christicity.com Bibliothèque Jésus-Christ Sa vie
Où les anges parlent
Henri Daniel-Rops
Brève histoire de Jésus-Christ
Qu'en Jésus de Nazareth, Dieu eût mis toutes ses complaisances, la voix ineffable n'aurait pas eu besoin de le dire si l'on avait su les événements merveilleux qui avaient entouré sa naissance. Mais il semble que personne, ni alors ni durant toute la vie publique de Jésus, n'en ait eu connaissance. Nous mêmes ne les tenons que de deux des quatre évangélistes, saint Luc et saint Matthieu, les deux autres les ignorant totalement. Et, dans le premier et le troisième évangile, où d'ailleurs les récits sont assez dissemblables, ils se présentent comme des exordes, aisément détachables du corps de l'ouvrage. Ce qui n'empêche pas que toute la tradition les tienne pour véridiques, au même titre que le reste des textes, et que des hérétiques mêmes comme Cérinthe et Carpocrate, ou des païens comme Celse, qui s'en sont pris au dogme de l'Incarnation, ne mettent nullement en cause leur véracité. Tout semble indiquer que les deux « évangélistes de l'Enfance », au moment où ils rédigèrent leurs livres, bénéficièrent de sources d'informations personnelles, celles de saint Luc étant les plus abondantes et précises, et qu'ils s'en servirent pour ajouter une manière d'introduction à ce qui constituait le fond commun des synoptiques. Quelles étaient ces sources? A lire les chapitres des deux évangiles, la réponse s'impose. Un être y occupe une place éminente, une jeune femme ; de maints des événements rapportés, on est obligé de noter qu'elle était seule à les connaître. D'elle, d'ailleurs, à deux reprises (II. 19 et II. 51) saint Luc dit qu'elle « conservait le souvenir dans sa pensée et le méditait », c'est-à-dire qu'elle ne les communiquait guère. Cette femme est celle que nous appelons Marie, la mère de Jésus. C'était une petite jeune fille de quatorze ou quinze ans, — l'âge où l'on fiançait les filles en Israël. Elle vivait dans un village minime de Galilée, au sein d'une famille qui, pour être authentiquement de la lignée du roi David, n'en était pas moins modeste et peu pourvue en biens. Rien ne la distinguait, à ce qu'il semble, des villageoises de Nazareth. Le nom que portait cette fillette, Mirya, vieux nom biblique qui signifiait « Aimée de Ya » (Yahweh), usuellement déformé en Miriam ou Mariam, était un vocable très répandu, qui se traduisait par « Bonne Dame ». Elle était fiancée, — cela aussi était usuel, — à un garçon bien plus âgé qu'elle, un artisan en bois, meubles et charpentes, nommé Joseph. Dans la tranquille grisaille de cette existence toute simple d'une adolescente juive, occupée aux travaux ménagers d'alors, c'est-à-dire non seulement cuisine et entretien, mais pétrissage et cuisson du pain, filage et tissage de la laine, un événement prodigieux s'était produit, — celui que, plus que tout autre, Marie devait longtemps « garder dans son cœur ». Un jour où elle se trouvait seule, un Ange lui était apparu. — Une enfant d'Israël, formée à la lecture de la Bible, savait que ces êtres surnaturels intervenaient souvent dans la vie des hommes. Elle n'en avait pas moins été fort émue. L'étrange présence, — forme humaine, oiseau blanc ou lumière ? — s'était tenue devant elle, et Marie avait entendu sa voix lui dire : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous : vous êtes bénie entre toutes les femmes. » Que pouvait signifier cette salutation ? L'ange avait repris : « Ne craignez point. Vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous concevrez : un fils naîtra que vous nommerez Jésus. Il sera grand ; on l'appellera Fils du Très Haut ». Stupéfiée, la petite vierge avait objecté : « Comment cela se pourra-t-il faire ? Je ne connais point d'homme. » Et la réponse de l'Ange était venue, plus stupéfiante encore : « C'est l'Esprit-Saint qui descendra en vous. La puissance du Très Haut vous enveloppera de son ombre. Voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera dit Fils de