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L'Eglise et l'histoire moderne
Gérard Leclerc

Source : La Nef n°120 - janvier 2002

L’analyse de l’aggiornamento réalisé par l’Eglise depuis le concile Vatican II montre la fragilité des explications manichéennes concluant à une rupture du Magistère. Elle montre néanmoins aussi la nécessité de la nouvelle évangélisation.

Tenter d'opérer un bilan de l'expérience historique de l'Eglise au XXe siècle relève d'un défi particulièrement périlleux. Parvenir à l'intelligence de tout un siècle tumultueux et dramatique constitue déjà en soi une performance. Ajouter à cette performance l'insertion du christianisme à l'intérieur des évolutions et des conflits qui tissent la trame du XXe siècle ajoute encore à la difficulté. Certes, au regard de certains, l'entreprise est relativement simple, puisqu'il suffirait de tracer la trajectoire qui mène l'Eglise catholique de son refus des principes de la modernité au cours du XIXe siècle à son acceptation des mêmes principes par une Eglise conciliaire ayant réalisé son aggiornamento. Du Syllabus à la déclaration de Vatican II sur la liberté religieuse, il semble à beaucoup que le jugement de l'histoire est sans appel.

Mes jeunes années ont souvent été bercées par ce type de discours. On m'expliquait que grâce à un courant avant-gardiste dont Félicité de Lamennais était en quelque sorte le père, le catholicisme s'était progressivement libéré de sa gangue réactionnaire. En suivant la ligne qui vient des catholiques libéraux dits modernistes et en saluant au passage Marc Sangnier, Jacques Maritain et Emmanuel Mounier, on pouvait ainsi découvrir les étapes d'une libération et d'un accomplissement. Au terme, le Syllabus était explicitement contredit et on pouvait affirmer que, enfin « le Pontife romain peut et doit se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la culture moderne ».

Disons-le d'emblée, les choses sont infiniment plus complexes et un survol rapide met en cause la fragilité d'une analyse unilatérale et passablement manichéenne. Tout d'abord, il faudrait faire le bilan de l'héritage de la Révolution française que certains auraient voulu globalement positif, mais que la nouvelle génération d'historiens nés avec François Furet a considérablement problématisé en montrant que deux logiques s'y enchevêtraient : l'une de type libéral, l'autre de type totalitaire. 

On ne peut faire l'économie d'une analyse qui déstabilise quelque peu la théorie lénifiante et bien-pensante de l'émancipation de l'homme moderne. Il apparaît que les potentialités totalitaires étaient contenues dans la pensée des Lumières et même dans la philosophie politique qui émerge avec Machiavel, Hobbes et Rousseau. L'Eglise catholique s'est sentie, à juste titre, menacée par une absorption du religieux par le politique. A ce sujet, le texte du Syllabus se montre lucide et prophétique quand il dénonce l'Etat origine et source de tous les droits, qui n'est circonscrit par aucune limite.

Sans aucun doute, l'Eglise se devait de définir les rapports nouveaux avec la réalité ambiguë apparue aux XVIIIe et XIXe siècles, en trouvant une bonne distance qui n'était pas facile à évaluer. Léon XIII s'était lancé avec courage dans cette entreprise. Son successeur saint Pie X lui a emboîté le pas en affrontant des problèmes qui n'étaient pas seulement politiques. En effet, un conflit d'ordre épistémologique, qui soulève des questions théologiques redoutables, est apparu avec l'émergence de la science exégétique et de systèmes rationalistes qui ont pour effet de vider la Révélation de sa substance. Le coup d'arrêt porté par l'encyclique Pascendi à ce qu'on a appelé le modernisme sera décisif, sans toutefois régler les problèmes qu'affrontent avec compétence et même génie des hommes comme le Père Lagrange et Monsieur Pouget, dont Jean Guitton nous a donné l'inoubliable portrait. Il ne faut pas se cacher qu'aux erreurs dissolvantes du libéralisme doctrinal s'opposent les étroitesses de ce qu'on appelle l'intégrisme, et que même l'autorité romaine, dans sa juste volonté de 

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