Journaliste, historienne.
À première vue, on pourrait penser que, pour répondre à cette question quelque peu banale, le plus normal serait d’abord de consulter les évangiles inclus dans le Nouveau Testament. Après tout, ils n’ont été rédigés que quelques décennies après la mort de Jésus et, si chacun d’entre eux souligne des aspects différents du ministère et de l’identité de Jésus, ils sont en général d’accord, sur le fond, dans la présentation qu’ils font de l’enseignement fondamental de Jésus et des principales circonstances de sa vie. Du moins pourrait-on le penser – mais non.
Pour présenter Jésus, Brown ne s’embarrasse pas des évangiles. Teabing explique à Sophie que, bien sûr, Jésus a vraiment existé, que « le Messie annoncé par les prophètes a renversé des rois, inspiré des centaines de millions de fidèles, et fondé l’une des philosophies les plus influentes de toute l’histoire de l’humanité […] Il est compréhensible que sa vie ait été narrée par des milliers de disciples sur la terre d’Israël » (p. 289). C’est faux.Nous savons quelques petites choses sur l’histoire de la Palestine et sur l’empire romain à l’époque où Jésus a vécu. Nulle part il n’est question d’un laïc de Nazareth qui aurait renversé qui que ce soit.
Ce genre de choses est difficile à estimer, mais on évalue à, au mieux, un demi-million le nombre de gens qui vivaient dans les régions où Jésus a prêché – en Galilée, au nord, et en Samarie et en Judée, au sud –, et la plupart d’entre eux n’ont probablement jamais entendu Jésus prêcher. On est bien loin des « centaines de millions de fidèles ». Pourquoi Teabing affirme-t-il cela ? Sur quoi se fonde-t-il ? Sur aucun document historique en tout cas. En fait, les évangiles nous donnent du ministère public de Jésus une image beaucoup plus complexe. Sans doute lui arrivait-il de rencontrer d’immenses foules, à tel point que, un jour, il fut obligé de monter dans un bateau pour prêcher. Mais il fut aussi rejeté, non seulement par certains chefs religieux mais encore par les habitants du village où il avait passé son enfance (cf. Luc 4, 29-30) ainsi que d’autres villages (cf. Matthieu 8, 34). Ses disciples le suivaient et l’écoutaient, mais ils se disputaient aussi entre eux – et ils ont pris la fuite quand les choses ont mal tourné.
Brown nous présente Jésus comme s’il était une sorte de star du rock à la manière du ier siècle, suivi par des foules qui le portaient aux nues et qu’il ne cessait d’enflammer par sa présence. Ce n’est pas vrai.
De quoi parlait-il ?
Dans le Da Vinci Code, Brown n’en vient jamais à énoncer directement ce que fut le message de Jésus. Dans de fréquentes allusions, il mentionne que celui-ci était considéré avec respect comme un maître à penser et un prophète, mais il n’est jamais plus précis. Pourtant, cela laisse entendre que le véritable message de Jésus aurait été centré sur les textes gnostiques que nous avons évoqués précédemment, et aussi sur toute cette histoire du « Féminin sacré ».
C’est d’ailleurs ce qui constitue le cœur de l’ouvrage : l’ancien culte du « Féminin sacré » s’est perdu et, d’une manière ou d’une autre, Jésus, surtout dans sa relation avec Marie Madeleine, avait l’intention de le rétablir et, par son intermédiaire, de faire en sorte que le monde reprenne la bonne direction. D’où Brown tire-t-il ces idées ? Peut-être a-t-il lu des textes de chrétiens gnostiques qui, effectivement, laissent entendre que, à son origine, l’être humain aurait été androgyne et qu’il faudrait retourner à cet état. Nous avons déjà exposé le problème que pose une telle conception. Il est absolument impossible d’établir un lien entre les écrits de ces chrétiens gnostiques et les plus anciens témoignages concernant Jésus. Toutes les allusions que font ces textes à des dits de Jésus se fondent sur d’autres documents – le plus souvent les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc).
Pour aggraver les choses, le second problème est que Brown fait un tri sévère parmi les documents gnostiques qu’il utilise. Les textes gnostiques qui nous sont parvenus sont très variés : en effet, le gnosticisme était lui-même très divers. Cela dit, à part quelques allusions au « Féminin sacré », ce que l’on trouve le plus souvent dans les textes gnostiques, ce sont des systèmes de pensée abscons, ésotériques, dans lesquels il est question d’étincelles, de mots de passe, de forces du bien et du mal et de niveaux célestes par milliers. On y trouve aussi de l’anti-judaïsme et aussi une certaine misogynie, ce qui est quelque peu gênant.