Dieu. » (Luc I. 29.35.) En quel lieu situer la scène ravissante ? Des milliers d'artistes ont voulu lui donner un cadre selon leur goût. A la fontaine, au bois, dans la campagne florentine, au balcon, sur un canal de Flandre. Peut-être faut-il, plus humblement, se la représenter dans la pauvre cuisine d'une de ces maisons à demi troglodytes, aux façades de torchis, telles qu'on en voit encore dans les petits villages de Galilée. La grandeur de l'événement s'accorde bien à l'humilité du décor, si l'on songe au message que porterait un jour l'enfant né de ces surnaturelles épousailles. Car Marie avait répondu à l'ange. Elle avait répondu par un total acquiescement. « Voici la Servante du Seigneur : qu'il advienne de moi selon votre parole... » (Luc I. 38.) « Fondement de la grande dévotion que l'Eglise a toujours eue pour la Sainte Vierge », dit Bossuet, ces mots de Marie découragent d'avance tout commentaire. On ne saurait imaginer foi plus totale dans la parole divine, renoncement plus absolu à toute prudence humaine pour le service de Dieu. Marie dit : « Oui », et c'est le plus grand des mystères qui s'accomplit : l'Incarnation de Dieu dans la nature humaine. Plus que de l'histoire le fait relève de l'adoration. La nature humaine, soumise donc à la volonté divine, remplit son office, et de la visite du Saint-Esprit, dans le sein de la petite Vierge, un enfant bientôt fut en gestation. Ce fut alors qu'un autre signe fut donné à Marie, selon une autre parole de l'ange. « Voici qu'Elisabeth, votre parente, a conçu ; on la disait stérile ; pourtant elle va avoir un fils dans sa vieillesse. Elle en est déjà à son dixième mois. » (Luc. 1.36.) Sans doute fut-ce pour constater la véracité du fait que Marie se mit alors en route. De Galilée en Judée où habitait Elisabeth, à pied ou à dos d'âne, il ne faut pas moins de trois jours : et le village d'Aïn-Karim où la tradition localise la scène est encore au-delà de la Ville Sainte. L'événement miraculeux dont avait parlé l'ange était précisément celui qu'on a vu marquer la naissance de Jean le Précurseur. Tout était donc surnaturel dans cette histoire, où les anges parlaient aux humains. A l'instant où Marie se trouva devant sa cousine, celle-ci fut envahie par l'esprit de prophétie. Comme si elle avait entendu les mots de l'ange annonciateur, elle reprit ses paroles : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes ! » Puis continua : « Le fruit de vos entrailles est béni ! D'où m'est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? Car votre voix n'avait pas plus tôt frappé mes oreilles que mon enfant tressaillait en mon sein. Heureuse celle qui a cru en l'accomplissement de ce qui lui fut dit de la part du Seigneur ! » (Luc. I. 39.45.) Tout était donc vrai de ce qu'avait dit l'Ange. La vieille épouse de Zacharie allait procréer. Et, du premier regard, elle avait deviné qui était l'enfant que Marie portait en son sein. Alors, saisie à son tour de cette mystérieuse inspiration qui avait soulevé Elisabeth, la vierge qui allait être mère entonna un chant, un chant tout semblable aux plus beaux de la tradition d'Israël, tout pétri de réminiscences bibliques, le cantique sublime que nous nommons le Magnificat. « Elle glorifie le Seigneur, mon âme, et mon esprit tressaille de joie en Dieu... » Cinq strophes se suivirent, admirables d'élan, de ferveur, de rythme. Hymne d'action de grâces au Tout-Puissant qui, par ces deux femmes, accomplissaient de si grandes choses. Mais aussi, en quelques versets, résumé du message qu'un jour porterait aux hommes l'enfant né de l'Esprit. Cependant, pour miraculeux qu'il fût, l'événement qui s'accomplissait par Marie posait des problèmes délicats. Ce n'est pas d'hier que le surnaturel et les lois de la Terre paraissent parfois en contradiction. Marie était fiancée à Joseph. Au regard de nos codes, le mariage seul est acte et engagement absolu ; la rupture de promesse ne crée droit à réparation que s'il y a scandale et préjudice. Dans