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Splendeur du Moyen Age
Yvan Gobry

Source : La Nef n°64 - avril 97

Le Moyen Age a souvent mauvaise réputation : il est présenté comme une période d'obscurantisme qui a heureusement pris fin avec la Renaissance. Cinq historiens chevronnés démontent sans peine les mythes et rétablissent la vérité sur une époque d'une grande richesse spirituelle, intellectuelle et artistique.

Par quoi caractériser le Moyen Age ? D’abord par une luxuriance de la culture telle qu’on ne l’avait jamais vue en Occident, et telle qu’on ne la vit plus ensuite. L’art plastique médiéval est la manifestation la plus bouleversante de l’affectivité humaine. L’art roman, témoin d’une vie spirituelle recueillie, puis l’art dit improprement « gothique », témoin d’une vie spirituelle rayonnante, ont laissé des chefs-d’œuvre d’architecture qui, loin de provoquer seulement une admiration objective, comme le Parthénon ou le Colisée, introduisent dans un monde supérieur qui ne fait plus qu’un avec le monde de l’intériorité; le dépouillement de Pontigny ou de Saint-Savin, comme la majesté de Cologne ou de Burgos, abandonnent la froide raison qui avait suscité l’art classique, pour parler au cœur : ici, la dissertation esthétique doit laisser la place à la contemplation muette. A l’architecture sans visage a succédé, comme son explication imagée, une sculpture aussi réaliste que puissante, offrant non pas au seul analphabète, comme on l’a trop souvent répété, mais aussi bien au docte, l’illustration saisissante des Mystères de la foi : d’abord le Christ en gloire, qui nous attend au bout de notre route; puis le Christ enseignant, qui nous révèle les secrets du Père; puis le Christ crucifié, qui nous appelle à l’amour, car il a dit de lui-même : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie »; et auprès de ce Seigneur, Maître et Sauveur, ceux qui ont joué un rôle dans son avènement, son triomphe et la transmission de sa Parole : les prophètes, la Vierge Marie, les Apôtres, avec une intensité d’expression inégalée, mais aussi avec une inépuisable variété, car c’est aussi un caractère de l’œuvre d’art médiévale que, tout en restant typique, elle se reproduit à des milliers d’exemplaires qui ont chacun sa singularité.

La peinture
A ces arts s’ajoute une peinture (trop souvent effacée par le temps ou surtout, sur les murs des églises, recouverte d’un badigeon par des mains iconoclastes) qui n’a pas moins de mérites que la sculpture, et qui parvient à des sommets aussi différents que le Jugement dernier de la cathédrale d’Albi, la Vierge entourée d’anges de Wilton House et les fresques de Masaccio – bien que certains prétendent que même le début du Quattrocento appartient à la « Renaissance ». Mais comme cet art à deux dimensions voulait régner sur tous les espaces, il est allé s’insinuer jusque dans les manuscrits, où ce qu’on appelle des miniatures, et qui occupe souvent une pleine page, a produit des chefs-d’œuvre jamais renouvelés ensuite. Mais déjà architecture et sculpture étaient descendues ensemble dans de moindres volumes, les vases sacrés, pour y produire une luxuriante orfèvrerie. Dans les églises, trouvant la surface des murs encore insuffisante, l’art pictural a gagné les fenêtres elles-mêmes, et a inventé le vitrail, où la rosace géométrique le dispute aux scènes narratives, et la pureté de la couleur à la richesse de l’imagination.Au Moyen Age, la musique connut, surtout dans son usage liturgique, une évolution prodigieuse qui en fit la mère de la musique classique. Dans le domaine de l’expression, elle produisit un véritable renversement; le rationalisme gréco-romain avait écarté d’elle tout ce qui pouvait manifester l’affectivité, réputée incongrue; les auteurs chrétiens lui confient la manifestation de tous les sentiments de l’âme humaine. Dans le domaine de la technique, les musicologues firent subir à cet art un progrès propre à transformer sa destinée. Ce progrès fut essentiellement l’œuvre de deux moines. Au IXème siècle, Hucbald de Saint-Amand fut le créateur de l’harmonie simultanée; le mot harmonia, chez les Grecs, ne signifiait pas une consonance, mais une suite correcte de notes dans la même tonalité; Hucbald découvrit et formula l’émission simultanée des sons choisis, qui ne fut exploitée que quatre siècles plus tard. Au XIème siècle, Guido d’Arezzo fixa la portée multiple munie d’une clé, et remplaça les lettres (A, B, C...) qui jusque-là figuraient les notes, par des signes placés sur cette portée. Cette application