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Mort, où est ta victoire ?
Henri Daniel-Rops

Brève histoire de Jésus-Christ

Pour toujours... Que tout fût fini ainsi, ils en étaient bien convain­cus les deux hommes qui, le soir du dimanche de Pâques, rentraient chez eux, dans leur village d'Emmaüs, à quelque douze kilomètres de Jérusalem. C'étaient des disciples de Jésus, deux membres obscurs du petit troupeau fidèle. Ils marchaient tristement, remâchant leur déception, leur angoisse. De la grande aventure, tout était vraiment terminé.

Cependant qu'ils discutaient, un homme les rejoignit et fit route avec eux. La pénombre du soir les empêcha-t-elle de voir clair, ou quelque puissance surnaturelle ? En tout cas, ils ne l'identifièrent pas. « Vous avez l'air bien tristes, leur dit l'inconnu : qu'avez-vous donc ? » Et l'un des deux, un nommé Cléophas, de répondre : « Tu ignores ce qui s'est passé à Jérusalem ? — Quoi donc ? — L'affaire Jésus de Nazareth. C'était un prophète grand en actes et en paroles. Les Princes des prêtres et les magistrats l'ont fait condamner à mort et crucifier. Et nous qui espérions que ce serait lui le libérateur d'Israël !... A vrai dire, quelques femmes ont bien raconté une histoire stupéfiante, de tombeau trouvé vide, d'anges apparaissant pour annoncer qu'il était vivant... Mais nous ne l'avons pas vu. »

« Vous êtes donc si obtus ? répondit l'inconnu. Vous croyez si peu en la parole des Prophètes ? Ne savez-vous pas qu'il a été dit que le Messie devrait souffrir pour entrer dans la gloire ? » Et, citant d'un bout à l'autre l'Ecriture, il se mit à leur expliquer pourquoi il fallait que tout arrivât ainsi.

Etrange impression : à l'écouter parler, les deux disciples éprou­vaient ils ne savaient quelle joie profonde et mystérieuse, une chaleur dans le cœur. Aussi, quand ils furent parvenus à leur village, — la nuit tombait, — ils invitèrent l'inconnu à rester chez eux. Il accepta, s'installa à leur table, et, selon l'usage, prit le pain pour prononcer les paroles de la bénédiction, puis le rompit et leur donna. A cet ins­tant, leurs yeux se dessillèrent. Un grand élan les souleva : la stupeur leur ferma les lèvres. C'était lui ! Mais déjà, aussi soudainement qu'il avait surgi entre eux sur la route, il disparut. (Luc, XXIV. 13.35 ; Marc, XVI. 12.)

Les femmes avaient donc raison. Le Sabbat terminé, durant lequel rien n'était possible, à l'aube transparente du dimanche matin, elles étaient montées au Golgotha, portant à tout hasard des aromates, pour achever les soins au mort, trop rapidement faits peut-être le ven­dredi soir. Qui étaient-elles, ces ferventes, ces courageuses ? Marie, la fille de Magdala, celle qui avait versé le parfum sur les pieds de Jésus, puis l'avait suivi, dévouée ; une autre Marie, mère de Jacques, et Salomé, et Jeanne épouse d'un fonctionnaire ; en tout cinq ou six peut-être. Et l'une à l'autre elles se disaient en cheminant : « Qui donc ôtera la pierre qui bouche l'entrée du tombeau ? Elle est si lourde... »

Mais en arrivant au sépulcre, stupeur ! La meule avait été roulée hors des rainures. Que s'était-il passé ? Y avait-il eu un second tremble­ment de terre, semblable à celui du vendredi ? Ce grondement qu'elles avaient entendu en montant peut-être ? Elles avaient jeté un coup d'œil dans la chambre funéraire : vide ; elle était vide. Quel prodige ! Quelle puissance avait bien pu faire fuir les soldats placés par Pilate à l'entrée du tombeau, pour empêcher que les fidèles de Jésus ne tentent d'enlever son corps en cachette ? Plus de gardes ! Ils avaient disparu !

