Ancien drogué, atteint du sida, Dominique Morin a connu son chemin de Damas et il ne cesse, depuis, de témoigner auprès des jeunes que la drogue et toutes les perversions ne sont pas une fatalité. Un magnifique témoignage de foi et d’espérance.
La liberté.
Je me suis beaucoup drogué durant mon adolescence. La jeunesse que je rencontre dans les écoles où je témoigne désormais nous ressemble beaucoup, les tentations, elles, sont encore plus présentes. Le cannabis, puissant mensonge, d'apparence anodine, affaiblit sûrement nos capacités psychiques et physiques, et il incite à la fuite devant nos problèmes personnels. En fumer était une attitude marginale, c'est bien fini aujourd'hui. On fume dans la rue, sans aucune réserve, plus aucun interdit social. Plus de lieu comme l'école où la drogue n'entre pas. Tant de jeunes, se croyant maîtres d'eux-mêmes, cherchent juste une expérience, curieux de savoir ce que ça fait ou soucieux de ne pas se dégonfler devant les copains. Mais ne pas prolonger l'expérience, c'est une autre histoire, surtout à ce moment de la vie où la rupture de dialogue avec les adultes et l'opposition systématique sont fréquentes. Avec un esprit critique improbable, voire inexistant. L'immaturité insouciante de l'adolescence n'est-elle pas un obstacle en soi à la vertu de prudence ? Le fumeur d’un soir peut devenir un drogué sans le réaliser. Parler alors de liberté dénote une certaine ignorance de ces réalités.
Démission et mensonge.
L'effet du cannabis, c'est un peu comme la télévision. On croit participer à une aventure en restant passif et sous l'effet d’une illusion il semble s'établir une distance avec les difficultés de notre vie. La tentation de s'y réfugier existe réellement. Un avenir angoissant, une vie dérisoire, voguant d'une impulsion ou d'un désir à l'autre, au gré du vent, cela ne ressemble-t-il pas un peu à cette jeunesse laissée à l'abandon que nous côtoyons ? Grande solitude de la personne dans la vitesse et le bruit d’un monde désincarné, inhumain, violent, dur aux faibles : les motifs de fuite ont augmenté. Une fois pris conscience du piège, difficile de demander de l'aide. Orgueil, découragement, honte peut-être, mais vers qui aller d'ailleurs ? Le lobby de la drogue, nos copains fumeurs, eux semblent avoir fait leur choix : « fuir est un droit et oublier une liberté. » Combien d'éducateurs, politiques ou parents « rescapés de Woodstock » non guéris de leur passé ou d’adultes dépassés ou soucieux d’être consensuels ? Peut-on d'ailleurs espérer dans les autres dans notre société individualiste et fataliste, sans espérance ni miséricorde ? Avec le péché, nous avions un droit infini au pardon. Celui à qui manquait le courage pouvait avoir la certitude d’une main tendue sans jugement. Sans péché ni erreur, pourquoi et comment se relever ? C’est asséné partout : « chacun pour soi » ce qui peut se traduire par « débrouillez-vous tout seul ! » Démagogie et bons sentiments ne vaudront jamais vérité et charité.
Témoignages de drogués.
Lors de mes témoignages, je rencontre beaucoup de fumeurs de cannabis. Ne se sentant pas jugés ou montrés du doigt, beaucoup se confient. La drogue n'apporte rien mais permet d'oublier, de faire tomber la tension, d'être un personnage avantageux dans un film plus beau que la réalité. La drogue n'est pas recherchée pour elle mais, par défaut, elle s'impose pour combler par l'illusion une carence d'amour, de dialogue, de projet ou de conscience de sa valeur.
Un élève de terminale demande au responsable de l'internat d'y être accepté. Certain de rater son bac à la fin de l'année, il tend la main. Encadré, dirigé, il aura plus de chances de réussir à étudier. Et ne sera plus tenté, dès la sortie des cours, de se réfugier dans le cannabis, garant de son échec. Il faut du courage pour s'humilier dans une telle situation, mais qui y encourage aujourd'hui ? Et ce jeune homme, d'une famille solide, qui explique son passage du cannabis à la cocaïne par cette affirmation bouleversante : « mon père n’a jamais su me dire "je t'aime" ! » Et ce garçon qui, face à l'échec assuré de ses études, a « choisi la liberté » selon ses propres paroles et arrêté le cannabis. Et cet adolescent qui constate que, depuis qu'il a arrêté la drogue, il apprécie les joies simples de l’existence, renoue des relations avec ses parents. Et tant d'autres ! Nous sommes déjà fragiles de nos blessures dans un monde d'apparence et de solitude. Un « médicament miracle contre le mal de vivre » à portée de main ajoute à notre propre confusion sans rien nous apporter. J'ai consommé du cannabis quatre années durant et il m'a fallu autant de temps pour cesser d'en fumer. Et seize ans après, c'est encore douloureux. Cannabis drogue « douce », « festive » quelle affirmation légère venant d'adultes qui savent la vérité ! Je pense aussi à ces parents désespérés par leur enfant qui se drogue. Avec souvent cette culpabilité qui paralyse pour agir ou cette souffrance qui s'exprime en agressivité, aussi stérile. La jeunesse n’est pas une maladie. Ne faisons pas d'égarements, souvent temporaires, de certains jeunes, une maladie incurable en leur enfonçant la tête sous l'eau, mais tendons leur la main pour en sortir.
