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Liberté Egalité Fraternité
Pierre Gardeil

Source : Kephas janvier - mars 2004

La devise républicaine qui orne le fronton de nos édifices publics a eu, depuis deux siècles, le temps d'asseoir ses évidences tranquilles, si tranquilles qu'elles en deviennent banales : liberté, égalité, fraternité, qui serait contre ? Et donc, à quoi bon en disserter ? 

    Liberté ? Oui, liberté. Ce n'est pas seulement l'aspiration de la jeunesse. Pour ceux qui ont connu « l'occupation » de la France par les armées de Hitler, l'amour de la liberté ne se discute pas. Quant au communisme, encore virulent, et qui naguère tendait à obscurcir de sa dictature l'univers entier, il fit le fond d'innombrables histoires dites « du comique par l'absurde »1 ... du moins pour ceux qui ont pu en réchapper. La tyrannie islamiste est en passe de lui ressembler, ici ou là, pour le malheur du monde. Oui, liberté, liberté chérie !

    Quant à l'égalité, elle semble la justice même : parce que nous sommes des personnes humaines, nous sommes revêtus de la même dignité, et donc égaux en droits. Egalité ? Oui, égalité.

    Egaux en droits, mais en fait ? Selon les individus, leurs talents personnels, les familles dont ils sont issus, les pays — ou les continents — où ils sont nés, les hommes ne sont pas égaux en fait, et de très loin. Et donc, fraternité. Nous sommes plus que des égaux porteurs des mêmes droits; nous devons être des frères, tenus à la solidarité les uns envers les autres.

    Je pourrais développer ces thèmes, avec lesquels je me sens en accord profond, cela va de soi. Je craindrais seulement de devenir vite ennuyeux, comme ces orateurs officiels de rassemblements internationaux, conduisant le lieu commun à grandes brides sur les autoroutes du prêt-à-penser.

    Or, le lieu commun est intéressant à scruter dans sa banalité même...

    La philosophie enseigne que la vérité est abrupte, et faite pour déchirer les tranquillités de l'opinion. Non par plaisir — sauf chez les sophistes — mais par exigence, l'exigence critique, celle qui justement, à l'époque des « lumières », voulut déchirer les certitudes anciennes qui croyaient avoir l'évidence pour elles. La même exigence nous demande aujourd'hui d'examiner nos certitudes à nous. Et s'il n'allait pas de soi que liberté, égalité et fraternité soient intangibles, comme des idées lumineuses inscrites dans le ciel de Platon (où d'ailleurs elles n'avaient pas droit de cité !) ? Posons donc la question interdite : la trilogie fameuse ne serait-elle pas, sous certains rapports, grosse des pires dangers ?

    On le voit tout de suite dans les dérivations langagières du mot liberté : un certain « libéralisme » n'est-il pas en vilain train de tout transformer, le monde et nous-mêmes, en marchandises ? Et les « libertaires », pour ce qui les regarde, n'ont-ils pas sapé les fondements spirituels de l'existence humaine ? De ces deux dérives, qui se croient contraires, ne sentons-nous pas monter les périls ?2

    Toutefois, mon propos ne sera pas ici d'entrer directement dans l'analyse — et la polémique — politique ou sociale. Il sera plutôt de sonder nos trois termes en tant que la liberté, l'égalité et la fraternité sont impliquées dans les racines du collectif, de tout collectif. Au-dessous du politique, de l'économique, du social, se tient l'anthropologique, dont l'examen a vocation d'éclairer les droits et les devoirs de l'homme, parce que l'homme est en effet son objet.

    La liberté

    Ce concept me retiendra plus longtemps que les autres, que d'ailleurs il éclaire par diverses connexions. Puis, je prendrai le trot; je ne voudrais pas, dans le cadre d'un simple article, développer toute la thèse; plutôt mettre mon grain de sel, pour susciter quelques réflexions, lesquelles auront une suite, comme annoncé.

