La « catastrophe » de la modernité Augusto Del Noce est l’un des plus importants philosophes catholiques italiens de l’après-guerre. Penseur libre et inclassable, Del Noce a été à la fin de sa vie très proche de Communion et Libération. L’analyse critique de la modernité a été au cœur de sa réflexion. Malgré son envergure, ce grand penseur catholique est quasiment inconnu en France, seuls deux ouvrages de lui ayant été traduits en français. La toute récente traduction de L’époque de la sécularisation est l’occasion de le faire enfin connaître au public francophone.
A Sainte-Hélène, Napoléon confiait à ses intimes : « J’ai toujours su comment employer les hommes de tous genres, quels que soient leurs capacités, leur métier. Mais que faire des philosophes ? J’ai beaucoup cherché, je n’ai jamais trouvé à quoi ou à qui ils pouvaient bien servir. »
Le pessimisme de l’ex-empereur n’était pas complètement injustifié. A condition, naturellement, d’admettre qu’à chaque époque il put y avoir des exceptions. Pour notre temps, à ce qu’il nous semble, on pourrait placer parmi ces exceptions le nom d’Augusto Del Noce, mort entre Noël et la saint Sylvestre de 1989, au moment où la dernière dictature marxiste d’Europe, celle du Roumain Nicolae Ceausescu, finissait dans la terreur et l’allégresse. Se vérifiait Le suicide de la révolution selon le titre prophétique d’un de ses livres les plus importants, et des plus vilipendés, écrit en 1978, quand tout faisait penser le contraire.
Le philosophe Augusto Del Noce a-t-il « servi », pour reprendre l’expression de Napoléon ? D’après notre propre expérience et celle de tant d’autres, la réponse ne peut être que tranchée : oui, par sa réflexion, ce vieux savant a aidé beaucoup de personnes (et continuera probablement à en aider d’autres par ses écrits), à voir un peu plus clair dans le monde, dans l’histoire, dans la vie. Et aussi dans la foi. Del Noce, de fait, n’était pas chrétien seulement de nom, ni catholique par tradition familiale et culturelle. C’était un croyant responsable et explicite, à visage découvert. Et de sa foi il a fait le critère décisif pour comprendre le sens de la destinée humaine.
Il faut ajouter qu’à cause de ce catholicisme pas du tout postiche ou occasionnel, mais essentiel pour sa pensée comme pour sa vie (d’un « témoignage limpide », d’un « service constant » comme le disait Jean-Paul II dans son message de condoléances), Del Noce a payé un lourd tribut de mise à l’écart, avec quelquefois dérisions et calomnies. Il éprouva pour sa part le poids de la vraie « Inquisition » d’aujourd’hui, qui est de caractère laïque et d’un rigorisme inimaginable par rapport à celle d’autrefois, tout en se présentant sous les livrées de la tolérance, du pluralisme et du dialogue.
L’hétérogenèse des fins
Mais cela, il le prenait en compte, et de plus il y trouvait une confirmation d’une de ses thèses principales, celle de « l’hétérogenèse des fins » c’est-à-dire le renversement des intentions dans leur contraire. La culture moderne, née pour réaliser le règne de la liberté pour tous, a en réalité créé ce qu’il appelait : « le régime de la plus grande oppression », surtout à l’encontre de ceux – et il était du nombre – qui ne veulent pas sacrifier aux idoles, aux mythes et aux tabous sur lesquels cette culture s’appuie.
De cette persécution d’estampille laïque ou athée, donc, il ne se plaignait plus beaucoup. Ce qui en revanche le blessait davantage, et toujours avec un étonnement douloureux, c’était l’aversion peut-être encore plus âcre qui lui venait de l’intérieur même de cette Eglise qu’il aimait, qu’il cherchait à servir, et dans laquelle il voyait la seule possibilité (et cela pour tous, croyants mais aussi non-croyants de bonne volonté), de retrouver la route de la vraie dignité, liberté et justice entre les hommes.
