À l'occasion du 40e anniversaire de Vatican II, le concile est souvent apparu dans la presse comme une rupture dans l'Église, bienfaisante pour les uns, malfaisante pour les autres. À travers leur vision du concile ou leurs objections, les uns et les autres contribuent à faire de ce concile un mythe ! Quarante après, est-il possible de débattre sereinement de Vatican II sans rentrer dans le manichéisme outrancier dont une certaine presse s'est fait l'écho (cf. l'éditorial, page 5) ? Ce dossier analyse les principaux points controversés du concile et, sans prétendre tout régler, voudrait seulement inviter à approfondir des questions complexes qui ne peuvent se régler dans la polémique du brouhaha médiatique.
En analysant les articles que la presse écrite a consacrés au quarantième anniversaire de l'ouverture du concile Vatican II, on peut se demander si ce concile n'est pas un mythe où chacun puise ce qu'il veut bien y trouver, sans grand souci de la réalité des textes promulgués. Ainsi, l'« hebdomadaire chrétien d'actualité » La Vie titrait-il « Vatican II, une révolution en marche » (1), tandis que Fideliter, la revue de la Fraternité Saint-Pie X en France, s'interrogeait : « Vatican II, un "brigandage" ? » (2). Ces deux titres reflètent deux positions révélatrices : si la seconde est marginale dans l'Église, la première est en revanche largement répandue et en tous les cas très dominante dans les médias, y compris dans ceux qui se présentent comme catholiques. La chose est grave, car ces positions de rupture ne sont guère compatibles avec la nature de l'Église et de son enseignement. Ce faisant, on inculque dans l'esprit du public l'idée que l'Église s'est longtemps trompée et qu'il a fallu attendre l'événement libératoire du concile pour qu'elle sorte enfin de son obscurantisme passé. À l’opposé, la position lefebvriste est tout aussi dangereuse, puisqu'en rejetant l'enseignement conciliaire et post-conciliaire, elle montre du doigt une Église qui erre universellement depuis quarante ans en donnant à ses fidèles une nourriture empoisonnée !Essayons de cerner brièvement les raisons de cet esprit de rupture que l'on retrouve aux deux extrémités du paysage catholique. Ce qui est le plus frappant est que cet esprit de rupture s'appuie sur des analyses d'un manichéisme et d'un simplisme désarmants. Pour le dossier de La Vie cité plus haut et la série de La Croix sur le concile publiée en octobre, le schéma est d'une simplicité biblique : avant Vatican II, tout est mauvais, à l'image de Pie IX qui « confirma… un repli frileux et sectaire du catholicisme sur lui-même » (3), du temps de saint Pie X, « c'était une époque où l'Église était conçue comme un troupeau passif guidé par ses pasteurs », et « au début du concile, l'Église catholique vivait encore sur la défensive, repliée dans sa forteresse. Elle se méfiait du monde »; après Vatican II, heureusement, tout change enfin, « le Christ reprend toute sa place. Mouvement de rupture, la principale institution ecclésiale proclame renoncer à toute forme de pouvoir autre que celle d'une parole désarmée : l'Évangile. […] Le concile s'impose immédiatement comme une réunion d'hommes libres »; et, alors que « depuis le concile de Trente, au XVIe siècle (sic), l'Église est conçue comme une société hiérarchique », Vatican II, il était temps, balaie tout cela et « théoriquement, il n'y a plus de hiérarchie entre clercs et laïcs ». Un tel tissu d'âneries ferait sourire si la chose n'était si sérieuse. Et répétées à satiété par les grands médias, ces âneries finissent par devenir vérité pour nombre de chrétiens peu informés. Ainsi se forme l'idée que le passé de l'Église n'a été qu'une longue nuit, jalonnée d'horreurs comme les croisades ou l'Inquisition, dont elle n'est sortie que tout récemment grâce au concile. Ainsi, la collégialité a-t-elle corrigé « une certaine vision monarchique » de l'Église ou la liberté religieuse a-t-elle permis que nul ne soit « contraint à devenir fidèle de l'Église catholique ou à le demeurer »… comme si l'Église avait jamais soutenu une telle position ! Au nom du dialogue interreligieux, La