L’analyse de l’aggiornamento réalisé par l’Eglise depuis le concile Vatican II montre la fragilité des explications manichéennes concluant à une rupture du Magistère. Elle montre néanmoins aussi la nécessité de la nouvelle évangélisation.
Tenter d'opérer un bilan de l'expérience historique de l'Eglise au XXe siècle relève d'un défi particulièrement périlleux. Parvenir à l'intelligence de tout un siècle tumultueux et dramatique constitue déjà en soi une performance. Ajouter à cette performance l'insertion du christianisme à l'intérieur des évolutions et des conflits qui tissent la trame du XXe siècle ajoute encore à la difficulté. Certes, au regard de certains, l'entreprise est relativement simple, puisqu'il suffirait de tracer la trajectoire qui mène l'Eglise catholique de son refus des principes de la modernité au cours du XIXe siècle à son acceptation des mêmes principes par une Eglise conciliaire ayant réalisé son aggiornamento. Du Syllabus à la déclaration de Vatican II sur la liberté religieuse, il semble à beaucoup que le jugement de l'histoire est sans appel.
Mes jeunes années ont souvent été bercées par ce type de discours. On m'expliquait que grâce à un courant avant-gardiste dont Félicité de Lamennais était en quelque sorte le père, le catholicisme s'était progressivement libéré de sa gangue réactionnaire. En suivant la ligne qui vient des catholiques libéraux dits modernistes et en saluant au passage Marc Sangnier, Jacques Maritain et Emmanuel Mounier, on pouvait ainsi découvrir les étapes d'une libération et d'un accomplissement. Au terme, le Syllabus était explicitement contredit et on pouvait affirmer que, enfin « le Pontife romain peut et doit se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la culture moderne ».
Disons-le d'emblée, les choses sont infiniment plus complexes et un survol rapide met en cause la fragilité d'une analyse unilatérale et passablement manichéenne. Tout d'abord, il faudrait faire le bilan de l'héritage de la Révolution française que certains auraient voulu globalement positif, mais que la nouvelle génération d'historiens nés avec François Furet a considérablement problématisé en montrant que deux logiques s'y enchevêtraient : l'une de type libéral, l'autre de type totalitaire. On ne peut faire l'économie d'une analyse qui déstabilise quelque peu la théorie lénifiante et bien-pensante de l'émancipation de l'homme moderne. Il apparaît que les potentialités totalitaires étaient contenues dans la pensée des Lumières et même dans la philosophie politique qui émerge avec Machiavel, Hobbes et Rousseau. L'Eglise catholique s'est sentie, à juste titre, menacée par une absorption du religieux par le politique. A ce sujet, le texte du Syllabus se montre lucide et prophétique quand il dénonce l'Etat origine et source de tous les droits, qui n'est circonscrit par aucune limite.
Sans aucun doute, l'Eglise se devait de définir les rapports nouveaux avec la réalité ambiguë apparue aux XVIIIe et XIXe siècles, en trouvant une bonne distance qui n'était pas facile à évaluer. Léon XIII s'était lancé avec courage dans cette entreprise. Son successeur saint Pie X lui a emboîté le pas en affrontant des problèmes qui n'étaient pas seulement politiques. En effet, un conflit d'ordre épistémologique, qui soulève des questions théologiques redoutables, est apparu avec l'émergence de la science exégétique et de systèmes rationalistes qui ont pour effet de vider la Révélation de sa substance. Le coup d'arrêt porté par l'encyclique Pascendi à ce qu'on a appelé le modernisme sera décisif, sans toutefois régler les problèmes qu'affrontent avec compétence et même génie des hommes comme le Père Lagrange et Monsieur Pouget, dont Jean Guitton nous a donné l'inoubliable portrait. Il ne faut pas se cacher qu'aux erreurs dissolvantes du libéralisme doctrinal s'opposent les étroitesses de ce qu'on appelle l'intégrisme, et que même l'autorité romaine, dans sa juste volonté de combattre des dérives dangereuses, ne sera pas exempte d'erreurs de commandement, générant parfois l'injustice.