le droit juif, il enallait tout autrement. On distinguait bien les deux états de fiançailles et de mariage, ce dernier n'étant acquis que par la « prise de possession », la hakhnachah ou « réunion » des deux êtres pour la vie. En fait les deux états étaient presque confondus. Un an durant pour les vierges, la fiancée était placée « sous la loi » de son futur époux. En principe, les rapports sexuels entre eux étaient exclus, mais le Talmud reconnaît qu'ils étaient courants. L'enfant né dans ces conditions était réputé légitime. C'est pourquoi la fiancée devait observer une fidélité rigoureuse. Soupçonnée, elle devait être soumise à l'affreuse « épreuve de l'eau amère » : le Protévangile de Jacques , un des apocryphes les plus lus aux premiers temps, racontera que Marie elle-même y fut soumise. Convaincue d'adultère, elle devait subir la peine prévue par le Deutéronome (XXII. 23) pour les épouses infidèles, la lapidation. Humainement parlant donc, on ne saurait être très surpris que Joseph, fiancé de Marie, ait marqué de l'étonnement. Mais une fois encore, le ciel intervint. Au futur mari, inquiet et doutant de la fidélité de sa promise, un ange vint parler. « Joseph, lui dit-il, ne crains point de prendre avec toi Marie, ton épouse : l'enfant qui s'est formé en elle est l'œuvre de l'Esprit-Saint. Elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus. » (Mat., I. 18.21.) Admirable esprit de foi ! Comme Marie avait cru, sans hésiter, à la parole de l'ange, Joseph, à son tour, se rend à une affirmation surnaturelle. Il avait songé à répudier sa petite fiancée, mais « discrètement, avait-il résolu, afin de ne pas nuire à sa réputation » : il la garde, l'épouse, se comportera avec elle et avec son enfant en père nourricier, en protecteur désintéressé. Elle a quelque chose de sublime et de touchant tout ensemble, cette figure de saint Joseph, époux de Marie, cet homme généreux « dont le nom seul, dit Claudel, fait sourire les gens supérieurs ». Les mois passèrent et pour Marie le temps approcha de son terme. Ce fut alors qu'un événement assez inattendu se produisit, qui allait entraîner, pour la naissance de l'enfant, des complications. Une mesure administrative fut ordonnée par Rome, un recensement des populations de son Empire. Le fait même de ce genre de mesure n'est pas pour surprendre : on en connaît nombre d'exemples. Il est plus surprenant que la décision ait été applicable au royaume juif, dont le maître, Hérode le Grand, prétendait à la pleine souveraineté. Faut-il admettre que Rome l'imposa aux petits despotes qu'elle tenait à son ombre ou qu'Hérode lui-même, volontiers plat devant la puissance protectrice, fit du zèle en en décidant l'application? L'ordre, en tout cas, obligeait les habitants à nombre de déplacements. Selon des usages que l'Orient musulman connaît encore, l'individu juif faisait partie intégrante du clan familial, et c'était au lieu même où ce clan avait son origine que chacun devait se faire inscrire. Aujourd'hui encore un Arabe vous dira le site exact d'où sa famille est issue, comme Mahomet savait que ses aïeux étaient des « Ben Qoraïch », des gens de Qorah. Marie et Joseph, par des généalogies d'ailleurs différentes, se rattachaient l'un et l'autre au clan royal de David. C'est-à-dire qu'ils devaient se faire recenser au lieu d'origine des « Ben David ». Ce lieu était connu : le livre saint l'indiquait sans ambages : Bethléem en Judée (/ Samuel XX. 6 et 28). C'était là que, dix siècles plus tôt, Ruth la Moabite, venue glaner sur cette terre étrangère, avait, en une nuit d'amour, conquis le généreux Booz, et que d'eux avait surgit, par leur fils Obecl, cet « arbre de Jessé » qu'on verra aux ornements de nos cathédrales et dont la fleur suprême serait le Christ Jésus. Précisément un verset très explicite du prophète Michée ne confirmait-il pas le présage ? « Et toi, Bethléem, la fertile, petite parmi les milliers de Juda, tu n'es pas la moindre ; car c'est de toi que sortira le chef qui