On voudrait essayer de se représenter l'homme extraordinaire dont la seule présence exerçait sur les foules une attraction magnétique, celui que, jour après jour, on a vu développer son action et s'affirmer lui-même, souverainement. Mais une question préalable se pose : dans quelle mesure les quatre évangiles permettent-ils de peindre Jésus ? Le but visé par leurs auteurs n'était évidemment pas celui-là : ces quatre hommes simples n'avaient aucune intention littéraire ni historique, ni psychologique. Témoins directs d'événements qui avaient transformé de fond en comble leur vie, ou disciples de maîtres qui les avaient vécus, leur seul dessein était de rendre compte de la « Bonne nouvelle » qu'ils avaient reçue, sans artifice, sans interprétation.
L'étonnant est que, de ces quatre récits, sur certains points dissemblables, — le dernier, le quatrième étant même assez différent des trois premiers, quant au propos et quant au ton, — une figure surgisse, unique, irrécusable, qui s'impose à l'esprit du lecteur. Et cela suffirait à faire écarter avec dédain l'hypothèse de certaine « critique libre », d'un Jésus inventé par les premiers chrétiens, fabriqué à coups de réminiscences bibliques et de légendes, le Christ « eschatologique » de Guignebert, ou « mythique » de Couchoud. En de telles conditions, on n'arriverait pas à comprendre comment quatre esprits différents auraient pu mettre sur pied un seul et même personnage. Et réaliser d'emblée le rêve de tous les romanciers : faire vivre un être vrai.
Il n'en reste pas moins que le portrait de Jésus, tel qu'on peut le tenter d'après l'Evangile, demeure, par bien des côtés, décevant. D'abord parce qu'il comporte des lacunes, qu'un écrivain moderne n'eût pas laissées. Mais surtout, et cela va plus loin, parce que, quelle que soit l'attention qu'on accorde à ce portrait, on aboutit toujours à des éléments incompréhensibles. Tout homme est déjà par lui-même quelque chose d'irréductible à l'analyse, parce qu'il porte en soi son secret. Qu'en est-il pour cet être dont la chair et l'âme humaines abritaient le plus insondable des mystères : la présence de Dieu ?
Il est, en tout cas, un domaine où toute curiosité défaille, parce que les évangélistes n'ont même pas eu la moindre idée que sur ce point ils devraient renseigner le lecteur : c'est l'aspect physique de l'homme que fut Jésus. La quasi totalité des écrivains antiques ignorent cette préoccupation, au contraire des romanciers et même des historiens modernes qui s'arrangent pour évoquer les traits de leurs principaux personnages, en rapport plus ou moins avec leur psychologie. Il est même assez absurde de prétendre tirer des récits évangéliques des renseignements sur l'apparence physique de Jésus ; par exemple d'inférer de la scène où le publicain Zachée monte sur un arbre pour mieux le voir, qu'il était petit de taille et perdu dans la foule ; ou d'assurer qu'il était rayonnant de beauté parce que la pécheresse de Magdala le reconnaît d'emblée au milieu des convives d'un banquet.
