « Ce ne sont pas les Juifs qui ont crucifié Jésus, mais nos péchés à tous. » II y a, — c'est encore un de ses mots les plus pro­fonds, — il y a une participation de chacun de nous au « mal universel humain », qui fait que chaque fois que se commet une injustice, chacun de nous en porte pour sa part un peu du poids. Le mystère d'Israël, peuple de Dieu, est précisément d'être le témoin et la victime tout ensemble de cette responsabilité. Il a été dans l'histoire le dépo­sitaire d'une révélation unique, celle du Dieu unique. Il a bénéficié d'un privilège insigne, l'Alliance avec ce Dieu. En refusant Jésus, en condamnant Jésus, les chefs du peuple juif ont été, sans le savoir, fidèles à la même vocation surnaturelle qui, au cours des siècles, avait régi le cours des destins d'Israël. Ils ont été les représentants d'une classe d'hommes qui, en tous temps et en tous pays, n'ont jamais fini de crucifier Jésus.

Jugement, condamnation, crucifixion. Quand on en est arrivé à ce point, on pense que tout est dit, et que l'homme pécheur n'a qu'à courber la tête et à pleurer. Mais non : tout n'est pas fini : tout commence. Car le drame du Calvaire, qui va être l'achèvement du sinistre « procès » de la nuit du vendredi saint, l'aboutissement des affreuses intrigues des chefs juifs, — et la sanction de nos propres difficultés, — ne débouche pas sur un abîme de ténèbres, ni sur la vengeance d'un Dieu irrité. Du haut de la croix, un mot va tomber des lèvres de Jésus, le mot qui transforme l'angoisse en espérance : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font » !

Mais de cette miséricorde, tombant en pluie avec le sang du Cru­cifié, qui est exclu ? Personne. Même pas les Anne, les Caïphe, les Pilate, et les Sadducéens, et les Pharisiens, et les bien pensants de tous les temps. Le peuple d'Israël, qu'il le sache ou non, qu'il l'accepte ou non, en reçoit le bénéfice comme tout autre. « Les Juifs, dit encore Péguy, qui n'ont été que l'instrument, participent comme les autres à la fontaine du salut. »