Dans son livre : Hidden Gospels, Philip Jenkins fait remarquer que les gens qui défendent la valeur des évangiles gnostiques pour y retrouver une sorte de mouvement de Jésus centré autour du « Féminin sacré » et qui se serait perdu ne semblent jamais mentionner d’autres passages : « Le Jésus gnostique était venu apporter la libération spirituelle et, dans les textes, on trouve à de multiples reprises des variantes sur le thème : le Sauveur est venu "détruire l’œuvre de la femme". Dans Le dialogue du Sauveur, on trouve un passage typique : "Judas dit : ‘Quand nous prions, comment devons-nous prier ?’ Le Seigneur dit : ‘Priez en un lieu où il n’y a pas de femme’". Il est bizarre de reprocher au christianisme le célibat et la haine du corps tout en refusant de voir exactement ces mêmes travers dans le gnosticisme… » (pp. 211-212).
Donc, rien ne prouve que Jésus ait renversé des rois, fondé une philosophie ou adopté le culte du « Féminin sacré ». Pourtant, les premiers témoins sont très prolixes sur ce qu’il a effectivement dit, et ce qu’ils racontent est cohérent tout au long du Nouveau Testament ainsi que dans la vie cultuelle – le point de contact entre les chrétiens et le Seigneur vivant – des premières communautés chrétiennes.
Au cœur de l’enseignement de Jésus, il y avait le Royaume – ou Règne – de Dieu. Jésus a transmis ce message dans sa prédication, dans ses paraboles et dans ses relations avec les autres. Par ses paroles et par ses actes, il a fait comprendre que Dieu est amour – amour, compassion et miséricorde pour tous. Ainsi que l’ont révélé ses paroles et ses actes, cet amour de Dieu était présent en Jésus. Là où il agissait, là était le Royaume. Nous avons part au Royaume de Dieu lorsque nous vivons en union avec Jésus et que nous modelons notre vie d’après la sienne, lorsque nous sommes des disciples qui offrent leur amour et leurs sacrifices et qui ne comptent pas ce qu’ils donnent. Soit dit en passant, il ne s’agit pas là d’un secret. Quand on lit le Nouveau Testament, on s’aperçoit que l’image de Jésus qu’il donne est remarquablement cohérente : service de Dieu, amour, sacrifice – et joie.
Un Jésus plus humain
L’une des remarques fréquemment faites dans le Da Vinci Code, c’est que le christianisme traditionnel était résolu à supprimer les écrits gnostiques qui se réfèrent à Jésus au prétexte qu’ils présenteraient une image plus « humaine » de Jésus, celle qui aurait prédominé pendant des siècles avant que Constantin entre en scène. Et ainsi de suite à l’avenant.
Dans le chapitre précédent, nous avons vu ce qu’il fallait en penser, en soulignant que Jésus était considéré comme Seigneur, comme divin, comme le Fils de Dieu, conception qui se dégage nettement du Nouveau Testament, lequel date du ier siècle. Mais il est important d’approfondir un peu plus encore cette affirmation, qui s’appuie sur des écrits gnostiques, selon laquelle l’histoire officielle soulignait la dimension divine de Jésus aux dépens de sa nature humaine, que font bien ressortir les textes gnostiques. Brown le dit plusieurs fois, mais il ne fournit aucun élément spécifique pour étayer cette affirmation. Faut-il le croire ?
Peut-être bien que non. Il suffit de consacrer une heure à parcourir l’un des évangiles canoniques en parallèle avec l’un ou l’autre de ces textes gnostiques pour s’apercevoir à quel point cette affirmation est fausse. En effet, quand on lit les écrits gnostiques, on s’aperçoit non sans surprise qu’on n’y trouve pas un Jésus particulièrement « humain ». C’est un enseignant mais il n’y a pas grand-chose en lui qui soit spécifiquement ou manifestement humain. Il communique une sagesse, il révèle des secrets et il déambule dans un brouillard aimablement spirituel, et il parle, et il parle. Et il parle encore.
C’est d’ailleurs logique : la plupart des systèmes de pensée gnostiques, en effet, rabaissaient la valeur du monde matériel, et notamment du corps humain. Par exemple, les écrits gnostiques se gardent bien de mentionner la Passion et la mort de Jésus. Personne ne vous empêche de lire les textes gnostiques ; les plus célèbres sont notamment l’Évangile de Philippe, l’Évangile de Thomas et l’Évangile de Marie, ce dernier étant peut-être aussi gnostique. Lisez tous ces longs dialogues. Et puis ouvrez le Nouveau Testament, par exemple Matthieu chapitre 26, versets 37-38 : « Et prenant avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à ressentir tristesse et angoisse. Alors il leur dit : "Mon âme est triste à en mourir, demeurez ici et veillez avec moi". » Et puis parcourez le reste des évangiles : vous y verrez Jésus manger, boire, se mettre en colère, avoir peur, éprouver des sentiments de solitude et de chagrin, souffrir et mourir.