Certes, il advient que la sainteté ou le génie transparaissent sur les traits d'un être exceptionnel, et un sentiment profond souhaite qu'il en ait été ainsi pour le Christ. Plus fort que tout raisonnement, c'est l'amour même que l'âme fidèle lui porte, qui voudrait se représenter le Divin Maître, le Consolateur, sous les traits du « Beau Dieu » d'Amiens, ou sous ceux d'un Christ de Van Eyck ou du Greco. Mais, en fait, nul ne peut répondre à la question : Jésus était-il beau, grand, de noble stature ? La seule opinion valable est celle qu'ont formulée saint Polycarpe et saint Augustin : « L'image charnelle de Jésus nous est inconnue », dit l'un ; et l'autre : « Ce que fut son visage, nous l'ignorons totalement. »
Toutes les traditions qui ont prétendu transmettre à la postérité des renseignements sur les traits et la stature de Jésus relèvent toutes de légendes ou d'interprétations tendancieuses des Ecritures. Par exemple la charmante fable qui voit dans saint Luc un peintre de talent qui eût fait le portrait de Jésus sur la demande de la sainte Vierge : il est vrai que, des quatre évangélistes, le troisième est sans doute celui qui paraît avoir eu le plus le souci de représenter Jésus, de le faire vivre, mais il s'agit de peinture littéraire ! En appliquant au Christ des phrases bibliques considérées comme désignant prophétiquement le Messie, on arrive d'ailleurs à des descriptions tout à fait contradictoires. Si, par exemple, on pense au verset 3 du Psaume XLV, on peut déclarer qu'il était « le plus beau des enfants des hommes ». Mais si l'on se souvient des mots fameux du prophète Isaïe (LIII) sur le Messie souffrant ou de tels versets du Psaume XXII, on se le représentera comme un être chétif et pitoyable, d'avance promis aux coups de la méchanceté humaine. Des faux, plus ou moins retentissants, comme une certaine Lettre de Lentulus, qui fit florès à partir du XIVe siècle, ont procédé de l'un ou l'autre courant.
La question des traits physiques de Jésus, en l'absence de renseignements indiscutables fournis par l'Evangile, est-elle réglée par l'existence d'un document qui nous montrerait son portrait même, comme reproduit photographiquement ? D'aucuns l'assurent. Ce document, c'est l'étoffe que conserve la cathédrale de Turin, communément appelée le « Saint Suaire » : ce serait, aux dires des partisans de son authenticité, le linceul même qui aurait enveloppé Jésus durant les quelque quarante heures qu'il passa au tombeau. Et de fait l'image s'y voit, — imprimée en négatif comme sur une plaque photographique, — d'un homme grandeur nature, portant les plaies et les stigmates que, d'après les récits évangéliques, on peut se représenter sur un crucifié. Quand on en prend une épreuve en positif, la face qui apparaît est saisissante, presque surhumaine, « d'une véracité épouvantable », dit Claudel ; visage tel qu'on souhaiterait contempler le Christ dans l'Eternité. Malheureusement le document se présente dans l'histoire et aux regards de la science dans des conditions telles qu'il est aussi difficile de le tenir pour véridique que de démontrer qu'il ne l'est pas.
On est sur un terrain infiniment plus solide quand il s'agit de se représenter le comportement de Jésus, de le voir vivre. Là les évangiles fourmillent de petits détails concrets, qu'il est aisé de confronter à ce que nous savons de la vie juive en son époque. Il nous apparaît comme un, parmi d'autres, dans ce petit peuple de paysans, d'artisans et de pêcheurs galiléens d'où il était issu, parmi lequel il avait vécu de longues années, et où commença son action. Un homme du commun...
On a déjà dit que son nom était banal : des Jésus ou des Josué, fils d'un Joseph et d'une Marie, cela ne devait pas être rare. Il vivait exactement comme les gens de chez lui. Il se nourrissait surtout de pain, de poissons, de fruits, comme eux tous, la viande étant réservée pour les grandes circonstances, ne dédaignant pas cependant un repas plus soigné de temps en temps, quand un ami l'invitait, non plus que quelques gobelets de ce vin épais et noir qu'on coupait d'eau pour le boire. Ses vêtements, eux aussi, étaient ceux qu'on voyait sur tous : la tunique, — le chalouk, — de laine ou de lin, tissée à la main par les femmes, et qui était sans couture quand on la voulait de bonne qualité, portant en bas les glands rituels bleu jacinthe, les Tsitsith — ceux que toucha la femme hémorroïsse pour être guérie — et le manteau, le talith, la solide et rude houppelande à tous usages, si précieuse dans les vents glacés de l'hiver et, toute l'année, pour s'enrouler quand on dormait à la belle étoile.