Mais voici que la Première Guerre mondiale contraint la papauté à arbitrer au sein de nations chrétiennes d'origine qui s'affrontent dans des combats mortels. Benoît XV, souvent incompris, a choisi la cause de la paix, tentant vainement d'arrêter le conflit. Lorsque Pie XI lui succédera, l'Europe sera déjà sur la voie de nouveaux déchirements, avec la montée des deux grands totalitarismes du XXe siècle, soviétique et national-socialiste. Le pape Ratti discernera le danger, publiera deux encycliques pour dénoncer ces idéologies perverses et ruineuses pour la civilisation. Son successeur Pie XII aura à subir le joug hitlérien s'imposant à une Europe envahie. C'est lui qui avait rédigé comme secrétaire d'Etat de Pie XI Mit brennender Sorge. Le soupçonner d'une quelconque complicité avec le nazisme relève de l'infamie. Peut-on s'interroger sur ce qu'on a appelé son silence face à l'extermination des juifs ? On ne peut répondre sans mesurer l'importance de son aide effective aux persécutés, notamment par l'intermédiaire de ses nonces d'Europe centrale. On ne peut ignorer non plus que s'il faut parler de silence, Pie XII fut aussi silencieux à l'égard de la persécution de la Pologne catholique par les nazis, pour ne pas aggraver le sort de ses fils catholiques... Quoi qu'il en soit, résolument opposé aux puissances totalitaires, le pape de la Seconde Guerre mondiale, formidable bâtisseur d'encycliques, fut à l'origine du premier grand aggiornamento de l'Eglise face à tous les problèmes nouveaux de la civilisation. Le concile Vatican II profitera largement de son labeur, prophétique en beaucoup de domaines, notamment en ce qui concerne les institutions démocratiques.
On a aujourd'hui une perception de Vatican II qui dépasse les analyses réductrices dont ce concile fut l'objet pendant et après son déroulement. Il n'y a plus de doute possible sur son inscription dans la grande tradition ecclésiale dont il assume la continuité organique selon les caractéristiques qu'avait définies le cardinal Newman. Les relations de l'Eglise et du monde moderne s'y sont trouvées précisées avec le recul nécessaire et l'approfondissement doctrinal qui s'imposait. Ceux qui croyaient à une facile adaptation aux mentalités et aux mœurs ont été cruellement détrompés. L'Eglise ne renonce à rien de son message. Et si elle le présente d'une façon plus adaptée pour être comprise, elle ne fait que mieux mettre en lumière son contenu et ses origines.
Quant à la nature du monde moderne qu'il s'agit d'évangéliser, toutes les perplexités sont possibles. En effet, les idéologies qui avaient cours il y a encore peu de temps, se sont trouvées dépassées car obsolètes. Il est difficile de prédire même dans ses grandes lignes quelle sera l'évolution ultérieure de l'humanité, tant des courants contradictoires la traversent. La notion de sécularisation ne suffit pas à définir le statut d'une civilisation qui, certes, n'est plus régulée par les principes chrétiens. Car si la culture chrétienne ne vivifie plus concrètement les institutions et si celles-ci se réclament d'une régulation agnostique, loin s'en faut que soit établi le règne de ce qu'Auguste Comte appelait l'âge positif ou scientifique. De nouveaux mythes naissent qui peuplent l'imaginaire des nouvelles générations. Même ceux qui se réclament de l'indifférentisme ont de fait un comportement religieux que le philosophe américain Christopher Lasch décrit comme gnostique. Nous sommes, de ce point de vue, en plein paradoxe. Au fur et à mesure que la culture et les mœurs se déchristianisent – du moins dans nos pays d'Europe et aux Etats-Unis – les mentalités redeviennent païennes et retrouvent ainsi tous les sortilèges du paganisme. D'où la nécessité de la nouvelle évangélisation dont était déjà persuadé Paul VI, que Jean-Paul II a mise largement en œuvre et qui s'impose comme tâche première du XXIe siècle. Mais, en même temps, les jeux sont loin d'être faits à l'échelle du monde. Qu'en sera-t-il de l'Amérique et de ses masses baptisées ? L'Afrique découvre peut-être que le christianisme est sa chance pour construire l'avenir au-delà de ses tragédies actuelles. Et qui nous dit que l'évangélisation n'enflammera pas demain l'ensemble de l'Asie ? Certains échos venus de Chine nous étonnent... C'est la donnée majeure de l'histoire contemporaine du christianisme : l'Evangile s'empare du monde entier. « Il renouvellera la face de la Terre ».