Vie en arrive même à regretter que « l'Église catholique [ait mené] une intense activité missionnaire, en particulier au XIXe siècle, afin de convertir » ! La Croix n'est pas en reste qui proclame que « jusqu'à la veille même du concile, le catholicisme n'avait cessé de vouloir écarter quiconque allait, au nom de l'Évangile, se rapprocher du monde contemporain ». Ainsi apprend-on que saint Pie X a eu tort de condamner le modernisme puisqu'en effet : « de quoi était-il coupable, sinon de vouloir justement inscrire la foi dans la culture moderne – que ce soit en exégèse, en histoire ou en philosophie ? » Toujours dans La Croix, on apprend que « depuis les conciles de Trente et de Vatican I, Dieu pouvait être connu plutôt par un ensemble de doctrines à croire que par sa Révélation en personne », si bien que l'« acte de foi » – dont La Croix se gausse que la formule soit « encore reproduite dans un récent Manuel du chrétien de 1993 » (qui n'avait décidément rien compris à Vatican II) – est devenu plus qu'inutile, nuisible à une foi adulte : « Une telle conception de la Révélation… entre nécessairement en conflit avec l'usage responsable de la raison et de la liberté humaines » !! Si pour les « progressistes », Vatican II marque bien une rupture bienfaisante par rapport au passé, ils restent étonnement discret sur la crise qui a suivi le concile. Pour eux, elle n'existe pas ou du moins les réformes post-conciliaires n'y ont aucune responsabilité. Au contraire, la rupture n'a pas encore été assez totale, et ils en appellent à un concile Vatican III : Dans Le Monde du 12 octobre Henri Tincq écrit : « des voix s'élèvent pour estimer que l'Église de Rome n'est pas allée au bout de son aggiornamento, que des scléroses n'ont pas été guéries et que d'autres sont réapparues, que la prétention au monopole catholique de la Vérité revient à grands pas, que l'autorité qui devait être "collégiale", c'est-à-dire partagée entre la papauté et les Églises locales, tourne à l'omnipotence des structures vaticanes. » Méprisant un passé caricaturé et analysé de façon anachronique, le « progressiste » y voit un temps forcément « inférieur » à celui d'aujourd'hui, lui-même moins excellent que le lendemain qu'il appelle de ses vœux. Inversement, le « traditionaliste » tend à idéaliser le passé et ne voit dans le temps présent que les aspects négatifs – la crise dans l'Église – qui sont imputés à une cause unique : le concile. La rupture, cette fois-ci, est tout aussi présente, mais au lieu d'être recherchée, elle est combattue comme la cause de tous les maux. « Vatican II fonde une nouvelle religion », écrit l'abbé Guillaume de Tanoüarn, prêtre de la Fraternité Saint-Pie X, dans Pacte de l'été 2002. On sait que Mgr Lefebvre avait concentré son opposition au concile sur quatre points clés de celui-ci : la liberté religieuse, l'œcuménisme, la collégialité et la réforme liturgique. Un récent symposium de la Fraternité Saint-Pie X, tenu à Paris les 4-6 octobre derniers et intitulé « Vatican II : introduction à une nouvelle religion », a synthétisé son opposition au concile en huit points (4). L'abbé de Tanoüarn résume en trois propositions les erreurs de Vatican II : « Première proposition : rien dans la vie de l'Église ne peut plus être comme avant, car la condition de l'homme a changé. […] Deuxième proposition : le service de tout l'homme et de tout homme est le but et la vocation de l'Église et sa manière de rendre un culte à Dieu. […] Troisième proposition : l'unité du genre humain signifie que tout homme est en quelque sorte participant du Christ dans son incarnation ». Certes, les fidèles de Mgr Lefebvre peuvent aisément trouver des arguments qui confirment telle ou telle dérive actuelle dans l'Église. La difficulté est qu'ils mettent souvent sur le même plan l'opinion privée de théologiens dépourvus de toute autorité magistérielle et l'enseignement du pape et du concile. Pour se limiter au concile cependant, à lire ce que les « progressistes » ou les membres de la Fraternité Saint-Pie X écrivent dessus, on peut se demander si ce sont bien les mêmes textes que nous avons sous les yeux !