Journaliste, historienne.
Comment cela ?
C'est à cause de tout ce que nous avons déjà mis en lumière jusqu'ici. Le Da Vinci Code soutient que le Jésus des Évangiles n'est pas le vrai Jésus mais que celui-ci se trouve dans les écrits gnostiques. Par conséquent, d'après la logique du roman, l'Église est coupable d'avoir étouffé la vérité.
Pourquoi ce point de vue est-il erroné ?
Parce qu'il sous-entend qu'il n'y avait pas de raison valable de mettre en exergue les Évangiles et les témoins apostoliques de la vie et du ministère de Jésus qu'on y trouve. Et que si cette tradition a été sélectionnée c'est parce qu'elle servait un objectif politique. Et, comme nous l'avons vu, ce n'est tout simplement pas plausible, et c'est illogique.
Pourquoi est-ce illogique ?
Parce que si l'objectif n'était que de sélectionner les histoires qui allaient donner la meilleure couverture politique, les premiers chrétiens ont fait un travail lamentable puisqu'ils ont choisi une histoire qui a provoqué leur excommunication de la communauté juive puis leur persécution par les Romains.
Si l'histoire de Marie-Madeleine, racontée dans le Da Vinci Code, avait été vraie, il n'y aurait eu aucune problème pour que les premiers chrétiens l'adoptent. Il y avait, effectivement, dans l'Empire Romain, de nombreux mouvements gravitant autour de maîtres de sagesse, et aucun n'était persécuté. De plus, des femmes étaient partie prenante de diverses traditions religieuses et spirituelles et il n'y avait là rien de scandaleux.
Mais, au contraire, depuis le début, le christianisme a toujours maintenu le même thème : avec Jésus, Dieu est entré dans le monde d'une manière nouvelle, radicale. Cet homme a été exécuté comme criminel mais il est ressuscité des morts. Il n'y a qu'un seul Dieu et personne d'autre, pas même l'empereur, ne peut être reconnu comme divin. Et à cause de leur attachement à cette "histoire", des Chrétiens furent persécutés, arrêtés et exécutés eux-mêmes. C'est plutôt curieux pour des gens qui étaient supposés rechercher le pouvoir politique.
Mais l'Église a rejeté les écrits gnostiques, vous êtes d'accord ? N'est-ce pas de la répression ?
Non. Elle ne faisait que rejeter des contre-vérités. Les premiers siècles de l'histoire du christianisme furent propices à l'éclosion d'intenses débats théologiques. Par exemple, dans le Nouveau Testament, on peut voir que les premiers Chrétiens croyaient que Jésus est le Seigneur et qu'ils l'adoraient. Mais la signification de ce titre, en termes théologiques et philosophiques précis n'était cependant pas claire et il n'y a là rien de surprenant. Qu'est-ce que cela veut dire que Jésus est le Seigneur ? S'il n'y a qu'un seul Dieu, comment faire comprendre clairement que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois personnes divines ?
De plus, le christianisme, issu du milieu juif, a dû se confronter avec le monde païen, ses philosophies et ses visions de l'univers. Il fallait donc un travail de réflexion pour rendre intelligible à ces nouveaux auditeurs la vérité sur Jésus, telle qu'elle avait été découverte par les apôtres. Enfin, avec une réalité aussi mystérieuse, il y avait matière à ce qu'apparaissent des interprétations diverses, comme cela s'est produit au cours de ces premiers siècles. Par exemple, certains penseurs décidèrent que Jésus était pleinement Dieu mais pas pleinement homme, et que son corps était une sorte d'ectoplasme (docétisme). D'autres mouvements enseignaient qu'il n'était pas pleinement Dieu mais plutôt une sorte de demi-dieu (arianisme). Ou d'autres encore croyaient qu'il avait été adopté par Dieu comme son Fils à un moment précis, lors de son baptême au Jourdain, par exemple (adoptianisme).
Bon, il y a des opinions différentes. Et alors, où est le problème? Pourquoi l'Église y accordait-elle tant d'importance ?