Aussitôt, impétueuse, la Madeleine s'était élancée vers la porte de la ville, dégringolant, sandales claquantes, les degrés des rues. Les apôtres étaient toujours terrés, sans doute dans le quartier pauvre du bas Tyropéon : elle savait où... Au comble de l'émotion, elle leur avait jeté la nouvelle. Sur le moment, ils avaient refusé d'y croire : « Bavardages ! Histoires de femmes ! » Mais elle avait été si catégorique, si affirmative, que Pierre et Jean s'étaient mis en route. Et arrivés au Golgotha, ils avaient constaté que tout ce qu'avait rapporté Marie de Magdala, était vrai. La pierre était vraiment roulée ; le tombeau était vraiment vide. Et les autres femmes, restées sur place, avaient eu une précision plus stupéfiante encore. Deux formes humaines éblouis­santes de clarté, — deux anges, — leur étaient apparues et elles avaient entendu des voix ineffables leur dire : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts Celui qui est vivant ? Il n'est point ici : il est ressuscité. Souvenez-vous de ce que jadis, en Galilée, il vous a dit : « II faut que le Fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs, qu'il soit crucifié, mais que le troisième jour il ressuscite. » (Matt., XXVIII ; Marc, XVI ; Luc XXIV ; Jean XX.)

Ainsi donc Jésus était ressuscité... Qu'avaient-ils éprouvé Jean, les pieuses femmes et les autres, en se trouvant face à face avec cette prodigieuse réalité ? Une d'elles s'était sentie si bouleversée qu'elle était demeurée sur place, pleurant d'émotion : la pécheresse de Magdala à qui il avait été beaucoup pardonné parce qu'elle avait beaucoup aimé. Pour elle aussi la vision angélique était venue. Les mystérieux visiteurs l'avaient questionnée sur la cause de son émotion. Et au même moment, elle avait vu près d'elle un homme, qu'à travers le brouillard des larmes, elle n'avait pas pu reconnaître. Mais cet homme avait parlé ; il avait dit un seul mot : « Marie ! » Et elle, bouleversée, percée d'un coup jusqu'au fond du dœur, avait reconnu la Voix. Sa Voix ! Que répondre ? Courant vers lui elle avait bégayé : — « Maître... » Que dire de plus ? Que savoir de plus ? Jésus, le crucifié, était présent. Il était devant elle. Il l'avait appelée par son nom... (Jean, XX. 11. 17 ; Marc, XVI. 9).

Cet événement, la résurrection d'un homme mort et enterré, est, de toute évidence, pour la raison humaine, parmi les plus étonnants que rapportent les textes, le plus difficile à admettre. Il semble, de prime abord, que seul un acte de foi puisse permettre de considérer comme réels des faits aussi stupéfiants. Cependant, ils sont rapportés par les quatre évangélistes de la même façon, sur le même ton que le reste de l'histoire du Christ Jésus ; et ce quadruple témoignage est confirmé encore par les Actes des Apôtres et divers passages des épîtres de saint Paul, sans parler de très nombreux apocryphes. Ce n'est point donc parce que le verset du Credo les y oblige que les chrétiens croient que « resurrexit a mortuis » ; c'est au contraire parce que la résurrection du Christ est un événement irrécusable qu'ils lui donnent totalement leur foi.

Le fait est cependant si prodigieux, si contraire à tout ce que nous pouvons expérimenter que, depuis qu'il a été connu, maintes hypo­thèses ont été proposées pour tenter d'en rendre compte. Peut-être Jésus n'était-il pas vraiment mort ? Après une flagellation, la perfo­ration des mains et des pieds, trois heures de pendaison à la Croix, un coup de lance en plein cœur ? Il faudrait pour admettre cette hypo­thèse, que tous les faits rapportés par les évangiles fussent faux du premier au dernier. Et puis, observe Renan, la meilleure garantie que Jésus fût vraiment mort quand on le déposa de la Croix n'est-elle pas « la haine soupçonneuse » des autorités juives ?

Mort, soit. Mais son corps n'aurait-il pas été enlevé par ses partisans pour faire croire à un miracle ? L'hypothèse s'imposait tellement que les chefs de la Communauté juive se hâtèrent de lancer ce bruit, ordon­nant même aux gardes qui avaient veillé au tombeau de l'accréditer en avouant qu'ils s'étaient endormis et que cela avait pu se faire pendant leur sommeil (Matt.,XXVIII. 12.15). Mais précisément ces gardes étaient là ; rien ne permet de penser qu'ils n'avaient pas fait leur travail, et même s'ils s'étaient assoupis, on ne voit pas comment les disciples de Jésus auraient pu rouler hors des rainures et faire tomber la lourde meule qui barrait l'entrée du tombeau sans éveiller aucun d'entre eux.

