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Election divine
Amy Welborn

Journaliste, historienne.


D’après le Da Vinci Code, le christianisme tel que nous le connaissons aujourd’hui, nous le devons, non pas à Jésus et à ses disciples, mais à l’empereur Constantin, qui régna sur l’empire romain au ive siècle. Est-ce vrai ?

Est-il vraiment besoin le dire ? C’est faux, bien entendu.

Il est vrai que le christianisme moderne est divers ; pourtant, au cœur de toute foi chrétienne, il y a la conviction que Jésus, pleinement divin et pleinement humain, est Celui par qui Dieu réconcilie le monde – et chacun de nous – avec Lui, et que l’on atteint au salut (ce qui signifie participer à la vie de Dieu) par la foi en Jésus, lequel n’est pas mort mais est vivant.

Par le truchement des héros de son livre, Brown voudrait nous faire croire que cette foi – cette religion – a été bâtie de toutes pièces par un empereur romain du ive siècle. Selon lui (et comme l’explique Teabing), voici ce qui se serait passé : Jésus était vénéré comme un maître de sagesse. Des textes affirmant sa nature purement humaine étaient largement diffusés – rappelez-vous : sa vie a été « narrée par des milliers de disciples ». Lorsque Constantin arriva au pouvoir, il jugea néfastes les conflits entre christianisme et paganisme, qui menaçaient de provoquer l’éclatement de son empire. Alors, il opta pour le christianisme, convoqua des centaines d’évêques au Concile de Nicée, qu’il obligea à affirmer que Jésus était le Fils de Dieu – pas plus difficile que ça !

Franchement, cela paraît bizarre. Reprenons tout cela en détail, puis nous étudierons la question de la divinité de Jésus.

Constantin
Constantin (v. 272 – 337) est devenu empereur de Rome en 306, et il conforta son pouvoir en 312 suite à sa victoire sur un rival, à la célèbre bataille du pont de Milvius ; l’histoire raconte qu’il aurait eu une vision, qu’il interpréta dans un sens chrétien, et que cette vision lui aurait donné force et inspiration. Jusqu’alors, de façon générale, il était illégal de pratiquer le christianisme dans l’empire romain et, en fait, jusqu’au règne de Dioclétien (303-305), mort quelques années auparavant, les chrétiens avaient été victimes de persécutions particulièrement sévères dans tout l’empire.

(À ce stade, on pourrait à bon droit se demander pourquoi l’empire romain prenait la peine d’emprisonner et de torturer des gens qui voulaient rester fidèles à un maître de sagesse – si Jésus n’était que cela. Pourquoi d’ailleurs des disciples de ce maître auraient-ils constitué une quelconque menace pour l’empire ? Celui-ci abondait en écoles et systèmes philosophiques – mais seuls les chrétiens étaient persécutés. Pourquoi ?)

Quelle qu’en soit la raison – peut-être possédait-il une faible étincelle de la vraie foi, peut-être certains membres de sa famille étaient-ils chrétiens, ou peut-être encore s’agissait-il pour lui de mystérieux calculs politiques –, l’un des premiers actes de Constantin fut de publier un édit de tolérance du christianisme, qui mit fin aux persécutions, provisoirement du moins.

Il est vrai que, pendant son règne, Constantin ne se contenta pas de tolérer le christianisme, il le favorisa. On ne sait pas très bien quels furent ses motifs. Certes, il voulait unifier l’empire qui, depuis un siècle, était sérieusement ébranlé par une succession de divisions et de conflits ; et il est certain qu’il s’est servi de la religion à cette fin. Mais peut-être aussi avait-il ressenti la force de cette religion alors que l’influence de la religion romaine traditionnelle commençait à décliner. Il est aussi possible qu’il ait été influencé par des penseurs chrétiens de son entourage, et peut-être même par certains membres de sa famille ; il n’en reste pas moins que, à un moment, Constantin décida que le christianisme serait cette force unificatrice.

Pour nous qui sommes accoutumés à la séparation de l’Église et de l’État, tout cela paraît étrange ; pourtant, dans le monde ancien, une telle séparation n’existait tout simplement pas, dans aucune culture. Chaque état considérait qu’il était soutenu, d’une manière ou d’une autre, par la faveur des dieux et se jugeait donc responsable de soutenir les institutions religieuses. Jusqu’à Constantin, ces institutions religieuses avaient été les temples des dieux romains. Lorsque Constantin décida d’accorder sa préférence et son soutien au christianisme, il adopta naturellement la même attitude vis-à-vis des institutions chrétiennes : il finança la construction d’églises et il intervint dans les affaires de l’Église à un point qui, aujourd’hui, nous paraît tout à fait surprenant.