Il faut vraiment ne rien connaître aux évangiles pour affirmer qu’ils présentent un portrait « inhumain » de Jésus. En fait, c’est tout le contraire. La raison pour laquelle les docteurs chrétiens ont tellement combattu les idées gnostiques et autres de ce genre, c’est précisément parce que ces systèmes dévalorisaient l’humanité de Jésus et, de ce fait, étaient infidèles à l’antique témoignage préservé dans le Nouveau Testament. Mais il se peut aussi que, lorsque Brown et d’autres comme lui laissent entendre qu’il nous faut un Jésus plus « humain », un Jésus dont ils prétendent qu’il ne nous est pas présenté dans l’Évangile, ils ne se préoccupent pas des qualités que nous avons mentionnées. Il se peut qu’ils parlent de quelque chose de complètement différent. Il se peut qu’ils parlent simplement de sexualité.
Jésus était-il marié ?
Dans le chapitre suivant, nous étudierons le personnage merveilleux et intrigant de Marie Madeleine (qui, rappelons-le, est honorée comme sainte tant dans le catholicisme que dans l’orthodoxie, et non pas méprisée comme le prétend Brown) ainsi que, plus précisément, les éléments nous permettant de préciser ses relations avec Jésus. Puisque nous en sommes à considérer les éléments généraux et l’orientation de la vie de Jésus telle que la présente le Da Vinci Code, il apparaît opportun de discuter ici de la question du mariage de Jésus en général.
Il est important d’affirmer d’emblée que, si nous émettons des doutes sur un éventuel mariage de Jésus, ce n’est pas par « crainte » ou par haine de la sexualité ; c’est très souvent ce que veulent faire croire ceux qui affirment que Jésus était marié – à savoir que, bon sang ! nous ne pouvons pas supporter l’idée que Jésus était marié parce que nous nous faisons une idée vraiment bizarre du sexe et que, rien que d’y penser, notre foi s’en trouverait ébranlée, tellement nous détestons le sexe. Bizarre.
Il n’est question, ici, ni de crainte ni de dénégation. Il s’agit de voir ce que révèlent les textes et les meilleurs indices disponibles, du moment qu’on les considère honnêtement et objectivement. Dans le Da Vinci Code, notre ami Teabing (comme de bien entendu), explique à Sophie que, bien sûr ! Jésus était marié : « Il s’agit d’une déduction historique » (p. 307). Où trouve-t-on cela ?
Comme nous l’avons dit, les meilleurs documents « historiques » dont nous disposons à propos de la vie de Jésus sont les évangiles canoniques, qui ont été écrits quelques décennies seulement après sa mort et sa résurrection. Ils ont leurs limites, sans doute, comme tous les documents anciens ; cependant, pour répondre à des questions sur ce que Jésus a fait et sur ce qu’il était, c’est dans ces textes qu’il faudrait commencer à chercher (des textes, nous ne nous lassons pas de le répéter, auxquels Brown ne se réfère jamais). Et, surprise ! nulle part ils ne disent que Jésus était marié. Qu’il se soit jamais marié.
Bien sûr, on peut bâtir toute une théorie à propos de ce silence ; quelqu’un a même écrit un livre fondé sur une telle théorie, et nous avons entendu évoquer celle-ci à de nombreuses reprises : les évangiles ne parlent pas du mariage de Jésus parce que, être marié, c’était, pour les juifs de l’époque, un état normal ; on considère donc que ça allait de soi et on n’a pas jugé utile de le mentionner.
Pour Brown, cet argument pourrait aussi jouer en sens inverse : s’il n’était pas marié, les évangélistes auraient consacré quelques lignes à expliquer ou à défendre ce comportement, tant il aurait été exceptionnel.
Bien sûr, il est toujours risqué de fonder une théorie sur un silence mais on ne peut pas en rester là, il y a bien autre chose à dire à ce sujet. John Meier, de la Catholic University of America, a très bien démêlé la situation dans son livre : Jésus, un certain Juif. Nous allons reprendre ici deux de ses arguments.
Tout d’abord, Meier critique l’argument du silence parce que les évangiles ne taisent en aucune manière les autres relations de Jésus : ils mentionnent fréquemment ses père et mère et d’autres membres de sa parentèle. Ils racontent comment il est entré en contact – et même en conflit – avec des gens de Nazareth, où il avait passé toute sa vie. Luc va même jusqu’à donner le nom de certaines femmes qui faisaient partie du groupe de disciples du Christ et qui le suivaient et le servaient : Marie Madeleine, Jeanne et Suzanne (cf. Luc 8, 2 ; 3). Étant donné que les évangiles ne font pas silence sur les liens familiaux de Jésus et sur les femmes qui le suivaient, on ne voit pas pourquoi ils ne mentionneraient pas une épouse.