Les langues que parlait Jésus étaient aussi celles de l'usage courant.Uaraméen, d'abord, le dialecte ancestral utilisé plus ou moins dans tout le Croissant fertile depuis des siècles ; l'Evangile en cite telles ou telles phrases, par exemple « talitha koumi » (jeune fille, lève-toi) ou « Eloi, lamma sabachtani » (Seigneur, pourquoi m'as-tu abandonné ?). L'hébreu, que tout juif devait être au moins capable de lire et de traduire, puisque c'était la langue liturgique, la Leshon ha Kodeth, la langue de sainteté : quand il parlait dans les synagogues, Jésus avait prouvé qu'il était en mesure de lire le texte saint. Le Grec, enfin, plus que probablement : au moment du procès, on le verra s'entretenir sans interprète avec le romain Pilate ; d'un bout à l'autre de l'Empire, dans les relations administratives et commerciales, il était impossible d'ignorer ce grec populaire, dit de la « Koiné ».
Tout cela est important. Dans cette vie que nous lui voyons mener au long des pages évangéliques, Jésus se comporte vraiment en homme. C'est un vrai homme, et le fait doit être souligné en réponse à certaines hérésies des premiers siècles, qui ont parfois soutenu que son humanité n'était qu'une fiction, une sorte de paravent masquant la divinité ou absorbé par elle. La réalité est tout autre. Le terme « Fils de l'homme » qu'il aimait à s'appliquer à lui-même, pour un Israélite ben Adam ou bar nasha, signifiait « un homme », si même il éveillait des échos étranges, messianiques, que nous dirons. Homme, fils d'homme, « roseau pensant » dit le P. de Grandmaison, Jésus le paraît tout au long de l'Evangile, un homme de sensibilité, de réactions humaines, même de passion. Non seulement on le voit manifester les besoins élémentaires de la faim et de la soif, se laisser tomber, recru de fatigue, sur la margelle d'un puits ou au fond d'une barque, mais, à maintes reprises, on le voit faisant paraître des sentiments humains, sans chercher le moins du monde à garder une transcendante sérénité. Ainsi laissera-t-il parfaitement voir son affection à un jeune disciple, à une famille amie, voire à des rencontres de hasard, comme le « jeune homme riche ». Devant la tombe de son ami Lazare, lui qui a pouvoir de vaincre la mort et va le prouver, ne retient pas son émotion, ses larmes. La colère même ne lui est pas inconnue, nuancée de mépris pour répondre à Hérode Antipas « le renard » ou éclatant en fureur devant le scandale du bas négoce étalé dans le Temple. Plus humain encore, on le verra, en son agonie, fléchir sous les coups de l'épouvantable tempête spirituelle qui s'abat sur lui, et avouer son angoisse. L'homme Jésus, l'homme vrai que fut Jésus, c'est tout cela.
Mais c'est encore bien davantage. Car s'il est impossible de tracer un portrait physique de Jésus, des pages des évangiles un portrait psychologique se dégage, — ou du moins ce que, provisoirement, on qualifiera de « psychologique » ... — un portrait si vivant, si complet qu'on n'en saurait rêver de plus précis ni d'évocateur : celui d'un homme qui, quant au tempérament et au caractère, s'impose à l'esprit en traits de feu.
Un homme d'abord d'un admirable équilibre. Equilibre physique, en premier lieu : celui qu'on voit, trente mois durant, sans cesse en action, marchant par tous les temps en longues étapes, parlant, en plein air, à de grands auditoires, supportant la fatigue que cause l'environnement constant de fidèles, de curieux et de quémandeurs, est évidemment un homme sain et solide, comme il est normal pour un campagnard de trente ans. Equilibre psychique, aussi, certainement encore ; on aurait presque honte à le dire si de soi-disant critiques n'avaient parlé de « la folie de Jésus » ; si des psychiatres ne l'avaient imaginé en schizophrène ou en paranoïaque ; alors que tout ce qu'on sait de lui révèle un sens du réel et de la mesure, qui dément ces absurdes hypothèses. On sait gré à Renan de les avoir écartées d'un pied dédaigneux : « Le fou ne réussit jamais. Il n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon sérieuse sur la marche de l'humanité. »
Au lecteur des évangiles dénué de parti pris, la personnalité de Jésus apparaît, au contraire, parfaitement cohérente, solide, établie sur des bases inébranlables. Rien en lui de cet artifice presque inconscient qu'on observe dans tant de relations humaines, qui pousse les meilleurs mêmes à donner de soi une image avantageuse. S'il avait été « un imposteur » comme le soutint certain livre impie qui circula à la cour de Frédéric II de Hohenslaufen, l'empereur germanique excommunié, c'eût été, de toute évidence, son royaume terrestre qu'il eût cherché à constituer.