Bien que je l’aie beaucoup fréquenté à travers ses livres et ses nombreux articles, je ne l’avais personnellement jamais rencontré. L’occasion me vint d’un collègue qui projetait un livre d’entretien avec lui (qui cependant ne fut jamais réalisé) et qui, à ma grande surprise, me remit une invitation du professeur à le rejoindre dans la maison où il passait les vacances, parce qu’il voulait me connaître. Lui aussi, de fait, s’intéressait à ce que j’écrivais.
La maison était la vieille maison de famille des Del Noce, dans un coin du vieux Piémont resté intact, une petite villa délicieusement retro – avec beaucoup de gazon, des tables de pierre avec des damiers, des hortensias et des magnolias, – solitaire dans la campagne de Savigliano, à peu près à mi-chemin entre Turin et Cuneo. C’était le 16 septembre 1987, selon la date que je signalais sur la couverture du carnet que je remplis de notes : un peu plus de deux ans avant sa mort si soudaine.
Le souvenir agréable de ces heures de soleil, d’amitié, d’échange fervent d’idées, soit en se promenant dans le jardin, soit en dînant dans une petite pièce du même goût, est pour moi par instants marqué des expressions d’amertume d’Augusto Del Noce. Les incompréhensions, l’ostracisme, souvent le seul refus de l’écouter ou de le recevoir en certains journaux, en certaines maisons d’édition, et cela, du côté catholique, clérical, tout cela l’attristait non pas tant pour lui-même que pour la cause de la foi, du message évangélique, de la crédibilité de l’Eglise. Ayant passé toute sa vie à y réfléchir, il était convaincu d’avoir saisi par quelles voies le message du Christ pouvait de nouveau rencontrer l’homme d’aujourd’hui; et il voyait au contraire une bonne part de la théologie et de la pratique pastorale, beaucoup de clercs et de laïcs, suivre des chemins qui lui semblaient des voies sans issues, des pièges, des raccourcis débouchant sur l’insignifiance ou l’échec. Et il souffrait qu’on ne voulût pas prendre en compte ses avertissements passionnés pour changer de cap.
Il est vrai que les jeunes des nouveaux mouvements avaient découvert un maître dans ce vieux catholique, un guide spirituel. Et Del Noce leur en était reconnaissant. Mais en même temps, il refusait de ne se sentir en harmonie qu’avec une partie seulement du catholicisme d’aujourd’hui; c’était l’Eglise tout entière qui pour lui avait besoin d’un changement de cap, d’une adaptation aux nouvelles orientations données par ce pape polonais en qui il voyait un don de la Providence.
Philosophe de la politique
Les fidèles, pour lui, avaient besoin d’entrer en profondeur dans les leçons du passé pour pouvoir vivre le présent et programmer l’avenir. Il me répétait un jour : « La crise du marxisme est irréversible, le libéralisme qui semble triompher et prendre sa place est lui aussi en décomposition; et comme le marxisme, il l’est non pas parce qu’il n’a pas réussi, mais justement parce qu’il s’est réalisé, et en s’inversant. L’Eglise aussi est en crise, non pas parce que son message ne serait plus crédible, ou qu’il ne serait plus réalisable, mais parce qu’elle-même s’en est éloignée. Il suffirait de clarifier de nouveau, de se remettre sur les bons rails, pour offrir à un monde désespéré la vision de salut dont il a besoin. Mon devoir est d’amener les croyants à la réflexion, à comprendre que la bonne volonté non seulement ne suffit pas, mais encore qu’elle peut être dangereuse quand elle est dirigée sur une mauvaise route. Ce n’est pas seulement la superbe qui est la mère des hérésies, mais selon l’enseignement des pères c’est aussi l’ignorance. Beaucoup d’hommes d’Eglise, depuis des dizaines d’années, ignorent littéralement quel est le point de vue catholique, et adoptent des schémas et points de référence non catholiques, parfois même non chrétiens, sans même s’en apercevoir ».
