Journaliste, historienne.
Nous ne l'affirmerons jamais assez : les historiens d'art sont tous effarés de l'impact du Da Vinci Code sur l'opinion de ses lecteurs vis à vis de Léonard de Vinci, en particulier, et de l'art, en général. Ce livre donne de cet artiste une vision déformée et caricaturale, et tout le travail délicat, fascinant, subtil, d'interprétation et d'appréciation des ouvres d'art se trouve réduit à la recherche de codes qui y seraient cachés.
Il ne devrait rien y avoir à dire de plus. Mais, aussi incroyable que cela paraisse, pour certains, ni le fait que le Prieuré de Sion n'existe pas et qu'en conséquence les allégations sur Léonard de Vinci soient fausses, ni le témoignage répété d'historiens d'art disant que les assertions du Da Vinci Code sur l'art sont erronées, rien de tout cela ne suffit. Ils persistent à "croire". Ils continuent à être persuadés que, dans La Cène, le personnage à droite de Jésus est Marie-Madeleine. Pourquoi ? Parce qu'ils l'ont lu dans le Da Vinci Code.
Quelles autres erreurs sur Léonard de Vinci, y a-t-il dans le Da Vinci Code ?
D'abord, il y a erreur sur son nom. Dan Brown affirme que c'est, en partie, sa femme qui l'a encouragé à écrire ce roman, celle-ci étant, dit-il, historienne d'art. Et il peuple son roman d'experts qui discutent de la vie et des ouvres de Léonard. Le problème, c'est que tous parlent de lui en l'appelant "De Vinci" alors que ce n'est pas son nom mais celui de sa ville natale, Vinci, une petite cité de Toscane.
Et ce point n'est pas aussi mineur q'il y paraît. De quelqu'un qui prétend dévoiler la "vérité vraie" sur un sujet, on peut légitimement attendre une chose aussi simple que le nom exact de la personne concernée. Si vous cherchez cet artiste dans l'index d'un livre d'art, ou dans une encyclopédie, vous n'allez pas le trouver dans les "D" ni dans les "V" et l'auteur ne l'appellera jamais "de Vinci" mais "Léonard".
Brown décrit de manière tout aussi erronée la vie et la carrière de Léonard. Il dit que c'était un homosexuel flamboyant alors qu'en fait, on ne connaît pratiquement rien de sa vie sentimentale. En 1476, dans sa jeunesse, il fut accusé anonymement, avec quatre autres jeunes gens, d'avoir une liaison homosexuelle. Mais ils furent tous acquittés. Un tel incident ne fait pas de lui un homosexuel flamboyant.
Brown dit de Léonard qu'il était peintre, et surtout de sujets religieux. Il écrit qu'il avait "composé un impressionnant ensemble de tableaux à thème religieux" et "accepté des centaines de commandes du Vatican". C'est absolument faux.
Pour commencer, la peinture n'était pas son activité principale. Bien sûr, il peignait, mais l'essentiel de son ouvre consiste en dessins et études scientifiques. Il a produit quelques sujets religieux et une seule et unique commande pour un pape, Léon X. Et il a passé le plus clair de son temps à faire des expériences scientifiques.
Et qu'en est-il de la foi de Léonard ? Le Da Vinci Code dit que c'était un grand adorateur de la nature et que l'Église le jugeait en perpétuel état de péché.
Voici encore une lecture erronée de l'Histoire. Après tout, si Léonard était tellement réprouvé par l'Église, pourquoi le Vatican lui aurait-il commandé des centaines d'ouvres – ou même la seule commande avérée – comme l'affirme, à tort, le Da Vinci Code ?
Léonard a laissé de volumineux cahiers de notes, remplis de son écriture renversée et ces écrits donnent une bonne idée de ses croyances religieuses. Ce qu'on y trouve ne peut pas, sans doute, être considéré comme des croyances chrétiennes en plein accord avec les enseignements de l'Église Catholique. Mais, d'autre part, il faut se souvenir que c'était la Renaissance. Celle-ci fut une période de prodigieux bouillonnement intellectuel, les Européens redécouvrant des formes et modèles de la Grèce et de la Rome antiques, dans le domaine de l'art mais aussi de la pensée. La nature devint l'objet d'un grand intérêt et d'un engouement croissant des artistes qui s'efforçaient de la représenter avec précision.
