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L'heure de la puissance des ténèbres
Henri Daniel-Rops

Brève histoire de Jésus-Christ

Les événements qui marquèrent la nuit du jeudi au vendredi, puis la matinée du second jour, ont été rapportés par les quatre évangélistes (Malt., XXVI. XXVII ; Marc, XIV. XV ; Luc, XXII. XXIII ; Jean, XVIII. XIX.), avec une simplicité, une force de persuasion extraordinaires. On sent que, des années après, ces hommes, en écri­vant, étaient encore si marqués par les événements qu'il leur était impossible de ne pas en donner un récit concret, direct, dépourvu de tout commentaire. Tous le montrent résigné, livré à la méchanceté, vraiment offert comme une victime, plus poignant, — et plus inquié­tant, — dans cette attitude qu'un accusé qui se débat et contre-attaque. Tout est simplement, épouvantablement, humain.

Par la voie à gradins, une troupe descend : cliquetis d'armes, torches et lanternes ; valets, gardes du Temple, quelques scribes, des auxi­liaires de l'armée romaine aussi peut-être, pour veiller sur l'ordre. Ils arrivent au clos des Oliviers ; Jésus y est bien, n'ayant près de lui que le minime peloton des intimes ; l'arrestation sera facile ; le traître a bien travaillé.

Le voici qui s'approche de Jésus, le salue, le baise, — à la main sans doute comme faisaient les disciples d'un rabbi. Un mot de tristesse échappe à Jésus : « Judas, c'est par un baiser que tu trahis ton maître... » Puis, s'avançant vers les argousins : « Qui cherchez-vous ? — Jésus de Nazareth. — C'est moi. Laissez aller les autres. » A ce moment, Simon-Pierre, l'impétueux Simon-Pierre, bondit, l'épée au poing. D'un mot, Jésus l'arrête. Et il se livre à ceux qui l'entraînent. « Votre heure est venue, leur dit-il, l'heure de la puis­sance des ténèbres. » Tous les moyens humains sont inutiles. Ce n'est point par eux que la puissance des ténèbres sera vaincue.

Ainsi commence ce qu'on a bien souvent appelé « le procès de Jésus ». Singulier procès et où les règles juridiques seront si outrageuse­ment violées que, de nos jours, on verra des Juifs honnêtes réclamer la cassation de la décision inique auquel il aboutit. 

Car c'était une des grandeurs de la Loi mosaïque et de la jurisprudence établie en Israël que de chercher à garantir les droits de l'accusé, de tout mettre en œuvre pour qu'il ne fût pas victime d'une machination. L'emploi d'un mouchard, déjà, était interdit par la Loi en vertu d'un article du Lévitique (XIX. 16). Les affaires où la vie d'un homme était en cause devaient se dérouler à la lumière du jour : le Talmud contient plusieurs textes formels sur ce point. De même il était absolument interdit de frapper un inculpé, de le mettre en état de moindre résis­tance physique. On citerait maintes illégalités flagrantes dans le pro­cès qu'on va voir se dérouler de si étrange manière, durant la nuit, après des réunions d'allure clandestine, plutôt comme un complot que comme une affaire judiciaire normale. Et qui aboutit nécessai­rement à une sentence de mort, ce qui était tout à fait contraire à la tendance générale dans l'Israël du temps, où un rabbi disait : « Un sanhédrin qui aurait fait exécuter onze hommes en soixante dix ans me paraîtrait un destructeur ». Fallait-il que la haine du Christ fût forte pour qu'on désobéisse à la lettre de la Loi comme à ses intentions !

 

C'est chez Anne d'abord qu'on mène Jésus. Pourquoi Anne ? De toute évidence parce qu'il était la cheville ouvrière de l'affaire. Ancien grand prêtre lui-même, chef d'une famille pontificale dont sept membres devaient accéder à la mitre et au pectoral, c'était une personnalité influente. « L'auteur véritable de ce drame terrible... » dit Renan. Il ne semble pas pourtant, à lire les évangiles, que ce soit lui qui ait avec Jésus l'entretien décisif. Sans doute suffirait-il à cet homme qui savait distinguer le vrai pouvoir de ses apparences, d'avoir vu l'adversaire devant lui, à sa merci.

L'affaire 

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