Pour lui, être philosophe, et philosophe de la politique, discipline qu’il avait enseignée, d’abord à l’université de Trieste, puis à celle de Rome, signifiait aller aux racines, ne pas s’arrêter à la superficie des problèmes quotidiens, mais en sonder les causes profondes, repérer la dérive des idées, qui, partant de certains présupposés, aboutissent inévitablement à certaines conséquences. C’était justement cela, selon lui, qui manquait aux croyants d’aujourd’hui. Il me disait : « La pensée catholique a toujours élaboré une théologie de l’histoire. Mais peut-être les derniers à s’y consacrer furent les grands penseurs contre-révolutionnaires du XIXe siècle, mis en face du défi de la modernité. Aujourd’hui rares sont les catholiques qui se préoccupent de lire vraiment leur propre époque à partir de la foi et de la Tradition comme postulats essentiels. La crise du monde catholique dérive de la séparation entre la perspective de la foi, souvent méconnue, et l’action politique, sociale et culturelle, qui part nécessairement à la dérive. En présence des problèmes de notre époque, les catholiques les interprètent en fonction d’autres cultures, sans aller jusqu’aux derniers fondements. Ainsi, la foi devient une étiquette inutile, dont à la fin on se débarrasse, et non la lampe pour illuminer la réalité, et ce qui par en dessous, souvent de façon cachée, la dirige. C’est une sorte d’éclectisme, inefficace et de toute façon faux (généralement "progressiste" ou de toute façon inspiré des Lumières), qui affecte tant de prises de position qui se croient "catholiques". Il n’est certes pas étonnant que personne en dehors de l’Eglise ne veuille prendre au sérieux ces pastiches; ni qu’à l’intérieur de l’Eglise personne ne se sente éclairé de ces Weltanschauungen, produits aussi trompeurs et insipides qu’inévitables à cause de la perte de nos racines et d’un complexe d’infériorité devant la fausse sagesse du "monde" ».
Pour Del Noce, tout commence au XVIIe siècle, en Europe, avec Descartes et les premiers libertins, pour continuer avec les philosophes, les auteurs des Lumières. Cela commença, disait-il, parce qu’« on donna une valeur absolue à la raison humaine, et à elle seule, et à cause de ce rationalisme, on écarta toute la dimension transcendante, la métaphysique : tout ce qui va justement au-delà de la physique, de la nature, ce qui dépasse ce qui se voit, se touche, et peut se mesurer ou se décrire par la raison. On nia, et sans preuves, non seulement l’existence de Dieu, mais encore la possibilité de son existence. »
De toute façon, sur les thèmes pour lesquels le rationalisme n’avait pas de solution (Dieu, et donc l’au-delà, la vie éternelle, le mystère de la mort, le péché, le miracle), tomba ce qu’il aimait à appeler : « l’interdiction de poser des questions ». Une interdiction qui, à son avis (et aussi selon son expérience : sa mise à l’écart venait justement du fait qu’il ne voulait pas la respecter), marque l’époque moderne et contemporaine. Il citait souvent comme exemple des phrases de Marx, pour qui il importait peu de discuter si Dieu existait ou non : Dieu n’existe pas parce qu’il ne doit pas exister, autrement l’homme en dépendrait et ne pourrait plus créer un monde à image et ressemblance humaine.
Critique du marxisme
Homme de foi, Del Noce apercevait la caractéristique de la modernité justement dans l’obscurcissement programmé, et à l’occasion avec violence, de la vision du monde selon la foi. La modernité est donc l’ère de la sécularisation croissante, plus encore, de la désacralisation, de cette négation de Dieu qui dans un premier temps avait cherché à le remplacer par des dieux de substitution, avec leur culte séculier, en mettant la politique à la place de la religion. C’est la période « sacrale » de la sécularisation, celle des idéologies qui prennent les traits de l’ancienne religion : le libéralisme du XIXe, le positivisme scientiste, le socialisme, le fascisme, le nazisme. Mais à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale la sécularisation fait un nouveau pas en avant inévitable, et entre dans sa période « profane » : non plus la recherche d’un « ersartz » de religion, mais la libération de la religion, avec au centre la recherche d’un hédonisme, une quête du plaisir qui pour la première fois dans l’histoire ne cherche pas à se cacher, mais au contraire se glorifie d’elle même.
