Journaliste, historienne.
Pour se rendre compte à quel point il s’est trompé à propos de Léonard de Vinci, c’est bien simple : il suffit de prendre le nom de l’artiste. Dans le titre déjà et tout au long du roman, Brown et ses personnages – tous des spécialistes – appellent cet artiste « Da Vinci ». Oui mais… ce n’est pas son nom. Que ce soit dans les livres d’histoire ou dans les ouvrages pédagogiques, nulle part on ne l’appelle ainsi. Il s’appelait « Leonardo » et il était le fils illégitime d’un certain Piero da Vinci ; il était né en 1452 dans la ville de Vinci, proche de Florence. Donc, bien évidemment, « da Vinci » signifie « (originaire) de Vinci ». Prétendre être un expert en matière artistique et l’appeler de bout en bout « da Vinci », c’est tout aussi crédible que si un soi-disant expert en religion affirmait que le nom de famille de Jésus était « de Nazareth ».
Prenez un quelconque livre d’histoire : vous verrez qu’on y parle de Léonard, ou Leonardo, pas de « da Vinci ». Allez dans une bibliothèque, du moins aux États-Unis, et cherchez une biographie de l’artiste ; vous ne la trouverez pas sous D ou V ; vous la trouverez sous L, comme Leonardo, ou Léonard, parce que c’est son nom. Du moins pouvons-nous être d’accord sur ce point : un auteur qui, dans son roman, n’est même pas capable de donner son nom exact au personnage historique central n’a pas de leçon d’histoire à nous donner. Il peut nous distraire d’autres manières mais il ne faudrait surtout pas aller chercher dans le Da Vinci Code nos idées sur l’histoire, la religion ni même l’art.
Qui était Léonard ?
Il est vrai que Léonard est l’un des personnages les plus originaux de l’histoire de l’Occident. Le corpus de ses œuvres et de ses idées pourrait alimenter un grand nombre de romans ; pourtant, le véritable Léonard, tel que nous le connaissons, ne ressemble guère à l’image que Brown nous en donne. Il affirme que Vinci était « un homosexuel flamboyant et un adepte du culte de l’ordre naturel divin – deux particularités qui le mettaient, pour l’Église de son époque, en état de péché perpétuel » (p.
En réalité, le seul véritable conflit récurrent que Léonard eut avec « l’Église », ce fut sa tendance à ne pas terminer l’exécution des travaux dont il avait accepté la commande. Mais c’est là une autre question. D’après le portrait général que nous en brosse le Da Vinci Code, on imagine un génie incompris, contestataire, obsédé par l’idée d’être rejeté par la religion chrétienne et compensant ce rejet par une production extrêmement abondante. (Et, ne l’oublions pas ! il était aussi grand maître du prieuré de Sion, une organisation qui, comme nous le verrons dans le prochain chapitre, n’a probablement jamais existé, en tout cas pas sous la forme présentée par Brown ni pour les raisons qu’il en donne.) Ce portrait ne correspond pas vraiment au personnage qu’était en réalité Léonard, surtout si nous le replaçons dans le contexte de son époque.
Prenons d’abord l’élément à scandale : Léonard était-il un « homosexuel flamboyant » ? Rien ne le prouve. Certes, en 1476, il fut, en compagnie de trois autres personnes, accusé de sodomie avec un prostitué bien connu de Florence. Les accusations ne furent pas retenues. C’est la seule évocation d’une éventuelle activité homosexuelle – et même sexuelle en général – que l’on trouve, à propos de Léonard, dans toutes les sources primaires qui évoquent sa vie, et notamment ses volumineux carnets. Ainsi que l’écrit Sherwin B. Nuland dans sa biographie de Léonard de Vinci : « Cet épisode est la seule allusion à une activité sexuelle de Léonard, et ceux qui ont fait les études les plus poussées