conduira mon peuple d'Israël, celui dont l'origine remonte au fond des temps, aux jours d'éternité. » (Michée V. 1.) Joseph et Marie se mirent donc en marche. Elle, assise sur un âne, — les plus pauvres familles d'Israël possédaient une au moins de ces bonnes bêtes, — et lui, tenant le licol, marchant à pied. Par la route de la vallée, si c'était en hiver, ou plutôt par celle qui suivait le faîte des collines, ils atteignirent, à longues marches, Bethléem. On peut penser que l'épreuve ne fut pas légère à cette jeune femme sur le point d'accoucher : le trottinement de l'âne fatigue ; les routes d'Hérode ne valaient pas les voies romaines. Et le fait rend plus pénible à admettre la déception qui, au but, attendait les voyageurs. Le remue-ménage du recensement avait-il amené à Bethléem des visiteurs en surnombre ? Tout était plein, auberges, maisons privées et jusqu'à ce grand « Khan de Chanaan » sis aux portes de la bourgade, dont une tradition attribuait la construction à un Galaadite, fils d'un ami de David. Même là, dans ce caravansérail des quatre vents où l'on entassait gens et bêtes, la place manquait. Force fut au pauvre couple de s'en aller chercher un gîte ailleurs. L'évangile de saint Luc dit que l'enfant étant né, Marie le plaça dans une crèche, c'est-à-dire une mangeoire à fourrage, ce qui laisse à penser que ce fut dans une étable que l'événement se produisit. Une tradition extrêmement ancienne, rapportée par les évangiles apocryphes et confirmée par des Pères de l'Eglise, tel saint Justin martyr, assure qu'il s'agit d'une grotte-étable, comme on en voit, en effet, bon nombre dans les collines de Judée. Elles parlent aussi, ces traditions plus ou moins légendaires, d'un âne et d'un bœuf qui auraient été les seuls témoins de la scène — ce qui confirmerait la prophétie d'Habacuc, dans la version des Septante : « vous vous manifesterez entre deux animaux. » (III. 2 : l'hébreu porte « au milieu des années »). Quant à l'étoile que nos usages familiaux accrochent au-dessus de nos « crèches » de Noël, c'est également des apocryphes qu'elle vient, sans doute reprise de celle dont l'Evangile dit qu'elle guida plus tard les Mages sur leur route. On peut laisser de côté ce merveilleux tendre et facile. L'événement est trop surnaturel pour avoir besoin de ces enjolivements. Dans une étable, comme un errant des routes, n'ayant vraiment, dès le seuil de sa vie, rien où reposer sa tête, un enfant naît, et c'est l'enfant conçu par le Saint-Esprit, celui dont il fut prédit qu'il serait le Maître de tout, le Seigneur de toute puissance. Le paradoxe chrétien est déjà là posé, au moment où commence l'existence de Celui qui va la porter au monde comme un défi. « C'est par ma faiblesse que je suis fort » dira saint Paul, faisant écho à son maître. L'Enfant de la crèche sera plus fort que tout pouvoir humain. Et cela, à l'instant même où il venait de naître, il convenait que des voix célestes le fissent connaître, puisque aussi bien les anges ont été mystérieusement associés à toute cette histoire. C'est un ange qui parle aux bergers des collines, et leur annonce l'étonnante nouvelle, que l'enfant langé de la crèche est le Seigneur, le Sauveur. C'est un choeur entier des anges qui reprend la nouvelle et, s'adressant cette fois à l'humanité entière, répète : « Gloire à Dieu dans les hauteurs, et sur la terre paix, bienveillance pour les hommes. » On peut laisser les exégètes et les historiens discuter de savoir à quelle date exacte l'événement se produisît, si ce fut le 25 décembre, où une tradition depuis le IV e siècle le fixe, ou en mars, ou en mai, comme d'autres l'ont voulu. L'essentiel est que cet événement, le plus grand de toute l'Histoire, se soit accompli dans l'ignorance de presque tous, connu seulement de quelques humbles gardiens de troupeaux, et des anges. Dans ce « silence » dont parle la liturgie de Noël, empruntée au Livre de la Sagesse (XVIII 14-15), ce silence du monde où peut seulement s'élever l'appel de Dieu.