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L'Homme qu'était Jésus
Henri Daniel-Rops

Brève histoire de Jésus-Christ

On voudrait essayer de se représenter l'homme extraordinaire dont la seule présence exerçait sur les foules une attraction magnétique, celui que, jour après jour, on a vu développer son action et s'affirmer lui-même, souverainement. Mais une question préalable se pose : dans quelle mesure les quatre évangiles permettent-ils de peindre Jésus ? Le but visé par leurs auteurs n'était évidemment pas celui-là : ces quatre hommes simples n'avaient aucune intention littéraire ni histo­rique, ni psychologique. Témoins directs d'événements qui avaient transformé de fond en comble leur vie, ou disciples de maîtres qui les avaient vécus, leur seul dessein était de rendre compte de la « Bonne nouvelle » qu'ils avaient reçue, sans artifice, sans interprétation.

L'étonnant est que, de ces quatre récits, sur certains points dis­semblables, — le dernier, le quatrième étant même assez différent des trois premiers, quant au propos et quant au ton, — une figure sur­gisse, unique, irrécusable, qui s'impose à l'esprit du lecteur. Et cela suffirait à faire écarter avec dédain l'hypothèse de certaine « critique libre », d'un Jésus inventé par les premiers chrétiens, fabriqué à coups de réminiscences bibliques et de légendes, le Christ « eschatologique » de Guignebert, ou « mythique » de Couchoud. En de telles conditions, on n'arriverait pas à comprendre comment quatre esprits différents auraient pu mettre sur pied un seul et même personnage. Et réaliser d'emblée le rêve de tous les romanciers : faire vivre un être vrai.

Il n'en reste pas moins que le portrait de Jésus, tel qu'on peut le tenter d'après l'Evangile, demeure, par bien des côtés, décevant. D'abord parce qu'il comporte des lacunes, qu'un écrivain moderne n'eût pas laissées. Mais surtout, et cela va plus loin, parce que, quelle que soit l'attention qu'on accorde à ce portrait, on aboutit toujours à des éléments incompréhensibles. Tout homme est déjà par lui-même quelque chose d'irréductible à l'analyse, parce qu'il porte en soi son secret. 

Qu'en est-il pour cet être dont la chair et l'âme humaines abritaient le plus insondable des mystères : la présence de Dieu ?

Il est, en tout cas, un domaine où toute curiosité défaille, parce que les évangélistes n'ont même pas eu la moindre idée que sur ce point ils devraient renseigner le lecteur : c'est l'aspect physique de l'homme que fut Jésus. La quasi totalité des écrivains antiques ignorent cette préoccupation, au contraire des romanciers et même des historiens modernes qui s'arrangent pour évoquer les traits de leurs principaux personnages, en rapport plus ou moins avec leur psychologie. Il est même assez absurde de prétendre tirer des récits évangéliques des rensei­gnements sur l'apparence physique de Jésus ; par exemple d'inférer de la scène où le publicain Zachée monte sur un arbre pour mieux le voir, qu'il était petit de taille et perdu dans la foule ; ou d'assurer qu'il était rayonnant de beauté parce que la pécheresse de Magdala le reconnaît d'emblée au milieu des convives d'un banquet.

Certes, il advient que la sainteté ou le génie transparaissent sur les traits d'un être exceptionnel, et un sentiment profond souhaite qu'il en ait été ainsi pour le Christ. Plus fort que tout raisonnement, c'est l'amour même que l'âme fidèle lui porte, qui voudrait se repré­senter le Divin Maître, le Consolateur, sous les traits du « Beau Dieu » d'Amiens, ou sous ceux d'un Christ de Van Eyck ou du Greco. Mais, en fait, nul ne peut répondre à la question : Jésus était-il beau, grand, de noble stature ? La seule opinion valable est celle qu'ont formulée saint Polycarpe et saint Augustin : « L'image charnelle de Jésus nous est inconnue », dit l'un ; et l'autre : « Ce que fut son visage, nous l'ignorons totalement. »

Toutes les traditions qui ont prétendu transmettre à la posté­rité des renseignements sur 

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