Parce que c'est la vérité qui compte. L'examen de tous ces différent systèmes de pensée, ces hérésies, par les théologiens et maîtres chrétiens montrait que, chez l'un et l'autre, il manquait quelque chose. En partant du patrimoine légué par les témoins apostoliques de la vie et du ministère de Jésus, tel qu'on le lit dans les Évangiles et qu'il se reflète dans d'autres écrits des débuts, ils virent que chacune de ces interprétations comportait des failles. S'ils amplifiaient l'une des vérités, par exemple la pleine divinité de Jésus, ils en perdaient une autre, tout aussi importante, dans le cas de cet exemple, son indiscutable humanité. Les Chrétiens ont donc dû affronter les hérésies, au fur et à mesure qu'elles émergeaient. Et lorsque les idées paraissaient déficientes, c'est-à-dire qu'elles n'englobaient pas toute la vérité sur la personne de Jésus, elles étaient rejetées et, effectivement, condamnées. Pourquoi ? Parce que si certains se mettaient à suivre ces idées, ils allaient s'éloigner de la vérité sur Jésus, aussi mystérieuse et rigide qu'elle puisse être parfois. Vérité que les témoins mêmes de sa vie et de son ministère nous ont transmise. Il n'était pas question d'étouffer la vérité mais de la protéger.
Et toutes ces sorcières ? Le Da Vinci Code dit qu'au Moyen Âge, l'Église catholique en aurait tué cinq millions.
Oui, le roman dit cela et il dit aussi que ces cinq millions de femmes n'étaient pas des sorcières mais des savantes, des gitanes, des mystiques, des amoureuses de la nature et même des sages-femmes. Cinq millions. Ça fait beaucoup.
Mais c'est vrai ? C'est ce qui s'est passé ?
Non. Mais sachez, tout d'abord, que ce point est loin d'être ignoré des historiens. De nombreuses recherches sont en cours sur le sujet et, d'une manière générale, il en ressort ce qui suit. Entre les années 1500 et 1800 (époque très postérieure au Moyen Âge), il y a eu, en Europe et en Amérique du nord, environ quarante mille exécutions pour sorcellerie dont vingt pour cent concernaient des hommes. Certains des accusés étaient jugés par des autorités catholiques, d'autres par des protestants, et la plupart par des gouvernements. Des recherches approfondies ont été menées par un savant, sur la période qui va de 1550 à 1630, en France, Suisse et Allemagne, pays qui étaient alors plongés dans la tourmente et les tensions consécutives à la Réforme.
La plupart des femmes condamnées pour sorcellerie étaient pauvres et défavorisées, et elles avaient été dénoncées, non par des autorités religieuses mais par leurs voisins. Plus de la moitié des accusées ont été acquittées. Et la recherche a montré qu'aucune de celles qui ont été finalement exécutées ne l'a été pour avoir pratiqué une quelconque religion païenne centrée sur la femme. Ces exécutions, qui reflètent un état d'esprit d'une autre époque, complètement différente, sont, bien sûr, tragiques et injustes. Mais il n'empêche que cette affirmation, selon laquelle "cinq millions" de femmes auraient été exécutées pour sorcellerie, par l'Église catholique, est une pure invention.
Quelles autres erreurs y a-t-il dans le Da Vinci Code au sujet de l'Église catholique ?
Il y a, dans le roman, de nombreuses discussions sur les origines de l'iconographie et des sacrements chrétiens dans lesquelles tout est faux. Mais comme, pour la majeure partie, cela n'a pas été retranscrit dans la version cinématographique, nous n'en parlerons pas. Cependant, ce qui apparaît constamment, dans le film, c'est cette description étrange du passé et du présent, qui, prise a contrario, est presque un compliment envers le Catholicisme.
Tout au long du Da Vinci Code, l'Église catholique est vue comme le théâtre de tout enseignement et réflexion sur Jésus. Et la croyance en la divinité de Jésus est présentée comme une tare spécifique à l'Église catholique. C'est curieux car, bien sûr, il n'y a pas que les Catholiques qui y croient. Les Orthodoxes des Églises d'Orient et les Chrétiens protestants sont dans le même bateau. L'Église catholique n'est pas seule à reconnaître l'autorité des quatre Évangiles du Nouveau Testament. Tous les Chrétiens le font. D'autre part, nous l'avons déjà vu, les Protestants se sont abondamment livrés, en leur temps, à la chasse aux hérésies et aux sorcières. Ce ne sont pas des évêques catholiques qui étaient en fonction dans le Salem du dix-septième siècle, dans le Massachusets.
Et pourtant, bizarrement, malgré des croyances partagées par tous les Chrétiens, ce n'est pas le christianisme qui, dans le Da Vinci Code, est épinglé comme coupable et ennemi des "véritables" intentions de Jésus, mais seulement l'Église catholique. D'un côté, c'est un compliment, au sens où, dans ce roman, l'Église apparaît manifestement comme le milieu fondamental du christianisme. Mais de l'autre, c'est une manifestation d'anti-catholicisme, simpliste, inculte et malveillante, telle qu'on en a déjà vu et qu'on en verra sans doute encore.