Faut-il admettre que cette soudaine réapparition du Christ ait été le résultat d'une hallucination collective, — qui se serait repro­duite bien des fois au cours de la période où le Ressuscité se montre aux siens, — ou bien qu'elle ressortisse au genre des manifestations métapsychiques, comme celles que l'Ecriture rapporte, par exemple celle de Samuel, évoquée devant le roi Saül, par la pythonisse d'Endor ? Mais précisément tout ce qui est rapporté de cette « seconde vie » de Jésus, telle qu'on va la voir, contredit cette hypothèse. Un être qu'on voit manger et boire, qu'on peut toucher, n'est pas une image hallu­cinatoire ni un ectoplasme !

Reste l'hypothèse d'une immense tromperie, involontaire peut-être ; à force de dire : « Ce n'est pas possible qu'il soit mort ! » les fidèles du Christ auraient fini par affirmer : II a vaincu la mort ! II est ressuscité ! » Renan, dans une page d'ailleurs belle, suggère que c'est l'amour, l'amour des siens, et d'abord l'amour de la Madeleine, qui a vraiment « ressuscité » Jésus. Guignebert a repris et développé l'idée : c'est la communauté des premiers chrétiens qui, non seulement a fait de Jésus le Messie, le Fils de Dieu, mais qui l'a proclamé vivant par-delà la mort. Tout serait donc une fable, une magnifique fable ! A quoi, l'on a envie d'opposer la très pertinente remarque de Renan lui-même : « Rien ne dure, que la vérité... Tout ce qui la sert se conserve comme un capital faible, mais acquis, rien ne se perd. Ce qui est faux au contraire, s'écroule. Le faux ne fonde pas, tandis que le petit édifice de la vérité est d'acier, et monte toujours » (Histoire du peuple d’Israël, p.421). Vingt siècles écoulés, la seule présence de la foi chrétienne dans des millions d'âmes paraît le plus décisif des arguments.

La « seconde vie » de Jésus, la vie par-delà la mort, dura qua­rante jours. Quarante jours, chiffre mystique, celui de la retraite de Jean au désert, celui du séjour de Moïse au Sinaï, celui du Carême des chrétiens... Les événements en sont rapportés par les évangélistes de telle sorte qu'il est difficile de les narrer en un récit suivi, comme si, dans cette histoire de toutes façons surnaturelle, chacun avait retenu certains points qui l'avaient spécialement frappé, qui leur paraissaient le plus chargés de signification.

Quarante jours donc, Jésus est de nouveau parmi les siens. Et, en maints cas, il se comporte en homme bien vivant, parfaitement réel. A ses disciples que son apparition parmi eux épouvante, il dit : « Regardez-moi, touchez-moi. Un fantôme n'a ni chair ni os, comme j'en ai ». Puis, pour achever de les convaincre, il leur demande à manger et partage avec eux le poisson du lac qu'ils viennent de faire griller (Luc, XXIV. 36. 43). L'épisode célèbre de Thomas, l'apôtre incrédule, est plus significatif encore ; il n'a pas été témoin des premières appa­ritions du Ressuscité et aux affirmations de ses camarades il a opposé une dénégation massive, mais Jésus surgit à côté de lui, lui reproche son incrédulité, lui ordonne de toucher les plaies qu'il porte aux mains, au flanc... Un fantôme non plus n'a pas un corps qu'on peut toucher du doigt ! (Jean, XX. 24. 29).

Cependant, il est évident que bien des aspects de cette « seconde vie » sont déconcertants, inexplicables rationnellement, ne relevant pas des lois physiques. Déjà, à la Madeleine, le matin de Pâques, Jésus avait dit : « Ne me retiens pas ainsi : je ne suis pas encore remonté auprès de mon Père... » Que signifie cette phrase énigmatique ? Pour­quoi plusieurs de ceux qui le voient auprès d'eux ne le reconnaissent-ils pas ? La Madeleine, les disciples d'Emmaüs, les apôtres eux-mêmes quand ils le retrouvent au bord du lac galiléen (Jean, XXI. 4). Plus étrange encore : il apparaît et disparaît subitement, — on l'a vu dans la scène d'Emmaüs, — et il passe même à travers les portes closes de la pièce où les siens sont assemblés (Luc, XXIV. 36 ; Jean XX. 19). Il faut donc admettre que, durant ces quarante jours, le Christ a été à la fois réel comme un homme de chair et de sang, mais en même temps que son corps a bénéficié de dons préternaturels qui ne sauraient appartenir à la terre : ce que saint Paul dans la Première Epître aux Corinthiens appellera le « corps glorieux » trouve là son premier exemple, et son archétype.