artistique se doubla d’une application intellectuelle de plus en plus étendue et de plus en plus brillante. Le Moyen Age a réussi cette performance de faire éclore les langues romanes nationales, qui ont produit des chefs-d’œuvre littéraires comme les chansons de geste, les grands romans (dont Chrétien de Troyes est la plus généreuse illustration), les farces, les fabliaux et les mystères, les récits historiques et les chroniques, la poésie courtoise; de porter même en peu de temps à son sommet la littérature italienne avec Dante et Pétrarque; de faire passer de l’usage oral à l’écriture les langues germaniques, en consignant leurs chefs-d’œuvre; tout en sauvant et en conservant, recopiant et diffusant les restes des littératures anciennes. Bilinguisme étonnant, qui permettrait à un moine de prêcher en latin dans son abbatiale et en langue vulgaire sur la place publique, à un trouvère de lire l’Enéide dans le texte original et de chanter dans une noble assemblée la Chanson de Roland ou les Nibelungen. N’oublions pas non plus, contre une idée reçue, que dans maint sriptorium on cultivait, dès l’époque carolingienne, non seulement le latin, mais aussi le grec, l’hébreu et l’arabe, comme en témoignent les manuscrits retrouvés. Le Moyen Age a organisé l’enseignement secondaire et supérieur. Il existait d’une certaine façon chez les Grecs et les Latins, mais soumis à la valeur et à la fantaisie de maîtres individuels. A partir du VIIIème siècle, les écoles épiscopales et monastiques dispensent tout l’essentiel du savoir, avec continuité, selon un programme, une méthode, un rythme scolaire, en le centrant sur l’étude amoureuse et attentive de l’Ecriture sainte. Cette multiplication et cette émulation aboutissent, au XIIIème siècle, à la création des universités, qui consacrent cet enseignement local dans une grande institution régie par des statuts, fournie en maîtres éprouvés, dirigée par un recteur, dotée de la protection du pape et du souverain. Elle a un caractère à la fois professionnel (études systématiques dans les facultés de théologie, de droit et de médecine) et culturel (le passage dans ces facultés est soumis à l’obtention préalable de la licence-ès-arts, c’est-à-dire ès-lettres, qui comporte la grammaire, la littérature et la philosophie). Ce fut dans cet exceptionnel creuset de l’intelligence, qui ne changea pas profondément jusqu’à nos jours, que s’épanouirent les grands génies philosophiques et théologiques. Dès le début des universités, se constituèrent des Sommes, dans lesquelles un maître parvenait à exposer et à démontrer l’ensemble des questions au programme. La Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, modèle du genre, est devenue la référence de la doctrine catholique. Cependant, caractériser le Moyen Age par la seule culture, si universelle, si éminente, si éblouissante qu’elle soit, n’est pas suffisant. Car la culture n’y est que la manifestation d’une vie spirituelle, qui l’inspire et qui lui confère sa grandeur; les œuvres sensibles, artistiques et intellectuelles, ne sont que l’effet extérieur de la foi et de la dévotion qui soulèvent les âmes. Et cette vie spirituelle est commune à toute la chrétienté; les chefs-d’œuvre de l’art plastique n’ont pas surgi à quelques exemplaires, dus à des hommes exceptionnels, ce qui est une conception moderne, née de la dislocation de la société ecclésiale que formait le Moyen Age; mais ils ont jailli partout d’une même et solidaire inspiration; les pièces liturgiques n’ont pas été chantées seulement au fond des monastères, mais par toutes les voix d’une population fervente, comme les cathédrales ont été bâties par un peuple enthousiaste. L’art médiéval, loin de consister en œuvres isolées à exposer dans les musées pour la curiosité des esthètes, est toujours lié à la liturgie, c’est-à-dire à un hommage rendu à Dieu (de là son caractère sacré) du fond du cœur (de là son caractère affectif). Le chant dit « grégorien » (saint Grégoire le Grand n’en est pas l’inventeur, mais le législateur) est encore vivant de nos jours, pleinement vivant, alors que bien des cantiques contemporains sont tombés dans l’oubli au bout de quelques années, parce qu’il restitue, avec la même jeunesse qu’au XIème siècle, cette âme de la spiritualité catholique dont participent tous les fidèles qui célèbrent avec la même foi les mystères sacrés. Ainsi comprend-on que l’intensité expressive de l’art médiéval et l’abondance indéfiniment variée de ses œuvres coïncident avec la période la plus haute de la spiritualité chrétienne; et