    La liberté politique n'aurait pas de sens si elle ne concernait pas des êtres doués de liberté métaphysique, soit capables de choisir une conduite sans être déterminés à le faire. Cette liberté-là fait corps — ou fait âme, comme on voudra ! — avec la dignité humaine, avec la possibilité même d'être un sujet, une personne. Je peux ne pas en user, être hors d'état d'en user — trop jeune, trop vieux, trop malade, ou simplement endormi — mais mon humanité implique que j'en suis revêtu, que l'on doit me traiter comme un être actuellement ou potentiellement libre; et qui, par là, accède au mérite ou au démérite, ce qui n'est pas le cas pour les formes plus ou moins évoluées de spontanéité irresponsable auxquelles parvient l'infra-humain, et dans lesquelles l'humain peut retomber, par infirmité physiologique ou sociale.

    Disons très vite que le déterminisme philosophique, qui nie cette liberté, n'a jamais été qu'une position théorique : ceux qui le professent n'y croient pas mais sont certains, au contraire, de l'existence de leur liberté, bien qu'ils ne puissent (pas plus que moi) la concevoir, chose fort différente. A l'égard d'autrui, personne qui ne s'indigne, ou n'admire (c'est dégoûtant ! c'est formidable !). Et à l'égard de soi-même, personne qui ne soit fier quelquefois, et n'ait quelquefois honte. Toutes ces conduites expriment la certitude que l'on a de la liberté d'autrui comme de la sienne propre.

    Voyez la contradiction de Jean Rostand qui demandait la suppression de la peine de mort parce qu'il ne croyait pas que les hommes fussent libres, et donc responsables de leurs actes. Nos glandes choisiraient pour nous...

    Mais était-il lui-même déterminé à demander cette suppression ? Non, il attribuait plutôt sa demande à un bon mouvement de sa part. Et les glandes n'ont pas de bon mouvement, seulement des sécrétions !

    Et pourquoi « demander », à qui « demander », si ceux auxquels on s'adresse sont déterminés dans leur réponse ? Au vrai, nous croyons tous à cette liberté que nous ne pouvons pas comprendre, parce que notre intelligence est faite pour penser la matière, dit Bergson, et donc ne peut concevoir que des déterminations.

   Ceux qui ont demandé la liberté politique, au XVIIIe siècle notamment, le faisaient au nom de cette liberté métaphysique qu'ils professaient presque tous, par exemple Voltaire, par exemple Rousseau, par super-exemple Emmanuel Kant. Et à cette liberté, inquiétante par le vide qu'elle semble introduire dans l'être, ils donnaient un contenu moral : notre liberté est celle d'êtres raisonnables, qui doivent agir selon les préceptes de la morale, ou raison gouvernant la conduite.

    La conduite bonne est une conduite autonome, mais dont la maxime est universalisable (le devoir de vertu est le même pour tous), et qui traite autrui toujours comme une fin, jamais comme un moyen. On retrouvait donc sans peine, de l'Emile à la Critique de la raison pratique, les exigences morales de l'Evangile, même si c'était dans le cadre d'une religion aseptisée, qui se voulait dans les limites de la seule raison.

    Cette exigence kantienne ne fait aucune place aux mobiles sensibles, hors le seul respect pour la loi morale. Elle fait encore moins de place aux dilections singulières en quoi le romantisme adorera bientôt un nouvel ineffable, le je transcendantal n'ayant guère tardé à refiler son autonomie au je empirique. De ce romantisme de l'ego incommunicable — pourtant très bavard —, la conception moderne du sujet est sortie, par avatars successifs, dont les derniers, si je sais compter, furent la sincérité gidienne, l'authenticité sartrienne, la radicale étrangeté du héros selon Camus (lui-même très vite redevenu kantien, mais le mal était fait...), enfin la libération soixante-huitarde et sa dérisoire interdiction d'interdire.

    Je vois bien les contraintes factices et abusives dont l'histoire nous a débarrassées; mais je vois aussi la béance de cette liberté chimérique, dont Gide, dans un accès d'une autre sincérité, disait déjà dans ses Nourritures trop terrestres : « Effrayante, une liberté que ne guide plus un devoir ! » Certes, nous n'en sommes plus, depuis longtemps, à la liberté kantienne...