Un mot entre tous était cher à Del Noce : celui de catastrophe. Mais il le prenait dans son sens étymologique précis, celui de se retourner vers le bas, donc de « renversement ». Pour lui, la modernité, d’abord agnostique, puis athée, était « l’ère de la catastrophe » en ce sens que toutes les idéologies élaborées par l’homme qui voulait se faire Dieu (idéologies auxquelles cependant il reconnaissait souvent de la bonne volonté et des desseins généreux) s’étaient renversées dans leur contraire même. Mieux, plus elles s’étaient réalisées, plus grande avait été la catastrophe.
Le grand exemple était le marxisme, par lequel il avait lui-même était tenté, dans le Turin des années trente, et dont il était devenu le critique le plus lucide et le plus redouté, donc le plus haï.
Contre les illusions des catho-communistes, à commencer par ce Franco Rodano qui fut l’éminence grise des chefs du PCI et d’Enrico Berlinguer en particulier, qui fut l’inventeur et le fauteur du « compromis historique », et auquel il avait consacré un livre volumineux et implacable, contre ces illusions, donc, Del Noce à plusieurs reprises avait cherché à démontrer que c’était Pie XI qui avait raison en qualifiant le communisme, dans l’encyclique Divini Redemptoris de 1937, d’« intrinsèquement pervers ». Il expliquait : « Le communisme – qui depuis plus d’un siècle s’identifie avec le marxisme, s’étant toujours présenté sous cette étiquette – a l’athéisme comme essence, il ne peut pas le rejeter sans se nier lui-même, il lui est impossible de penser à des valeurs religieuses sinon sous la forme de l’athéisme. Celui-ci, donc, n’est pas pour lui, pour utiliser son propre langage, une superstructure, mais la structure elle-même ».
Son attention privilégiée au communisme venait du fait que si toute l’époque moderne était celle de la sécularisation, le marxisme représentait non seulement le terme plein et achevé de la négation de Dieu, mais encore une philosophie qui voulait devenir politique et qui avait réussi à réaliser le projet de s’incarner vraiment dans l’histoire, de transformer des idées en structures concrètes. Or, la vérification par l’histoire avait montré concrètement cette « catastrophe » marxiste que Del Noce avait prévue depuis un demi-siècle et dont les convulsions finales arrivèrent assez tôt pour qu’il pût les voir dans les derniers jours de sa vie.
« Catastrophe » du marxisme, dans le sens avant tout de renversement total de ses prévisions : la justice, la liberté, le bien-être universel promis, et qui dans un socialisme dit « réel » pour l’exorciser (mais qui, pour lui, coïncidait parfaitement avec celui dit « idéal »), se transformaient en fait dans la plus grande injustice, la plus grande répression de la liberté, la plus grande misère.
Ainsi, pendant que les peuples humiliés, offensés et affamés se révoltaient contre des régimes « populaires », et les renversaient, le marxisme occidental, celui qui n’avait pas eu la possibilité de se réaliser en pratique, celui qui (et par bonheur pour lui) n’avait pas vaincu, à commencer par celui d’Italie, connut lui aussi sa « catastrophe », se transforma aussi en son contraire. Elle fut vraiment incroyable, la lucidité avec laquelle dès 1978, Del Noce – alors que le marxisme semblait chez nous la culture dominante, paraissait en bonne santé et sur le point de triompher – écrivait textuellement dans la présentation de son livre Le suicide de la révolution : « L’eurocommunisme ne peut que déboucher sur la transformation du communisme en une composante de la société bourgeoise désormais complètement désacralisée ».