Le Concile de Nicée
Il est vrai, par ailleurs, que Constantin a bien convoqué le Concile de Nicée, en Asie Mineure – la Turquie d’aujourd’hui – en 325. En fait, c’était la deuxième fois qu’il convoquait une assemblée des évêques. S’il est vrai que tous les évêques n’y ont pas assisté – en particulier, il y eut peu d’évêques venus de la partie occidentale de l’empire –, ce concile n’en avait pas moins pour but de prendre des décisions qui devaient affecter l’ensemble de l’Église, et c’est pourquoi il est qualifié de « concile œcuménique ». Mais pourquoi ? Pourquoi Constantin a-t-il pris cette décision ? Eh bien ! d’après Brown, c’est parce qu’il voulait transformer le christianisme pour le rendre plus puissant et pour le faire mieux correspondre à ses propres fins. Pour lui, ce maître Jésus, aussi sage fût-il mais mortel, ne présentait aucun intérêt ; par contre, en tant que Fils de Dieu, il pourrait lui être très utile.

C’est là un aspect sur lequel il convient de s’attarder un peu car c’est quand même étonnant : voilà trois cents évêques qui se réunissent à Nicée, des évêques qui, selon Brown, croyaient que Jésus était « un prophète mortel ». Et Constantin leur dit de déclarer que Jésus est Dieu. Ils disent : « D’accord ! Tout ce que vous voudrez ». Une fois encore, on ne peut s’empêcher de se dire : ce n’est pas aussi simple. Ce n’est pas logique, ce n’est pas ce que les sources disent ; en fait, ce n’est pas du tout ainsi que les choses se sont passées.

Pourquoi n’est-ce pas logique ? Peut-être parce que, quand on examine ce que faisaient les évêques avant de se réunir à Nicée – les liturgies qu’ils célébraient, les traités qu’ils écrivaient et utilisaient, les Écritures (qui, à l’époque, étaient bien établies) qui inspiraient leur prédication et qu’ils enseignaient –, on ne peut vraiment pas dire qu’ils croyaient que Jésus étaient « un prophète mortel ».

Jésus est Seigneur !
Est-il vrai que, pendant les trois siècles qui ont précédé Nicée, ce que nous appelons « christianisme » se réduisait à transmettre et diffuser la sagesse du prophète Jésus ?

Non. En fait, le christianisme n’a jamais été cela. En étudiant les évangiles et les épîtres de Paul – tous textes qui ont été écrits entre 50 (environ) et 95, on constate que, toujours, Jésus est présenté comme un être humain en qui Dieu a demeuré d’une manière absolument unique en son genre.

Les évangiles précisent bien que les Apôtres n’ont absolument pas compris qui était Jésus – avant la Résurrection. On les voit sans cesse se poser des questions, se tromper et, bien entendu, en fidèles juifs qu’ils étaient, ils ne pouvaient considérer Jésus qu’en fonction du contexte qu’ils connaissaient : c’était un prophète (oui), un enseignant, un « fils de Dieu » et un « messie ». Dans le contexte juif, ces deux derniers termes n’impliquaient aucunement qu’il eût une nature divine : ils impliquaient simplement qu’il était le sujet d’une élection divine particulière.

Pourtant, à la lumière de la Résurrection, les Apôtres ont finalement compris ce à quoi Jésus avait fait allusion tout au long de son ministère et qu’il avait finalement explicitement affirmé, comme on peut le lire aux chapitres xiv à xvii de l’évangile de Jean : à savoir que le Père et lui étaient un.

En lisant le Nouveau Testament, on constate que cette affirmation est exprimée de multiples manières : dans les évangiles, ce sont les souvenirs de la conception virginale – unique en son genre – par l’opération du Saint-Esprit (cf. Matthieu 1-2 ; Luc 1-2) ; dans tous les récits du Baptême et de la Transfiguration de Jésus ; dans le fait que Jésus pardonnait les péchés, ce qui fit scandale car « qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? » (Marc 2,1-12 ; cf. Luc 7, 36-50) ; et aussi dans différentes paroles rapportées de lui dans les évangiles synoptiques, mais aussi chez Jean, où Jésus s’identifie au Père d’une manière qui implique que, lorsque nous rencontrons Jésus, nous rencontrons Dieu dans sa miséricorde et son amour (cf. Matthieu 10, 40 ; Jean 14, 8-14).