    Au rebours du mensonge romantique, disons carrément que plus on accède à l'intimité des choix singuliers, expression privilégiée de la liberté « souveraine », plus on s'envase dans la futilité des motifs. Ce moi, qu'on nous demande de désencombrer des aliénations sociales pour qu'il puisse exprimer sa sainte créativité et l'inviolable singularité de ses préférences, n'est qu'un benêt bien en peine de savoir ce qu'il veut, et toujours prêt, pour fixer ses instables désirs, à suivre le cours opinionesque des désignations médiatiques. Depuis Molière, au moins, on n'aurait pas dû oublier que des fleurs de l'habit aux opinions du chapeau, tout se porte tantôt en enhaut et tantôt en enbas ! Pour ne pas se tromper, il suffit de suivre la bonne presse, où officient les gens de qualité.

    Avant de mourir de sa dure et triste mort, Jean-Paul Aron avait jeté un regard lucide, et quelques cris déchirants, au sujet de notre inconsistance qu'il jugeait grandissante :

    « ...Notre modernité vit dans le régime halluciné d'un instant impalpable. Ce qui conduit à une succession effrénée, frénétique, des modes qui sont nettoyées par d'autres modes. Et ceci indéfiniment... Nous vivons dans le rien, le vide d'un monde glacé. » (Sud-Ouest Dimanche — 21/02/88)

    De ces sentences de prophète, on peut en prendre et en laisser. Elles ne disent pas tout, mais, du moins en négatif, l'essentiel.

    Ce qui me semble bien vu ici, c'est la folie de la demande, pour parler le langage économique. C'est la demande qui gouverne l'offre, et non l'inverse, sinon marginalement. A l'âge de la maîtrise scientifique sur le monde, c'est cette folie de la demande — la propension mimétique à se laisser désigner de vains objets de désir — qui fait de tout et de nous-mêmes la marchandise que nous déplorons. (Nos aïeux ne valaient pas plus que nous, mais ils n'étaient pas assez évolués pour être aussi bêtes !) Bonheur illusoire, malheur réel, malheur que je détaillerai dans un prochain article, mais dont on peut au moins dire aujourd'hui qu'il empêche de satisfaire les besoins véritables du plus grand nombre.

    Or, cette demande qui est en cause, on l'a sacralisée au nom de la libération humaine, puisque personne, dit-on, ne doit être juge des désirs de personne, alors que les désignations en cascade devraient nous faire rire de la vanité de presque tous nos désirs.

    Si c'est ça, la liberté, ne vous étonnez pas qu'elle fasse tout le monde esclave !

    L'égalité

    Elle n'est pas la réponse à ces fantasmagories de la demande. Au contraire ! Elle met les hommes au risque d'un mimétisme de plus en plus frénétique, puisqu'il ne connaît pas les barrières de la différence. Quelle raison désormais, et avec quelle autorité, enseignera aux sujets le désirable, à contre-fil des errances de ce qui est spontanément et sottement désiré ? Les biens qui méritent d'être recherchés, les attentes bienfaisantes, les renoncements féconds... Non ! Tout, tout de suite, et toujours plus ! Tout le reste est « frustration ». Faites le compte des malheurs individuels et collectifs qui découlent de cette folie...

    Les seules forces sociales capables d'instituer, comme on dit, des repères, de justifier un règlement de vie, une morale, puisqu'il faut l'appeler par son nom, ce sont les structures différenciées, et non égalitaires, où le plus fort fait, par construction, autorité et caution, instruction et secours pour le plus faible. De cet heureux fonctionnement, la famille est (était ?) le modèle : pourquoi a-t-on tout fait pour lui substituer, soit un collectivisme abrutissant, soit l'individualisme mortel de l'égalité de tous les désirs dans tous les individus ?

    Une juste désacralisation se doit de dissoudre les inégalités violentes qui offensent la dignité humaine (je n'oublie pas mon commencement). Mais quelle erreur que de chercher à instaurer partout un fonctionnement égalitaire, au mépris de l'autorité pacifiante, de la compétence efficace, des distances qui laissent respirer le sujet ! Alain Finkielkraut montrait récemment qu'il n'y aura pas de rénovation de l'école, que celle-ci continuera de s'engloutir chaque année un peu plus, si ses participants ne doivent s'y considérer qu'à raison de leurs mérites personnels, réciproquement estimés. C'est l'institution, en tant qu'elle établit et maintient des inégalités fondamentales — et d'abord l'inégalité entre maîtres et élèves — qui rend possible le fonctionnement scolaire, et supportable le métier d'enseignant, comme elle tranquillise la conscience de l'enseigné, assuré d'un statut.