En effet, dix ans plus tard, c’est ce qui est arrivé : le parti communiste italien changea de nom, car entre temps il avait absorbé l’idéologie la plus bourgeoise de toutes, celle du « libéralisme de gauche », qui est un radicalisme à la Marco Pannella, en route pour devenir un parti radical de masse (s’il réussit à conserver les masses). Et pourtant, il trouva ses fauteurs les plus puissants dans cette bourgeoisie de la grande finance internationale, dont chez nous un Carlo de Benedetti est le prototype exemplaire. « C’était tout ce qu’il y a de plus prévisible, répondait Del Noce à qui lui demandait compte de ses "vertus prophétiques". Ce n’était vraiment pas nécessaire d’être devin : ayant perdu en route l’utopie révolutionnaire, essence même de l’ersatz religieux, il ne restait plus au marxisme que son seul aspect fondamental de produit du scientisme moderne, du rationalisme qui exclut Dieu par choix initial obligé. Même le communisme "à l’européenne", donc, s’est renversé en son contraire : il voulait enterrer la bourgeoisie, et il en est devenu une des composantes les plus solides et essentielles. Qui plus est, il se propose maintenant comme objectif historique d’embourgeoiser de la pire façon ces masses qu’il voulait libérer de la culture et de l’oppression bourgeoises. N’est-il pas révélateur de constater qu’en Italie, non seulement des financiers comme de Benedetti, mais encore des journalistes, coryphées du plus brutal et explicite esprit bourgeois, soient les inspirateurs de la direction du nouveau PCI ? »
L’aboutissement final donc de toutes les idéologies modernes, communiste ou libérale, était pour lui, et il est difficile de lui donner tort quand on regarde autour de soi objectivement, le nihilisme, la fin de tous les idéaux et de toutes les valeurs. Un nihilisme auquel on cherche à donner un visage acceptable, voire noble, en l’appelant « pensée faible ».
La forme vulgaire de ce nihilisme, vraie et ultime idéologie pour le peuple, est le consumérisme. C’est-à-dire, expliquait-il, « l’aliénation maximale, la transformation de tout en marchandise qui se paye, jusqu’à rejoindre la plus grande absence de liberté, crucifiant l’homme sans défense au désir, à l’envie, à la poursuite, du plus de biens qu’on puisse se procurer ».
Les chrétiens et la modernité
Et les chrétiens, et les catholiques ? Ici, Del Noce hochait la tête : après s’être tant opposés à la modernité, de façon d’ailleurs souvent excessive ou obsessionnelle, après l’avoir pour tout de bon diabolisée, beaucoup d’hommes d’Eglise avaient fini par l’accepter sans critique, de façon enthousiaste et surtout anachronique. Ils l’avaient « épousée », c’est-à-dire que dans les années 60 du XXe siècle (en effet, le livre de Del Noce, Le problème de l’athéisme, est de 1964), quand n’importe qui voulant bien ouvrir les yeux s’apercevait que cette modernité était en décomposition, et ce, justement parce qu’elle s’était réalisée, amenant les habituelles suites catastrophiques, se liant à cette catastrophe, la pensée et la pratique des catholiques en avait inexorablement suivi le destin.
Pour Del Noce, la pensée catholique du XIXe siècle (qu’il invitait à retrouver comme prophétique, comme celle qui avait le mieux vu l’avenir, c’est-à-dire notre présent) avait toujours vu clairement que tout refus de Dieu se transforme plus ou moins rapidement en désastre pour l’homme. Ces catholiques du siècle passé s’étaient donc opposés aux idéologies modernes par amour de l’humanité, prévoyant que c’était proprement l’essence athée ou agnostique des nouvelles idéologies qui les rendait dangereuses. Partant de la foi, leurs analyses s’appuyaient encore sur l’Ecriture : Nisi Dominus ædificaverit domum, in vanum laborant qui ædificant eam. Vanum est vobis surgere ante lucem, sedere in multam noctem…
Pour ces penseurs catholiques du XIXe siècle, le schéma d’interprétation de l’histoire était, comme il l’avait toujours été jusque-là, celui des paires opposées : foi-incroyance, religion-irréligion, dévotion-impiété, sacré-profane. Avec l’acceptation de la modernité, on accepta aussi son schéma d’interprétation, c’est-à-dire : progressiste- conservateur, droite-gauche, réaction-révolution. Ainsi, à une interprétation religieuse de l’histoire, on substitue une interprétation politique. Et aux catégories traditionnelles de vrai-faux, bien-mal, on substitue celle de progressiste-réactionnaire. C’est précisément pour cela que beaucoup de catholiques ont fini par adhérer, fût-ce avec un retard ou un zèle ridicules, à un marxisme désormais réalisé et donc décomposé (mais pour eux, nouveaux convertis, il représentait l’avenir et la nouveauté). Et donc pour eux aussi le « saint » est devenu le « progressiste » et le « pécheur », le « réactionnaire ».