Si nous passons maintenant aux Actes des Apôtres et aux épîtres de Paul, qui reflètent la prédication des Apôtres et de l’Église primitive, on ne peut s’empêcher d’arriver à la conviction que, ce qu’ils prêchent fondamentalement, c’est que Jésus est, non pas un maître à penser ou un sage, mais le Seigneur (cf. par exemple Colossiens 1 ou Philippiens 2, deux épîtres qui ont été rédigées une vingtaine d’années après la résurrection de Jésus.)

(Soit dit en passant, il ne s’agit pas ici de « prouver » que Jésus est Dieu mais plutôt de montrer que les premiers chrétiens l’adoraient comme Seigneur et ne se contentaient pas d’être les disciples d’un maître de sagesse mortel. Ce que l’on peut croire à propos de Jésus ne dépend pas de moi ni, pardieu ! de Dan Brown. Pour rencontrer Jésus, il faut le chercher non pas dans un roman mais dans les évangiles eux-mêmes.)

Il suffit de consulter brièvement n’importe quelle collection de textes de cette période pour constater que, au cours des siècles suivants, les chrétiens n’ont cessé d’approfondir la conception d’un Jésus de nature à la fois mortelle et divine. Pour n’en citer qu’un exemple, Tatien était un auteur chrétien qui a vécu au second siècle ; il a écrit : « Nous ne nous comportons pas comme des fous, ô Grecs, lorsque nous annonçons que Dieu est né sous la forme d’un homme » (Discours aux Grecs).

Au cours de ces siècles, comme nous l’avons vu, ceux qui, dans le christianisme, étaient chargés de l’enseignement se voyaient obligés de préciser la foi chrétienne face aux hérésies. L’une de celles-ci, qui posa un grave problème au iie siècle, fut le « docétisme », dont le nom dérive d’un mot grec qui signifie « je semble ». Pour les tenants du docétisme, Jésus était divin à l’exclusion de toute nature humaine authentique. Ils croyaient que sa forme humaine et ses souffrances n’avaient pas été réelles, que ce n’avaient été que des apparences. L’existence du docétisme est un cas limite qui démontre que la divinité de Jésus était certainement prise très au sérieux avant le ive siècle.

Il ne s’agit pas ici de se plonger dans toutes les significations et implications des natures humaine et divine de Jésus mais simplement de faire remarquer les erreurs grossières contenues dans la présentation que fait Brown de la manière dont les premiers chrétiens considéraient Jésus. Il prétend que l’idée de la divinité de Jésus a été inventée par Constantin au ive siècle ; ainsi que le démontrent clairement les témoignages du Nouveau Testament et des trois premiers siècles de la pensée et de la liturgie chrétiennes, c’est faux. Et ceux qui veulent vraiment savoir ce que les premiers chrétiens croyaient et enseignaient feraient mieux, en fait, d’aller consulter une source primaire plutôt qu’un roman à succès.

Quelle est cette source ? C’est le Nouveau Testament, bien entendu, et tous ceux qui s’intéressent sérieusement à ces questions devraient le lire, l’étudier et le méditer. Et puis, ne l’oublions pas : dans le Da Vinci Code, lorsqu’il discute de l’identité de Jésus, pas une seule fois Brown ne cite l’un quelconque des livres du Nouveau Testament. Pas une seule fois !

Arius et le Concile
Cela dit, il est vrai que le Concile de Nicée a traité de la question de la divinité de Jésus, mais pas du tout comme le prétend le Da Vinci Code.

C’est évident, pour autant qu’on prenne la peine d’y réfléchir quelques minutes : il est difficile de saisir et d’exprimer cette réalité : Jésus est à la fois pleinement divin et pleinement humain ; cela pose toute une série de questions intéressantes et épineuses, des questions auxquelles l’Écriture ne donne pas des réponses directes et explicites. Ce que le Nouveau Testament raconte, c’est l’expérience de ceux qui ont personnellement rencontré Jésus : celui qu’ils ont connu était pleinement homme et, en lui, ils ont rencontré Dieu, lui qui pardonnait les péchés comme le fait Dieu, lui qui parlait avec l’autorité de Dieu, lui qui n’a pas été vaincu par la mort. Comment expliquer cela ? Comment le définir ?

Cela a pris plusieurs siècles et, comme c’est souvent le cas, ce sont des conflits intellectuels qui ont imposé la nécessité de définir plus précisément et plus clairement l’identité de Jésus. Des idées étaient avancées : Jésus n’était pas, en fait, vraiment humain, ou encore : Dieu s’est contenté de prendre la forme d’une personne humaine, comme un costume (docétisme) ; mais, manifestement, ces idées ne concordaient pas avec le témoignage des Apôtres. En conséquence, il a fallu que des évêques et des théologiens reformulent le témoignage des Apôtres d’une manière qui fût compréhensible pour leur époque et qui répondît aux questions que les gens leur posaient.