   Or, où est aujourd'hui la juste crainte ? Qui l'a laissée s'évaporer ? Au nom de quels principes faussement émancipateurs ?

    La démocratie (un vote vaut un vote) est une fiction commode qui est peut-être dans notre monde le moins mauvais des régimes, et qu'on peut vouloir protéger à ce titre, mais elle ne constitue pas par elle-même un bien tout positif, comme si elle était le gouvernement de la raison. Trop de démocratie peut tuer la république, l'opinion étant chose volatile, et si facilement contraire au bien commun... Qui décidera des mesures raisonnables, nécessaires à la vie de nos descendants, quand ces mesures ont leur amertume momentanée et que s'approchent les élections ? A suivre... mais pas trop tard !

    Il y a pire : l'égalité est chose directement dangereuse, en tant qu'elle nous soumet, par un effet que multiplie la mondialisation, à l'indifférenciation sentie comme la pire des menaces, l'engloutissement des sujets et des groupes. La tentation est grande alors d'en sortir par des crises d'identité où notre troisième concept révèle à son tour son ambiguïté inquiétante, j'ai nommé le communautarisme.

    Fraternité

    « Oui, mais entre nous seulement », souffle le mauvais esprit ! Si large que puisse être ce « nous », il suppose une extériorité des méchants qui réchauffe nos rapports internes. De la bande d'ados un peu « paumés » et « vachement » copains à la conscience de classe des damnés de la terre, des ayant-part d'un groupe religieux ou ethnique (on n'a que le choix dans le tableau de nos guerres civiles) à une appartenance nationale, professionnelle, voire sportive, les limites sont difficiles à tracer entre la reconnaissance sympathique des amis qui n'en veulent à personne mais se réjouissent d'être ensemble, et la frénésie totémique qui tourne à l'exclusion haineuse. « Le canon Fraternité », c'est bien un nom de canon, et c'est tout un programme... comment a-t-on pu écrire un livre pour le célébrer ?

    La conduite d'exécration victimaire ici dénoncée, et qui fait le fond de sauce de tous les idéaux révolutionnaires (ou communautaristes), assoit les fraternités de la bonne cause sur l'exclusion des supposés méchants, auteurs décisifs du mal... Mais sans ce mensonge, la fraternité se révèlerait pour ce qu'elle est, soit la proximité la plus dangereuse. Le premier meurtre vient d'une rivalité fraternelle : Caïn et Abel. La première tragédie est une autre rivalité fraternelle : « les frères ennemis », Etéocle et Polynice, fils du malheureux Oedipe. La première Ville, « de qui le pouvoir fut le pouvoir du monde », fut fondée sur le meurtre du frère par le frère, Remus par Romulus...

    Alors, fraternité? Oui, mais, s'il vous plaît, par véritable réconciliation, soit reconnaissance d'un Père commun, qui n'habite ni cette montagne ni Jérusalem. N'éternisons pas nos haines, ne bâtissons pas nos identités sur la commémoration des injustices subies. Là n'est pas notre être véritable, seulement notre apparence figée, notre statue de pierre, notre bonne conscience de commandeur ayant toujours quelque chose à reprocher à quelques-uns. Laissons le végétal recouvrir peu à peu de sa verdure gracieuse le marbre froid des monuments aux morts. Face à tous les « devoirs de mémoire », redisons le mot de Plotin : « Le sage est oublieux. » Parce qu'il accueille l'être, en la vie qui commence. Et à ceux, de tous les bords comme on dit, que pourraient déranger ces perspectives doucement iconoclastes, je proposerai maintenant une histoire du bout du monde, qui vient nous chanter des retrouvailles.