Pour le reste, l'attitude du Christ ressuscité est identique à celle qu'on lui a connue lorsqu'il était vivant. Son enseignement reprend, presque terme pour terme, celui de naguère. Il préside à une pêche miraculeuse : comme autrefois. Il rappelle les grandes vérités de son message, et par-dessus tout, celle de la primauté de l'amour. A Simon Pierre, il confirme la charge qu'il lui a confiée de « paître ses agneaux », c'est-à-dire de guider l'Eglise (Jean, XXI. 15. 17). Mais surtout, à tous, à ceux qui l'écoutent, à ceux qui l'entendront par les lèvres de ses fidèles, il donne un ordre et il fait une promesse. L'ordre est : « Allez et enseignez toutes les Nations ! », c'est-à-dire : « A votre tour, soyez apôtres !» Et la promesse est celle que, jusqu'au dernier jour, les chrétiens garderont comme le gage de leur espérance : « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde ! » (Matt., XXVIII, 18.20; Marc, XVI. 15.16).

Ainsi s'acheva, par un chapitre très mystérieux, mais chargé de promesses, que l'Ascension devait conclure en une mystique apothéose, l'histoire terrestre du Christ Jésus. Sa Résurrection, associée à sa Passion, la complétant, lui donnant tout son sens, combien de fois ne l'avait-il pas annoncée ? Pour ceux qui l'avaient suivi depuis sa levée, elles devenaient claires, les phrases qu'il avait dites et qui, sur le moment, les avaient tant étonnés et choqués : « II faut que le Fils de l'homme soit livré à ses ennemis, qu'il souffre, qu'il meure sur la croix, et qu'ensuite, il ressuscite... » Ou encore, — le jeu de mots a quelque chose de si atroce que l'on excuse les disciples de ne l'avoir pas compris : « Quand j'aurai été élevé, j'attirerai tout à moi. » Désormais tout pouvait leur paraître clair, logique, providentiel.

La Résurrection prouvait que tout était vrai, que Jésus était vraiment Dieu incarné, Fils de Dieu, Messie, qu'il était bien venu sur la terre pour assurer par son sacrifice le salut des hommes et que la voie qu'il leur avait indiquée était la seule à suivre. C'est ce que saint Paul, interprète génial du message du Christ fera merveil­leusement comprendre. D'une part en montrant dans le fait de la Résurrection la pierre angulaire de tout le christianisme : « Si le Christ n'est pas ressuscité, si nous n'avons confiance en lui que pour notre vie seule, notre foi est vaine et nous sommes les plus misérables des hommes » ( I Cor., XV. 14. 19). Et d'autre part, en affirmant que la victoire du Christ sur la mort met un terme glorieux à la lutte entreprise par lui pour sauver l'humanité du mal, du péché : « Mort, où est ta victoire ? Mort où est ton aiguillon ? Or l'aiguillon de la mort, c'est le péché... » ( ICor. XV. 55. 57.)

C'est cette foi dans le Christ Jésus, Dieu fait homme, offert volontairement pour délivrer l'humanité du péché, mort et ressus­cité, que les premiers disciples, les premiers chrétiens, sentirent battre en eux avec le sang de leur cœur lorsque, sur le Mont des Oliviers, un jour de Mai, ils eurent vu leur Maître disparaître dans le Ciel. C'est ce message qu'ensuite, selon la force que l'Esprit Saint leur aura donnée, ils transmettront à tous les hommes, selon son ordre, et de siècle en siècle. Mieux qu'un message, une présence, la plus douce, la plus rayonnante, la plus exemplaire de toutes les présences, et telle que vingt siècles n'en ont en rien diminué l'éclat ni la mystérieuse attraction qu'elle exerce sur les âmes. Plus vivant que tout vivant, le Christ Jésus est là, pour chacun de ceux qui l'aiment et qui le suivent, proche, réel, plus intérieur à chacun que son âme. Ainsi en sera-t-il « jusqu'à la fin du monde », comme il fut dit.