Sincère, mais aussi solide. Jamais on ne le voit se laisser emporter par l'événement ou par les sollicitations là où il ne veut pas aller. A l'enthousiasme des foules, au moment qu'il juge nécessaire, il se dérobe. A l'invite de ses compatriotes de Nazareth désireux de voir un miracle, il se refuse. Les résistances et les oppositions, il ne les affronte qu'à l'heure choisie par lui. Lors de son procès, la façon différente qu'il aura de répondre aux Grands Prêtres, à Hérode, à Pilate, révélera tout le contraire d'une indifférence aux prudences humaines. Même dans les circonstances où il pourrait être « hors de lui », par exemple lorsqu'il éclate d'indignation contre les mercantis du Temple, on a l'impression que sa colère est voulue, contrôlée, dominée, qu'elle est inspirée par l'amour, « la colère de l'Agneau » dira l'Apocalypse (VI. 16). « Son Esprit lui était soumis », dit l'Evangile. Si jamais le fameux « maître de moi comme de l'Univers » s'appliqua à un homme, c'est bien à Jésus.
Sur ces bases psychologiques si sûres, la personnalité du jeune Messie se dresse dans une harmonie extraordinaire. Grandeur et simplicité y vont de pair, ce qui est toujours chez l'homme la marque de la plus haute distinction. Cela suppose « le sens des vraies grandeurs, dit justement le Père de Grandmaison, un discernement des nuances, une possession et un oubli habituel de soi qu'aucun dressage ne procure, qu'aucun génie ne supplée ». Le caractère le plus frappant en est peut-être la sagesse, une sorte de tranquillité sublime devant les événements et les êtres, qui interdit d'être jamais dupe des faux semblants, qui laisse lucide sur les hommes, sans pour autant retenir de les aimer. Là est le point culminant de cette personnalité si riche : une puissance illimitée d'accueil, un jaillissement constant d'amour. Rien ne le rebute, a priori. Ce qui meut tout en lui, c'est « le cœur », au sens profond que Pascal donne à ce mot, pas seulement force de sentiment mais moyen de connaissance des êtres et des choses. L'expression, affadie par l'usage, de « bon Jésus », doit être prise dans son sens le plus fort. Jésus est bon, d'une bonté qui ne se laisse décourager ni par la lâcheté des amis, ni par la trahison des proches, ni par la méchanceté des adversaires. Même à Judas, qui va le livrer, il s'adressera sans haine, sans violence. Amour surnaturel, miséricorde qui est plus qu'humaine : la délicatesse la plus exquise la nuance, comme dans le cas de la femme adultère, à qui pas un seul mot de reproche ne sera dit. Et dans cet amour quelle pureté, quelle transparence ! Pas une seule fois on ne surprendra ces arrière-pensées, ce je ne sais quoi d'égoïste ou d'équivoque qui oblitère tant de sentiments humains.
Devant une telle figure, comment ne pas céder à l'admiration ? Selon les critères de la morale et de la psychologie, Jésus est bien tel que l'a dit encore Renan, placé « au plus haut sommet de la grandeur humaine, supérieur en tout à ses disciples... principe inépuisable de connaissance morale, la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient et où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et d'élevé dans notre nature ». Oui, le Seul Maître, le Seul Modèle, mais pas que cela.