La dépénalisation.
La drogue va-t-elle être légalisée sans vrai débat, comme l'avortement ? Les grands médias sont acquis à la drogue en vente libre. Les associations « représentatives » et les politiques, pour une bonne part, s'appuyant sur des études partiales, sont favorables à la libéralisation. Nombre de drogués, enjeu d’une séduction sans bornes, appuient ce projet plutôt que d'essayer de s'en sortir. Des bons sentiments, pas de perspective d'avenir et un refus militant des vérités qui dérangent la revendication idéologique d’une minorité politique. Triste conception de l'homme. N'oublions pas d’en tirer les enseignements sur le plan électoral.
Le cannabis ne résout rien et accroît encore les difficultés d'une personne à appréhender, maîtriser et résoudre ses problèmes. Intéressant paradoxe éducatif d’une société qui casse le thermomètre, une fois de plus, afin d'évacuer par la fuite une vraie crise d'une partie de la jeunesse. Et qui, comme avec la contraception et l’avortement, laissera ensuite chacun seul face à sa solitude.
Envisager de « gérer les risques » serait un renoncement terrible. Cela reviendrait à accepter une dépendance chronique, un esclavage aménagé chez un drogué comme un moindre mal. Or, la personne vaut toujours mieux que ses actes. On ne gérera sa misère et sa faiblesse qu'en l’aidant à trouver une voie vers la liberté. C'est la dignité éminente de l'homme qui est en jeu et notre conception de l'homme qui nous différencie des partisans idéologiques de la légalisation.
Civiliser, c'est assurer la transmission à nos enfants de l'héritage que nous avons reçu, le fruit de l'expérience des hommes y compris les échecs éducatifs dont la drogue est le symptôme. Et ne nous voilons pas la face. Sans un souci du bien commun et une espérance chrétienne, pas d’avenir possible. C'est un débat brûlant, crucial qu'occulte le pseudo-débat actuel qui lui n'a pas lieu d'être. « Suis-je le gardien de mon frère ? » Cette question ne date pas d'hier !
Un chemin d’espérance.
La jeunesse n'a pas changé. Mêmes aspirations et mêmes difficultés à entrer dans le monde adulte. Mais nous, sommes-nous toujours des adultes pour représenter des repères, aider les jeunes à trouver leurs réponses, présence chaleureuse et exigeante pour les guider vers la maturité ? Adultes immatures, familles atomisées, crise de l'éducation, mais aussi perte du sens spirituel remplacé par des avatars, hédonisme, consommation, modes et idéologies politiques. Le message de la légalisation du cannabis et des autres stupéfiants que réclame depuis longtemps le lobby drogue, serait une démission de nos responsabilités et l'effacement de la charité, la plus haute forme de l'amour, au profit d’un humanitarisme niais et sentimental. Et d’une conception de l'homme fataliste et désespérée, où il serait enfermé dans une servitude confortable. Surtout ne pas toucher au dogme perverti de la liberté qui se révèle en l'occurrence une grimace démoniaque, plus qu'un motif sérieux à tout ce matraquage.
Mais pour nous, catholiques, que représente concrètement la présence de Dieu dans nos vies à coté de la réussite sociale, du respect humain, du confort matériel et intellectuel ?
Réfugiés dans l'illusion de la drogue, cette jeunesse angoissée nous envoie un avertissement et un appel au secours. « Aidez-nous à ne plus craindre la vie », « donnez-nous des raisons d'espérer. » Croyons-nous vraiment qu'il existe d'autres portes ouvertes vers d'autres horizons pour une jeunesse blessée ? Je pense que les catholiques doivent avoir le courage de se remettre humblement en cause. Une vie de foi personnelle et familiale, le temps passé avec ses enfants, le sacrifice d'une école catholique qui enseigne vraiment ces valeurs, une charité en actes, sont le gage d'une reconquête des esprits et des cœurs. Et un témoignage vivant qu'il existe des réponses à toute détresse, une main tendue à toute souffrance et une espérance folle quand tout paraît humainement perdu. Ce supplément d’âme transcendera notre combat pour la dignité de l'homme.
C’est d’être reconnu libre et responsable qui rendra à l'homme sa valeur d'enfant de Dieu. Aidons les jeunes à porter leur regard au-delà de l'horizon immédiat vers cette espérance et cette foi que nous devons rayonner parce que nous en vivons. Et soyons toujours comme une main tendue de ce véritable amour, qui relève, guérit et sauve.