    C'est une histoire vraie; elle me fut contée par un rugbyman, participant d'une tournée en Afrique du Sud, au début des années soixante, un peu avant la rupture des relations sportives avec ce pays. Au cours de ces tournées, les joueurs avaient besoin de deux matches par semaine, un le mercredi, un le samedi, pour faire jouer tout l'effectif, et garder leur condition physique. Un match du mercredi ne pouvant avoir lieu, les Français cherchèrent une équipe qui voulût bien les inviter. Ils en trouvèrent une, dans le Transvaal profond... Accueil glacial à l'aéroport. Pas un mot à l'hôtel. Silence au stade. Le match a lieu, que les Français gagnent. La réception qui suit est muette. On boit, mais sans lever les verres dans un de ces discours chaleureux qui font le bon commencement des troisièmes mi-temps. Repas en silence, comme chez les bénédictins. Je vous laisse imaginer l'étonnement de nos joueurs. Et leur morosité. Les nez s'allongeaient; grandissait l'incompréhension, jusqu'à ce que, au milieu du repas, le dirigeant de l'équipe africaine du cru se lève et prenne enfin la parole :

    « Amis français, notre conduite silencieuse a dû vous surprendre. Symboliquement, nous voulions vous punir, ou plutôt, en vous, punir la France. Vous avez remarqué les noms de nos joueurs : Dutoit, de Villiers, Blanchard... je m'appelle moi-même Desprez, presque tous des noms français ! Dans ce coin perdu d'Afrique du Sud, vivent des descendants des huguenots venus coloniser cette terre depuis la Hollande, où nos pères avaient d'abord émigré, chassés de France par la révocation de l'édit de Nantes.

    Or, depuis trois cents ans, la France que nous aimons, dont nous parlons la langue (c'était au début des années soixante; aujourd'hui, l'anglais a tout recouvert), dont nous nous transmettons, à travers tant d'errances, l'émouvant souvenir, cette France nous a oubliés. Jamais, sous aucun de ses nombreux régimes politiques, elle ne nous a donné le moindre signe d'amitié, ou seulement de souvenance. Vous êtes les premiers Français à venir ès qualité de Français jusqu'à nous, à nous parler — et même rudement sur le terrain ! — bref, à nous reconnaître ! Alors, nous avons voulu, par notre silence de quelques heures, donner à travers vous à la France un châtiment symbolique pour son silence de trois siècles.

    Mais vous êtes ici, par vous la France est venue jusqu'à nous, et nous lui pardonnons aujourd'hui. Nous allons (écoutez bien, ce sont de ces naïvetés qui ne s'inventent pas), nous allons vous distribuer des diplômes de pardon. » Ce qui fut fait. Chaque joueur reçut son certificat dûment estampillé. « Et maintenant, ajouta-t-il, que la fête commence ! » Il paraît qu'elle fut très joyeuse...

   Il me semble que c'est une belle histoire. En tous cas, elle dit bonnement toute la morale de mon propos. Pardonnons-nous les uns aux autres, et espérons que pour le surplus, il y a Quelqu'un pour nous pardonner, c'est-à-dire — si j'en crois le premier sens du mot — porter à la perfection le don de l'être qui nous fut fait. Le reproche principal qu'on ait à faire aux abstractions les mieux intentionnées, celles dont j'avais à m'occuper aujourd'hui, c'est qu'elles ne pardonnent pas. Voilà le principe de la mauvaise sacralité, empruntée par la République à ce que le christianisme avait laissé subsister des religions païennes. La Sainte Trinité aurait dû nous délivrer des raideurs du monothéisme, si l'on entend par ce mot, dont on ne voit pas sans crainte revenir parmi nous la fortune, non le rejet d'un polythéisme infantile, qui va de soi, mais la résurgence d'un déisme vite confondu au XVIIIe siècle avec l'idolâtrie de la raison.

    Pascal, pour ramener au christianisme : « Le déisme et l'athéisme, deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également. »

       1. Soit la « chose vue » racontée par Soljenitsyne dans « L'archipel » :

          — Le gardien : Tu as pris combien ?

          — Le zek : 8 ans.

          — Pourquoi ?

          — Pour rien.