christicity.com Bibliothèque Le monde actuel Phénomènes de société Les sectes
Les sectes
Yves Chiron

Source : La Nef n° 116 - mai 2001

L’étymologie du mot « secte » renvoie à deux réalités différentes, l’une plus négative que l’autre. Le latin secta vient soit de sequi, sectari (celui qui suit), soit de secare, sectum (couper). L’adepte d’une secte est-il donc celui qui suit un enseignement particulier, une doctrine particulière – vision irénique de la situation; ou est-il quelqu’un qui s’est coupé, séparé de son milieu d’origine (famille, milieu, Eglise) ? L’une ou l’autre définition a son intérêt et apporte son éclairage mais est loin de régler la question.

On pourrait dire que la définition de ce qu’est une secte va considérablement varier selon ce que l’on va considérer comme étant la norme en matière de pensée et de croyance. Il y a la définition laïciste, telle qu’on l’a trouvée établie par la Commission d’enquête sur les sectes, et qui vise à qualifier de sectes les « Groupes visant par des manœuvres de déstabilisation psychologique à obtenir de leurs adeptes une allégeance inconditionnelle, une diminution de l’esprit critique, une rupture avec les références communément admises (éthiques, scientifiques, civiques, éducatives), et entraînant des dangers pour les libertés individuelles, la santé, l’éducation, les institutions démocratiques » (1). On voit le sous-entendu d’une telle définition.

D’un point de vue protestant, la secte est une séparation d’une Eglise établie (étant entendu, pour un protestant, qu’il existe différentes Eglises); mais « une secte ne mérite cette désignation que provisoirement, susceptible qu’elle est de se transformer en “Eglise libre”, c’est-à-dire de se situer progressivement entre le type-Eglise et le type-secte, plus près éventuellement de l’un que de l’autre » (2).

Un effort de compréhension catholique du phénomène des sectes partira de réalités tout autres. L’unité est une des notes essentielles de l’Eglise catholique : elle est une parce qu’elle seule est intégralement unie au Christ, puisqu’elle est son Corps. Cette seule et unique Eglise de Dieu a connu des scissions et des dissensions depuis le début de son histoire. Ni le Code de Droit Canonique ni le Catéchisme de l’Eglise Catholique n’emploient le mot « secte », ils ne connaissent que l’hérésie, l’apostasie et le schisme.

Il serait peut-être bon alors pour un catholique de s’en tenir à ces désignations traditionnelles pour juger de la foi; le mot secte ne saurait leur être équivalent. La secte est une réalité sociologique qui ne s’identifie pas à l’hérésie, au schisme et à l’apostasie, qui sont des réalités de foi. Un apostat ne devient pas forcément dirigeant d’une secte; des schismatiques constitués en groupe, même hiérarchisé, ne forment pas forcément une secte.

D’un point de vue historique et sociologique, on peut tenter de retenir trois caractéristiques qui constituent le phénomène sectaire :

– une doctrine nouvelle voire une révélation nouvelle, qui conduit à des pratiques religieuses nouvelles;

– une protestation maximalisante, selon l’expression des sociologues Max Weber et Ernst Troeltsch, qui conduit à une rupture d’avec la société ambiante;

– l’emprise exclusiviste d’un leader ou d’un groupe, qui conduit à aliéner la liberté de penser et d’agir des adeptes. 

Un exemple-type : les Témoins de Jéhovah

Ce n’est pas injurieux de qualifier les Témoins de Jéhovah de secte. Ils se présentent eux-mêmes comme des « séparés ». Ils seraient près de 9 millions dans le monde et ils entendent bien se différencier de toutes les autres Eglises et groupes religieux existants. Ils se définissent ainsi : « des gens qui se sont séparés des nombreuses religions du paganisme et de la chrétienté. Ils sont sortis de Babylone la Grande. Jéhovah Dieu possède une organisation visible dont il se sert aujourd’hui afin de nous former et de nous équiper pour vivre dans son système nouveau et juste. »

Charles Taze Russell (1852-1916), le fondateur des Témoins de Jéhovah, réunit d’abord, vers 1870, aux Etats-Unis, un groupe d’« Etudiants de la Bible » (3). Ils attendaient le retour du Christ en gloire pour 1874. L’année écoulée, Russell dut bien trouver une explication du non-événement : ce retour a eu lieu, expliqua-t-il, mais de manière invisible et l’on devait désormais attendre une période de quarante ans – soit 1914 – pour assister à la fin du monde. Ces prophéties, en apparence fondées sur la seule interprétation de la Bible, attirèrent de nombreux adventistes que Russell sut organiser.

Tour à tour, les années 1914, 1925 et 1975 – les dates successivement fixées par le mouvement comme devant être celles de la fin de ce monde – ont passé sans que rien de ce qui était attendu n’advienne. A chaque fois, selon le principe jéhoviste qu’on avait attendu une « chose fausse à la date juste », une interprétation nouvelle de l’événement était donnée. Aujourd’hui, les Témoins de Jéhovah attendent toujours la fin de ce monde mais sans fixer de date, si ce n’est en affirmant : « le Créateur réalisera ses promesses en instaurant, avant la fin de la génération qui a vu les événements de 1914, un nouveau système de choses où régneront la paix et la sécurité véritables ».

Cette attente millénariste, qui est au cœur de l’enseignement jéhoviste, ne constitue pas néanmoins sa seule particularité. Les Témoins de Jéhovah ne sont pas des protestants millénaristes. On pourrait plutôt, s’il n’y avait pas anachronisme, les rattacher à l’hérésie arienne puisqu’ils rejettent l’enseignement de l’Eglise depuis le concile de Nicée. Le dogme de la Sainte Trinité est, selon eux, une doctrine païenne qui porte atteinte à l’unité du Dieu unique : Jéhovah (association – incohérente linguistiquement – des consonnes YHWH avec les voyelles du mot Adonaï).