Ensuite, Meier en vient à l’argument selon lequel le mariage était une norme absolue pour les juifs, et en particulier pour les rabbins, à l’époque de Jésus, et que, pour préserver sa crédibilité, il aurait fallu présenter des arguments spéciaux expliquant pourquoi il n’était pas marié, car Jésus n’aurait certainement pas été pris au sérieux s’il avait été célibataire. Cette hypothèse est absolument sans fondement. Meier démontre qu’elle est fausse, à plusieurs niveaux. Tout d’abord, Jésus n’était pas un rabbin ; ses disciples l’appelaient « rabbi » – ce qui signifie « maître » – mais, à ce que l’on sait, rien ne prouve qu’il ait été un rabbin au sens formel et institutionnel.
Cette affirmation est boiteuse, en outre, parce qu’elle correspond à une image monolithique du judaïsme au ier siècle, image qui ne reflète pas la réalité. En fait, il y avait au moins une secte juive de cette période dont les membres pratiquaient le célibat : celles des esséniens, qui vivaient dans une communauté établie à Qumran, près de la mer Morte, et qui nous a laissé les manuscrits de la mer Morte.
De plus, une tradition est attestée dans le judaïsme : celle de personnages dont la vie était à ce point consacrée à l’œuvre de Dieu et à la Loi qu’ils étaient célibataires. On y compte le prophète Jérémie. Les traditions juives qui se sont développées à partir des textes scripturaires présentent un portrait de Moïse qui, après avoir rencontré Dieu sur le mont Sinaï, vécut en célibataire. Jean-Baptiste, presque certainement un personnage historique lui aussi, n’était pas marié ; non plus, de l’avis de la plupart des spécialistes, que Paul.
Meier conclut : « Lorsque nous mettons en relation toutes ces tendances, nous remarquons qu’il existait, au ier siècle ap. J.-C., un certain nombre de personnages et groupes notables qui pratiquaient le célibat : certains esséniens et qumranites, les Thérapeutes, Jean-Baptiste, Jésus, Paul, Épictète, Apollonius et divers membres vagabonds de la secte des Cyniques. Au ier siècle ap. J.-C., le célibat était toujours un choix rare et parfois contestataire. Mais c’était un choix viable. » (p. 342).
C’est ainsi : les textes les plus fiables ne démontrent en aucune manière que Jésus était marié et, d’après ce que l’on sait du milieu social du premier siècle, absolument rien n’empêchait qu’un individu désirant se consacrer entièrement à Dieu restât célibataire.
La vérité et ses conséquences
Le Da Vinci Code prétend que le christianisme traditionnel déprécie l’humanité de Jésus, mais cette accusation est ridicule. D’un bout à l’autre, les évangiles nous présentent quelqu’un de réel, de très humain, par opposition au personnage plutôt éthéré que l’on trouve dans les écrits gnostiques. Au cours des quatre premiers siècles de l’histoire du christianisme, il y eut de nombreux conflits et controverses théologiques, qui reflètent la détermination des chrétiens responsables de l’enseignement de la doctrine à être fidèles à ce que racontaient les évangiles et, aussi mystérieux que cela puisse paraître, à affirmer que Jésus était pleinement homme.
Nous pourrions aussi jeter un bref regard sur la dévotion et l’art des chrétiens au cours des siècles, depuis cette journée prétendument fatale, en 325, où Constantin aurait rejeté dans les ténèbres l’humanité du Christ. Tout au long des âges, la prière des chrétiens a souvent été en rapport avec Jésus par l’intermédiaire de ses « souffrances », sa compassion et sa Passion. L’art d’inspiration chrétienne nous présente un Enfant-Jésus tétant le sein de sa mère, un homme sanglant et meurtri, et même un cadavre muet, que sa mère tient dans ses bras.
L’idée que quiconque puisse prendre au sérieux l’intrigue du Da Vinci Code est riche d’enseignements : elle nous apprend que trop de gens – chrétiens ou non – n’ont absolument aucune idée du portrait que les évangiles nous tracent de Jésus, non plus que de la riche tradition de la réflexion théologique et spirituelle chrétienne sur le mystère de l’humanité de Jésus. Tout ce que ces gens peuvent savoir à propos de Jésus, ils ne l’ont pas appris dans les évangiles ni par la tradition chrétienne ; de ce fait, ils sont prêts à admettre des distorsions manifestes telles que celle que l’on trouve dans le Da Vinci Code. Le christianisme n’accorderait aucune valeur à l’humanité de Jésus ? Pour trouver la vérité, il suffit d’aller voir ce qui est accroché au mur de l’église la plus proche : deux bouts de bois ; un homme – pas un esprit ; pas un mythe. Un homme.