Journaliste, historienne.
Le Christianisme a commencé il y a longtemps. Il doit, par conséquent, être difficile de bien cerner la personne de Jésus ainsi que ses paroles et ses actes.
Certes, le Christianisme a commencé il y a près de deux mille ans, mais, aussi curieux, que cela paraisse, il subsiste encore bon nombre de textes permettant de se faire une idée juste de ce qu'il était à ses débuts.
Bien sûr, il existe des failles énormes, de vastes questions et un nombre non négligeable d'ambiguïtés. C'est ce qui fournit du travail aux historiens. Cependant, il faut réaliser qu'il s'agissait, au départ, d'un mouvement religieux relativement insignifiant, né au cours des remous de l'Empire Romain, qui organisait ses réunions essentiellement chez des particuliers et dont le fondateur a été exécuté comme criminel. Il est d'autant plus étonnant de voir tout ce que ce premier siècle nous a transmis : les Évangiles, des homélies et lettres d'évêques et autres enseignants, des directives morales et théologiques, des prières, et même des témoignages d'activité liturgique et artistique .
Oui, je sais. Dan Brown utilise beaucoup de ce matériel pour expliquer l'histoire du Christianisme dans le Da Vinci Code.
En réalité, ce n'est pas ce qu'il fait. C'est l'un des points les plus importants dont il faut être conscient si vous commettez l'erreur de prendre ce roman, ou ce film, pour une source de données historiques fiables. Il subsiste littéralement des quantités de textes de cette époque mais Brown n'en cite aucun. Il évite même soigneusement les documents les plus contemporains de la vie de Jésus.
Quels documents ?
Les lettres de Paul et les Évangiles. Les savants estiment, par exemple, que le plus ancien texte de ce qui est devenu le Nouveau Testament, la première lettre de Paul aux Thessalonissiens, aurait été écrit dans les années 57-58 de l'ère chrétienne, à peine plus de vingt ans après la mort de Jésus.
Mais attendez, le Da Vinci Code mentionne des évangiles, les évangiles gnostiques. Ils existent bien, n'est-ce-pas ?
Oui, effectivement, il y a bien des écrits qu'on appelle aujourd'hui les évangiles gnostiques. Mais ils ne peuvent rien nous dire d'intéressant sur les tout débuts du christianisme, ni sur le ministère de Jésus, ni même sur Marie-Madeleine.
Pourquoi dites-vous cela ?
Parce que les livres cités comme preuves dans le Da Vinci Code sont très postérieurs aux écrits du Nouveau testament. Ils datent d'une période qui va de la fin du deuxième siècle, au plus tôt, jusqu'au début du cinquième siècle.
Je trouve ça difficile à croire. Nous parlons de textes qui ont été écrits il y a deux mille ans. Je ne crois pas que, dans des documents aussi anciens, il y ait moyen de distinguer les textes décrivant ce qui s'est vraiment passé de ce qui a été rajouté. Je crois qu'il faut les prendre globalement et faire avec.
Les historiens ne sont absolument pas d'accord avec cela. Il est vrai que la datation de textes anciens dépend parfois de l'avis des experts et on peut toujours la remettre en cause. Mais il n'y a pratiquement pas de contestation sur le fait que les écrits gnostiques utilisés par Brown ne donnent aucun renseignement historique sur le ministère de Jésus. En fait, ils parlent d'autre chose.
De quoi parlent-ils ?
Eh bien, ils parlent du gnosticisme, d'une interprétation gnostique de Jésus et de son ministère.
Qu'est-ce que le gnosticisme ?
Il s'agit d'un mouvement spirituel qui a fleuri au Moyen Orient et dans l'ancien Empire Romain, du premier au cinquième siècle de notre ère. Ce n'était pas un mouvement organisé et les idées gnostiques ont touché de nombreuses traditions religieuses parmi lesquelles le judaïsme et le christianisme.
Les croyances gnostiques étaient variées mais la plupart reposaient sur quelques points communs : le monde matériel est mauvais et il a été créé par un être mauvais, tandis que le monde spirituel est bon et il a été créé par une divinité du bien. Notre vie a pour but de libérer l'étincelle spirituelle prisonnière de notre corps mauvais, afin qu'elle atteigne la vie éternelle. Il faut pour cela pratiquer des rituels et apprendre des formules secrètes, le tout permettant de traverser différents niveaux jusqu'à la vie éternelle. Comme nous l'avons déjà dit, le gnosticisme est un phénomène beaucoup plus vaste que cela, et il comportait diverses variantes, mais c'est suffisant pour commencer.
Et les évangiles gnostiques alors ?
Ce que certains appellent les évangiles gnostiques ne sont en fait que des interprétations gnostiques de Jésus. Ces écrits diffèrent totalement des Évangiles du Nouveau Testament, tant sur le fond que sur la forme. Il est évident qu'ils viennent d'ailleurs et d'une autre époque, sans même parler de la perspective théologique différente.
En quoi sont-ils différents ?
Ce qui caractérise les Évangiles du Nouveau Testament :
• Ils se composent de nombreuses histoires qui racontent le ministère de Jésus : des guérisons, des paraboles, des enseignements, des rencontres avec les gens. Ces histoires sont variées et donnent des détails précis.
• On y trouve des récits qui relatent sa naissance d'une mère humaine, ses souffrances et sa mort.
• Des aspects de la vie réelle y sont palpables : les gens sont imparfaits, ils font des erreurs, ils regrettent leurs actions.
• Ils s'accordent sur le fond quant au ministère de Jésus : l'annonce du royaume de Dieu, les conflits avec les autorités religieuses juives, les spectateurs scandalisés à cause de son attitude envers la Loi, son enseignement au sujet de sa mise à mort et de sa résurrection.
Ce qui caractérise les écrits gnostiques :
• Ce ne sont pratiquement que des dialogues, longs et abstraits, entre Jésus et un ou plusieurs de ses apôtres.
• Ils ne comportent aucune information sur la naissance de Jésus, ses souffrances ou sa mort, les gnostiques considérant que le corps est mauvais et que l'existence matérielle de l'homme ne peut nullement être bonne ni sainte.
• Ils ont l'air de discours composés pour étayer une philosophie déterminée.
• Ils présentent une théologie radicalement différente de ce que nous pouvons lire dans les Évangiles du Nouveau Testament.
Bon, je prends les évangiles gnostiques. C'est eux que je préfère.
Allez-y. Mais soyez conscient qu'un tel choix est indéfendable, sur le plan intellectuel. Si vous voulez la vérité sur la vie de Jésus et son ministère, vous devez, comme le font tous les savants sérieux, commencer par les écrits du Nouveau Testament.
Mais les évangiles gnostiques pourraient être vrais. Tout est possible, n'est-ce pas ?
Non. Jésus était une personne réelle qui disait et faisait des choses précises. Il est vrai qu'au cours des siècles des gens ont été violemment en désaccord sur le sens de ses paroles et de ses actes ; il est vrai qu'au moment de trancher la question de sa véritable personnalité, c'est pour chacun une question de foi. Mais les descriptions faites par les premiers témoins sont indéniablement cohérentes quant aux points essentiels de ses discours et aux grandes lignes de sa vie. L'interprétation gnostique, qui arrivera des siècles plus tard, est différente. Elle s'enracine, non pas dans des événements historiques, mais dans des idées gnostiques.