L’attente millénariste et les autres affirmations doctrinales qui sont propres aux Témoins de Jéhovah sont légitimées par une interprétation littérale de la Bible. D’où les efforts pour répandre une nouvelle version de la Bible, la seule authentique : Les Saintes Ecritures. Traduction du monde nouveau. Le prosélytisme des Témoins de Jéhovah, appelés pour la circonstance « proclamateurs », s’exerce aussi par le porte-à-porte pour répandre les revues du mouvement : La Tour de Garde, la plus ancienne, un bimensuel qui est publié actuellement en 115 langues pour un tirage total de plus de 16 millions d’exemplaires et, de fondation plus récente, le bimensuel Réveillez-vous !, qui mêle sujets d’actualité, articles de culture générale et thèmes religieux.

Les spécialistes estiment que la moitié des conversions au jéhovisme se fait suite à la pratique du porte-à-porte, mais qu’un nombre très important se fait aussi par un phénomène de socialisation : le Témoin de Jéhovah convertit un parent, un ami, une relation de travail. Le porte-à-porte reste néanmoins l’axe principal de communication et d’apostolat des Témoins de Jéhovah. Les proclamateurs, qui vont toujours par deux, établissent des fiches sur chaque habitation visitée et sur la réaction de la personne contactée. Ces « Notes de maison en maison » font l’objet de rapports et de statistiques établis par l’Assemblée locale, laquelle en réfère aux autorités supérieures. D’où de véritables campagnes de « proclamation » qui peuvent être lancées au niveau national.

Dans chaque pays où les Témoins de Jéhovah sont nombreux, leurs dirigeants vivent dans un Béthel (« maison de Dieu »), à la fois siège administratif du mouvement et résidence des dirigeants et de leur famille. La direction mondiale du mouvement est assurée par un Collège central, présidé par Milton G. Henschel, dont le siège est à Brooklyn.

La vie quotidienne des Témoins de Jéhovah

Les témoignages d’anciens adeptes et les études des spécialistes permettent de définir le Témoin de Jéhovah comme un croyant séparé de la société. Une des obligations sera l’assistance à des réunions hebdomadaires : notamment, l’« école du ministère théocratique » et la « réunion de service ». Dans la première, « on s’exerce aux activités de prosélytisme sous la direction d’un membre plus ancien; on n’étudie pas seulement la doctrine, mais aussi l’éloquence et la diction » (4); dans la seconde, on fait le bilan des activités des « proclamateurs » secteur par secteur et on trace le programme des semaines et mois à venir.

La vie religieuse proprement dite est très limitée, puisque ne s’ajoute à l’étude et la lecture des Saintes Ecritures, qu’une seule cérémonie liturgique par an : la commémoration de la Cène du Seigneur, et éventuellement la participation aux baptêmes célébrés, en nombre, lors des assemblées nationales ou internationales.

Les liens étroits avec la « congrégation locale » des Témoins de Jéhovah prennent souvent l’allure d’une immixtion dans la vie privée des adeptes qui va jusqu’au contrôle de la conduite morale des membres, avec établissement de rapports écrits. Massimo Introvigne, qui signale le fait, relève aussi la croisade anti-tabac lancée dans les années soixante-dix et qui a abouti, en 1973-1974, à l’exclusion des Témoins de Jéhovah de plus de deux mille adeptes qui avaient refusé de cesser de fumer.

D’autres interdictions, permanentes et universelles celles-là, contribuent à séparer davantage les Témoins de Jéhovah de la société : refus du vote, de saluer un drapeau national ou autre, de faire le service militaire et les services civils de remplacement, de célébrer les fêtes « païennes » (Noël, Pâques, etc.) et les anniversaires, de pratiquer des transfusions sanguines.

En conclusion, on sera d’accord avec cette appréciation de Mgr Jean Vernette, délégué de l’Episcopat pour les sectes : « leur sincérité, leur courage, le désintéressement de plusieurs d’entre eux, soulèvent l’admiration. Malheureusement, ils sèment souvent la division dans les familles après leur passage. Et celui qui accepte de faire un bout de chemin en leur compagnie va se trouver pris en charge de manière tellement serrée que la chaleur fraternelle tournera souvent en pression aliénante.

Soyons clair : on ne reconnaît plus guère dans la doctrine des Témoins de Jéhovah, dans les distorsions qu’ils imposent à la Bible, et dans certaines méthodes de propagande, cette Bonne nouvelle que Jésus propose avec infiniment de respect à la libre adhésion de ses contemporains. Nous respectons leurs croyances. Mais nous ne pouvons les reconnaître comme “chrétiens”. Tout en les reconnaissant comme des frères, même si nous devons, par souci de vérité et de santé spirituelle, marquer des distances et de nets refus. Car il n’est pas de Charité hors de la Vérité » (5).

 

(1) Les Sectes en France, Assemblée nationale (rapport Guyard), 1995, p. 11. (2) Jean Séguy, « Sectes », Encyclopédie du protestantisme, Cerf/Labor et Fides, 1995, p. 1429. (3) Sur l’histoire du mouvement, cf. Massimo Introvigne, Les Témoins de Jéhovah, Cerf/Fides, 1990. Pour la pratique et la croyance, cf. Ken Guindon, Les Témoins de Jéhovah, l’envers du décor, Téqui, 1991 et Nicolas Hesse/Jean-François Blanchet, Si des Témoins de Jéhovah viennent vous voir, Téqui, 1992. (4) Massimo Introvigne, op. cit., p. 114. (5) Préface à Si des Témoins de Jéhovah viennent vous voir, op. cit., p. 3-4.