qu’elle accompagne l’épanouissement des ordres religieux. C’est dans les abbayes que fleurit d’abord l’art dans toute sa signification, et par là dans toute sa beauté. Les moines chrétiens ont ceci de commun entre eux et d’absolument propre par rapport à tous les autres ascètes, qu’ils ont voulu reproduire en eux les traits de Jésus-Christ. Le prêtre est un autre Christ par sa fonction et le moine est un autre Christ par sa vie; et ce qui est remarquable en lui, c’est, à côté de l’ascèse raisonnable de sage païen, qui vise la perfection de sa propre personne, l’ascèse amoureuse qui vise à ressembler à Jésus-Christ souffrant. Cette lente prise de conscience par l’artiste médiéval, qui gagne l’ensemble de la chrétienté à l’époque de l’Imitation de Jésus-Christ, aboutit à cet art douloureux des deux derniers siècles du Moyen Age, celui des Pieta, des Christs aux douleurs, des mises au tombeau. Le monachisme occidental suit une évolution caractéristique. Il découvre au Vème siècle seulement l’idéal du désert propre à l’Orient, et l’imite avec une certaine anarchie, mais non sans une profonde ferveur. Au milieu du VIème siècle, la Règle de saint Benoît, maîtresse d’équilibre, le rend accessible à tous, et lui confère un caractère universel, non pas seulement géographiquement, mais aussi personnellement; de sorte que, dès le VIIème siècle, cette règle va éclipser, puis supplanter toutes les autres. Cette adaptation à toutes les âmes, loin de les uniformiser, va s’épanouir en de multiples formes de spiritualité, qui enfanteront autant de branches de l’Ordre bénédictin : Cluny, Camaldoli, Vallombreuse, Grandmont, Fontevrault, la Chartreuse, Savigny, Obazine, Cîteaux, Flore, Mont Olivet... A cette évolution dans la diversité régulièrement maîtrisée correspond une prodigieuse augmentation numérique. Il faut chiffrer à environ quarante mille le nombre des fondations monastiques du IXème au XIIème siècle, à une époque où l’Europe était dix fois moins peuplée qu’aujourd’hui. Encore doit-on préciser que la moyenne des effectifs était très élevée : Clairvaux sous saint Bernard comptait sept cents moines.Le moine et le mondeBien qu’à l’écart des villes, le moine n’était pas au désert comme celui de l’antiquité orientale; sans être du monde, il était d’une certaine façon dans le monde. Par son enseignement d’abord, par ses relations avec la classe politique souvent, par l’accueil des pauvres et des pèlerins toujours, mais aussi par l’évangélisation des païens. La conversion de l’Irlande et de la Cambrie (les Galles) au Vème siècle, de l’Armorique et de la Calédonie (l’Ecosse) au VIème siècle, de l’Angleterre au VIIème siècle, de la Germanie au VIIIème siècle, fut l’œuvre des moines.Cette osmose entre le monastère et le monde fut assumée plus spécifiquement à partir du XIIIème siècle par les ordres mendiants, installés dans les villes et voués à la prédication. Leur ministère permit aux moines de se cantonner plus étroitement dans leur monastère, et de retrouver leur vocation primitive à la vie cloîtrée. Pendant ce temps, apparaissaient soudainement et se répandaient comme des sauterelles Frères Mineurs, Carmes, Frères Prêcheurs, Servites, bientôt rejoints par les Ermites de Saint-Augustin, qui, malgré leur nom, avaient un statut de mendiants. L’idéal d’union au Christ produira, plus spécialement à partir du XIIème siècle, une floraison d’écrits mystiques, habituellement objectifs chez les hommes sous la forme d’enseignement, subjectifs chez les femmes, sous la forme d’une narration des phénomènes intérieurs. Ainsi se sont exprimés, chez les premiers, les cisterciens Bernard de Clairvaux, Guillaume de Saint-Thierry, Aelred de Riévaulx, Isaac de l’Etoile; le franciscain Bonaventure; le chanoine régulier Thomas a Kempis; chez les secondes la bénédictine Hildegarde, les cisterciennes Gertrude et Mechtilde, les franciscaines Marguerite de Cortone et Angèle de Foligno, la dominicaine Catherine de Sienne pour ne citer que quelques noms. Mais les âmes de feu sont aussi dans le monde, spontanément sous l’influence de l’oraison et de la liturgie, ou sur l’incitation des Tiers-Ordres. Les laïcs font partie du même monde surnaturel que les religieux. Ainsi se vérifie ce caractère d’unité spirituelle propre au Moyen Age : par l’effet d’une même foi et d’une même dévotion, toute l’Europe catholique communie aux mêmes sacrements, reçoit le même enseignement, participe aux mêmes œuvres d’art, s’enchante des mêmes écrits, connaît les mêmes joies célestes, en attendant la même éternité bienheureuse.