Même ceux qui n’avaient pas choisi « l’option socialiste » ont cependant fini par intérioriser, sans s’en apercevoir d’ailleurs, ces catégories de la modernité qui n’ont plus rien de religieux. De cette façon, disait Del Noce, la pensée catholique est devenue insignifiante, répétiteur naïf et quelquefois risible, car à la remorque de catégories qui n’étaient pas les siennes, et qui entre autres ont montré depuis longtemps leur misère, leur incapacité de rendre compte de l’homme et de l’histoire. C’était justement là, à son avis, la principale racine de la contestation à l’intérieur de l’Eglise. Il me disait : « Parce qu’on pense qu’un certain concept moderne de "démocratie" est de gauche, progressiste, la réforme de l’Eglise doit passer par sa démocratisation radicale. Comme on n’a plus une vision religieuse des choses, mais, et souvent inconsciemment, seulement politique, le côté monarchique et hiérarchique de l’Eglise catholique semble intolérable à certains clercs, c’est un aspect réactionnaire qu’il faut donc combattre ».
Ainsi, selon la nouvelle table de valeurs du « catholique moyen », le véritable adversaire à combattre n’est plus l’irréligieux, le blasphémateur, le sans-Dieu. Même, tout cela se présentant souvent comme « de gauche », apparaît comme un christianisme anonyme, dont il faut mettre à profit les critiques. Dans cette nouvelle perspective néo-catholique (« qui d’ailleurs, disait Del Noce, n’a plus rien à voir avec le catholicisme connu jusque-là »), l’adversaire, c’est « l’intégriste », c’est-à-dire celui qui veut aller jusqu’au bout de sa foi, la transformant de vague sentiment en guide et perspective globale pour toute son activité concrète. C’est pour cette raison, répétait-il, qu’il y a « tant de haine pour les nouveaux mouvements considérés comme intégristes et donc dangereux, ennemis par excellence du nouveau christianisme ».
Tragédie pour beaucoup de fidèles, toujours selon son analyse, aura été l’acceptation d’un autre postulat fondamental des idéologies modernes : la nécessité d’éliminer « le barbare et obscur tabou chrétien du péché, à commencer par le péché originel ». En effet, s’il y a un péché, une faute, à l’origine de l’histoire, alors elle a besoin d’un salut, d’une Rédemption, d’un Sauveur, d’un Rédempteur. Mais parce qu’on croit que l’homme peut se sauver tout seul, grâce à sa raison, et peut réaliser par ses seules forces le paradis sur la terre, voilà donc qu’un des premiers pas à faire est de reléguer dans la mythologie l’idée de péché. De là, disait-il encore, « le fait indubitable que tout modernisme théologique a pour base l’éternelle hérésie pélagienne : l’atténuation, la négation plus ou moins dissimulée, sinon le refus explicite, de la chute d’Adam. Sans lequel, pourtant, même le Christ devient incompréhensible, superflu. Et alors on cherche à le conserver en le transformant en un proto-syndicaliste, en un prophète de la libération socio-politico-économique ».
D’un côté, Del Noce s’opposait à ce qui, pour lui, était une tromperie dérivant du schéma de base de la modernité, « progrès-réaction » : c’est-à-dire croire que le fascisme, en tant qu’il était vu comme le maximum de la « réaction », était aussi le maximum du négatif, le Satan, le « Mal radical ». Il savait que cette « diabolisation » avait été voulue par les communistes (et acceptée sans critique par les catholiques de tout l’« arc constitutionnel » [1], c’est-à-dire par tous sauf ceux du MSI) pour faire oublier Staline et Pol Pot, en disant que les seuls « méchants » de l’histoire étaient Hitler, Mussolini, et les généraux sud-américains.