Cela ne fut pas facile car, ainsi que nous l’avons dit, il s’agit là d’un concept qu’il nous est suprêmement difficile d’admettre. Mais il ne faut pas oublier ce sur quoi s’appuyaient fondamentalement ceux qui défendaient le savoir ancien selon lequel Jésus était à la fois pleinement humain et pleinement divin. Le principe était le suivant : Comment pouvons-nous parler de Jésus d’une manière qui soit absolument fidèle à l’image, à la fois complète et complexe, que nous donnent de lui les témoignages apostoliques ? Et c’est vrai que les évangiles nous présentent un Jésus qui a faim, qui a peur, qui se met en colère ; mais il est tout aussi vrai qu’ils nous le montrent agir avec l’autorité de Dieu et ressusciter des morts. Quel que soit le langage que nous employions pour parler de Jésus, ce langage doit être fidèle à la totalité du témoignage à la fois mystérieux et exaltant enregistré dans les évangiles et dans d’autres textes de l’Église primitive.

Au début du ive siècle, quelqu’un proposa une manière particulièrement séduisante de résoudre ce dilemme ; il s’agissait d’un prêtre nommé Arius, qui vivait à Alexandrie, en Égypte.  Arius enseignait que Jésus n’était pas pleinement Dieu ; sans doute était-il la plus élevée des créatures de Dieu mais il ne participait pas complètement de l’identité et de la nature de Dieu. Les idées d’Arius eurent beaucoup de succès, elles se propagèrent très rapidement, et c’est pour résoudre précisément ce conflit-là – entre les disciples d’Arius et ceux qui restaient fidèles au christianisme traditionnel – que fut convoqué le Concile de Nicée.

Pour ce faire, celui-ci a réaffirmé la nature divine de Jésus, recourant pour cela à des termes philosophiques parce que c’était en recourant à un langage philosophique qu’Arius avait posé son argument. Le résultat, c’est celui que nous lisons dans le credo de Nicée, qui dit que Jésus est « Dieu [né] de Dieu, Lumière [née] de [la] lumière, engendré non pas créé, consubstantiel au Père… »

Ainsi que l’écrit Luke Timothy Johnson, spécialiste des Écritures, dans son livre : The Creed : « C’est pourquoi, à Nicée, les évêques ont considéré qu’ils corrigeaient une distorsion et non pas qu’ils inventaient une doctrine nouvelle. Ils étaient obligés de recourir au langage philosophique de l’être parce que celui-ci était devenu le langage de l’analyse et parce que les Écritures ne fournissaient aucun terme suffisamment précis pour dire ce qui, à leur avis, devait être dit […] Dans ce sens, ils ne considéraient pas qu’ils dénaturaient le témoignage complet de l’Écriture mais plutôt qu’ils le préservaient » (p. 131).

Et, effectivement, cette décision fut confirmée par vote, que Brown évoque triomphalement : pour lui, le principe même d’un vote infirme toute cette entreprise. À vrai dire, dans les traditions juive et chrétienne, les hommes ont recouru à divers moyens pour essayer de discerner la volonté et la sagesse de Dieu. Par exemple, tant l’Ancien que le Nouveau Testaments nous racontent que des dirigeants ont été choisi par tirage au sort parce que ceux qui étaient appelés à faire de tels choix croyaient que Dieu guiderait le résultat. Et, au rebours de ce que prétend Brown, ce ne fut même pas « un vote assez serré » : il n’y eut que deux évêques, sur environ trois cents (le nombre exact varie) pour voter en faveur de la conception restrictive de Jésus avancée par Arius.

Encore une erreur
Nous constatons donc, une fois de plus, que presque tout ce que Brown raconte sur cet aspect de l’histoire chrétienne est incorrect. Il affirme que, jusqu’au ive siècle, le « christianisme » n’était qu’un mouvement qui s’était constitué autour des idées de Jésus, considéré comme « un prophète mortel ».

Il suffit de lire le Nouveau Testament, écrit quelques décennies après la résurrection de Jésus, pour voir que ce n’est pas le cas : les premiers chrétiens allaient prêchant que « Jésus est le Seigneur ». Brown dit que le Concile de Nicée a inventé l’idée de la divinité du Christ. C’est faux. Il aurait voulu préserver l’intégrité du témoignage ancien concernant Jésus, mystérieusement humain et divin. Faux encore, sur tous les points. Et ce n’est pas fini !