Ce serait une erreur, cependant, de penser que cette activité était en opposition avec l'Église Catholique car il n'en était rien. En fait, l'Église était, à l'époque, le lieu, par excellence, ou se déployait toute activité intellectuelle, et nombre de ceux qui y étaient profondément engagés, même avec le patrimoine païen de la culture classique, étaient des clercs. Léonard croyait en Dieu, cela ne fait aucune doute. Il semble qu'à travers la science et l'art, il ait avant tout recherché Dieu, en étudiant et représentant sa création. Ce n'était pas un fervent pratiquant et, comme beaucoup de ses contemporains, il était profondément anti-clérical. Mais, dévot ou non, Léonard n'était pas un adorateur de la nature et il n'était pas considéré comme tel par les dirigeants de l'Église qui, en fait, commanditaient ses travaux.
Le Da Vinci Code prétend que le nom de Mona Lisa aurait été attribué par Léonard pour manifester son adhésion aux idéaux androgynes du vrai Jésus. Ce serait un anagramme de noms de dieux et déesses égyptiens.
Le Prieuré de Sion n'a pas existé et rien ne laisse penser qu'à la Renaissance, on ait pu croire que l'enseignement de Jésus concernait le féminin sacré. Ce n'est donc pas possible. S'il vous en faut plus, réfléchissez à cela : Léonard n'a pas donné de nom à ce tableau. Il n'en a même pas fait mention dans ses volumineux cahiers. Ce n'est que des années plus tard qu'un de ses biographes l'appellera Mona Lisa.
Et qu'en est-il de La Cène ?
Oui, qu'en est-il ? Il y a bien des choses que Brown a mal comprises dans ce tableau et nous allons le voir en détail. Mais auparavant, au risque de lasser, il faut rappeler ce que Brown affirme : Léonard aurait caché dans ce tableau des codes au sujet de la "vraie" relation entre Jésus et Marie-Madeleine, parce qu'il était membre du Prieuré de Sion, lequel était chargé de protéger ce secret. Mais, comme le Prieuré de Sion n'existait pas, cela ne peut pas être vrai. Sans compter, encore une fois, que, du Moyen Âge à la Renaissance, l'époque de Léonard, Marie-Madeleine n'a jamais joué aucun rôle dans tout ce qui avait trait au Graal.
Mais, de nouveau, comme ce genre de raisonnement simple ne marche pas pour tout le monde, nous allons entrer un peu plus dans le détail. Concentrons-nous donc sur la description du personnage controversé.
Vous voulez dire, le personnage appelé Jean mais qui est en fait Marie-Madeleine ?
Oui, celui-là. Mais il s'agit bel et bien de Jean. L'interprétation de Brown repose sur le fait que ce personnage n'a pas de barbe et qu'il aurait, selon certains, une apparence féminine. C'est pourquoi il devrait être une femme.
Une telle affirmation dénote un monumental manque de connaissances en matière d'art. A cette époque, l'apôtre Jean était presque toujours dépeint ainsi, très jeune, beau et imberbe. Cela correspondait à un type, celui de l'étudiant. Si on dit qu'en représentant Jean ainsi dans La Cène, Léonard essayait de dépeindre Marie-Madeleine, cela oblige à croire que tous les autres artistes de la Renaissance faisaient de même. Il y a encore beaucoup d'autres erreurs dans l'interprétation de Brown, mais espérons que cet élément suffise à clarifier ce qu'est réellement cette oeuvre, par opposition au fantasme qu'il a forgé.
Et les autres oeuvres ?
Là aussi, Brown se trompe presque partout. Notamment, et c'est plutôt drôle, quand il parle du tableau de Léonard, La Vierge des Rochers, qui se trouve au Louvre. Non seulement, sa description du contenu de l'ouvre est fausse, mais le plus ridicule, c'est quand il raconte ce que Sophie Neveu fait du tableau.
Au moment où celle-ci veut s'échapper du Louvre, elle utilise La Vierge des Rochers comme bouclier et menace de la détériorer. On la voit saisir le tableau et enfoncer son genou dans la toile. Or, non seulement cette oeuvre fait environ deux mètres de haut, mais elle est habillée d'un cadre en bois très lourd. Donc, là encore, le Da Vinci Code raconte des sottises, car, franchement, ce scénario est impossible.
Mais qu'est-ce que cela peut faire ?
C'est important parce que c'est encore un exemple des erreurs dont ce roman et ce film sont criblés. Et il n'y a de doute sur aucune d'elles. Brown a tout faux en art et en Histoire aussi. Comme l'a dit, une fois, un professeur d'histoire de l'art, en présence de l'auteur : "Quand des gens me disent combien le Da Vinci Code leur en a appris sur l'art, je leur dis qu'il ne peuvent rien découvrir sur l'art à partir de ce livre".