D’autre part pourtant, Del Noce avertissait les catholiques qui par hasard en seraient encore tentés (de la même façon que beaucoup d’entre eux l’avaient effectivement fait durant les vingt ans du fascisme) de ne pas tomber dans l’illusion de penser que le fascisme était le défenseur de la tradition, des valeurs éternelles, et donc un allié potentiel de l’homme religieux. « Quoi qu’en disent les marxistes et les libéraux de tout acabit qui ne veulent pas reconnaître les cousins embarrassants » répétait-il sans se lasser, « fascisme et nazisme, bien que très différents entre eux et non assimilables l’un à l’autre purement et simplement, ne sont pas des négations de la modernité, mais ils en sont eux aussi des enfants légitimes. Eux aussi se situent parmi les idéologies qui ont décrété l’inexistence ou du moins l’insignifiance de Dieu, ils sont un moment comme les autres de la sécularisation. Ils ne sont pas, comme ont voulu le faire croire les progressistes, des erreurs contre la culture moderne, ce sont des erreurs à l’intérieur de la culture moderne ».
Sortir l’Eglise de la crise
Voilà donc l’appel que Del Noce voulait lancer à ses frères dans la foi, soutenu par un esprit d’apostolat devenu très rare chez les intellectuels, et souvent aussi parmi les clercs. Il avertissait de se méfier de « toute présumée avant-garde catholique qui en réalité est toujours l’arrière garde de telle ou telle forme de progressisme ». Il disait, avec Urs von Balthasar, que « la religion est morte si on prend l’homme moyen d’aujourd’hui comme mesure absolue et unique de ce que la Parole de Dieu doit dire ou ne pas dire ». Il se défendait de l’accusation de repousser le néo-modernisme théologique par peur de la nouveauté : « non, je le combats parce qu’il est un grave péril pour la foi : non parce qu’il est nouveau, mais parce qu’il est faux ».
Il répétait surtout (et c’était ce qui déchaînait la réaction souvent incontrôlée et violente de beaucoup de clercs) les paroles par lesquelles il avait, en 1971, conclu son intervention dans Déclin ou éclipse des valeurs traditionnelles ? : « La première condition pour que l’éclipse se termine est que le catholicisme sorte de la crise et que l’Eglise retrouve sa fonction qui est non pas de s’adapter au monde, mais, au contraire, de le contester ».
Contesté à son tour pour de telles affirmations, il y revenait avec obstination : « le Christ ne nous a pas demandé d’épouser le monde, mais de le baptiser. L’Eglise a le devoir de répondre aux besoins de l’homme moderne sans devenir pour autant moderniste, sans en accepter les schémas d’interprétation ». Il répétait : « Les nouvelles Lumières bourgeoises d’aujourd’hui, dont les ex-communistes aussi font partie, raisonnent en termes de "modernisation" ou d’"arriération". Pour elles, ce qu’il y a de plus "arriéré" est la morale catholique traditionnelle avec ses orientations sur la vie, la sexualité, la famille. La permissivité, la révolution sexuelle, la tolérance envers la pornographie sont des étapes essentielles pour se libérer de l’Eglise, et donc pour la "modernisation" de la société. Il est dramatique que tant de catholiques aussi jugent "arriérée" la défense désespérée menée par le pape des fondements éthiques du christianisme ».
La foi croit que Del Noce, maintenant, est dans cette Lumière qui juge infailliblement tous les hommes, leurs pensées, leurs projets, leurs vérités, leurs erreurs. Maintenant, donc, il nous voit, il voit si, et de quelle façon, c’est lui ou les autres croyants qui ont raison.
Nous autres, encore pèlerins, avons seulement le devoir, comme le dit saint Paul, « d’examiner tout et de retenir ce qui est bon ». Avec courage et cohérence, comme nous le dictera notre conscience. Et dans la fidélité à l’indubitable témoignage (qu’on soit d’accord ou non avec lui) qu’a livré le chrétien, le catholique, Augusto Del Noce.