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La messe jusqu'à saint Justin
Père Christian Dumoulin

Source : La Nef n°108 - janvier 2001

La Cène du Seigneur.
La Messe, centre de la vie chrétienne, trouve son origine au dernier repas terrestre que prit Jésus avec les Douze, la veille de sa mort : « Pour moi, en effet, écrit Paul, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit et dit : "Ceci est mon corps, qui est pour vous; faites ceci en mémoire de moi". De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : "Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang; toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi". Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne ».

Beaucoup d’exégètes estiment que cet extrait de la première aux Corinthiens (11, 23-26) est le texte le plus ancien que nous possédions sur l’Institution de l’Eucharistie, l’épître qui le renferme pouvant être datés des années 55-57. Comme celui des synoptiques avec lequel il s’apparente (Mt 26, 26-29; Mc 14, 20-25; Lc 22, 14-20), le texte paulinien affirme que ce pain et cette coupe de vin, après les paroles de Jésus sur ces éléments, sont devenus son corps et son sang. De même, le caractère sacrificiel de ce repas est mis en évidence, la rupture du pain et sa séparation d’avec le vin signifiant la souffrance de la victime dont le corps évacue le sang.Pour que la Cène s’actualise dans la dimension historique des siècles, le Seigneur donne l’ordre de la réitérer : « Faites ceci en mémoire de moi ». L’expression « Faites ceci » inclut le rite tout entier : bénir, rendre grâces, prendre, rompre et manger le pain, boire la coupe, et elle a un sens prescriptif. L’Eglise a vu dans ces paroles l’institution du sacerdoce, car le Christ s’adresse aux apôtres, seuls avec lui autour de la table, comme à de futurs présidents cultuels. Eux-mêmes, leurs successeurs et les prêtres qui partagent ce sacerdoce ministériel, en répétant ces gestes et en prononçant ces paroles, mettront sous les yeux des assistants l’image et la réalité de cette mort par la consécration séparée du pain et du vin.

A l’Eglise est confiée la charge d’accomplir ce « mémorial », qui est à la fois une proclamation du mystère pascal et une annonce de la Parousie, aussi longtemps que le Seigneur n’est point revenu et pour qu’il revienne.

La Fractio panis.

C’est la Fractio panis, la Fraction du pain qui va devenir l’expression désignant le mémorial du sacrifice de Jésus. Cette célébration était précédée de l’agape, sorte de repas fraternel qui, progressivement, en fut séparée, à cause des abus dont il était entaché et contre lesquels Paul s’élevait (1 Cor 11, 20-22).

La Fraction du pain est le geste que le père de famille accomplissait au début du repas juif pris en commun : il rompait le pain, puis le distribuait aux commensaux en guise de lien fraternel. Mais au sens strict, théologique, la Fraction du pain est une expression typiquement chrétienne, désignant l’ensemble du rite sacré, but de la réunion liturgique : elle concerne le pain et le vin eucharistiés. Elle n’a rien de commun avec les festins des confréries grecques pas plus qu’avec les repas de la Pâque juive.

Dans les Actes des Apôtres, la Fractio panis est mentionnée à trois reprises (2, 42; 20, 7; 27, 35).

Le récit qui décrit une réunion de l’assemblée chrétienne à Troas, lors du troisième voyage missionnaire de Paul, est à ce titre digne d’intérêt. Luc et des membres de la communauté locale sont présents. La cérémonie se déroule « le premier jour de la semaine », la nuit du samedi au dimanche, selon la manière juive de compter. Cette Fractio panis est jointe à une assemblée d’instruction et de prières (20, 7) : il s’agit donc d’un culte public et non domestique, bien qu’il soit réservé aux initiés. L’Eucharistie est célébrée dans la chambre haute d’une maison particulière (20, 8). Cette pièce assez vaste, située au troisième étage (20, 9), permettait à la fois tranquillité et discrétion. Paul procède à la fraction du pain. Il reprend ensuite l’instruction qui dure jusqu’au point du jour, vers cinq heures du matin, en cette partie de l’année. Les exégètes discutent sur la nature de la fraction du pain que l’apôtre, amené captif à Rome, accomplit pendant la traversée périlleuse de la Méditerranée (27, 35). Ce geste est effectué en présence de tous. Or, sur les 276 personnes du navire, la plupart étaient vraisemblablement des païens qui n’avaient pas droit à l’Eucharistie.

L’Eucharistie.
Quelques témoignages patristiques, parmi les plus anciens et les plus précieux, fournissent des précisions concernant ce repas sacré désigné, après la période apostolique, sous le nom plus fréquent d’Eucharistie, terme qui signifie « action de grâces ». Composée en 50 et 70, la Didaché, tout en formulant de belles prières eucharistiques d’un caractère lyrique très accusé, note : « Que personne ne mange ni ne boive de votre eucharistie, si ce n’est les baptisés au nom du Seigneur » (9, 5). La recommandation est suffisamment claire, indiquant un repas sacré, non un pain et vin ordinaires, mais un pain et vin eucharistiés, chose sainte, riche d’admirables effets : nourriture spirituelle et aliment de salut. D’ailleurs, dans l’instruction sur la synaxe dominicale (14, 1-3), le terme « sacrifice » émerge à trois reprises, peut-être pour la première fois dans l’histoire de la littérature patristique. Et pour que cette offrande soit pure, la confession liturgique des péchés est exigée. Cette action liturgique sera également évoquée par Ignace, l’évêque d’Antioche. Sur le chemin du martyre qui le conduit à Rome, vers 107, il envoie d’admirables lettres à diverses Eglises, dont l’une aux chrétiens de Smyrne : « Que cette Eucharistie, leur dit-il, soit regardée comme légitime, qui se fait sous la présidence de l’évêque ou de celui qu’il en aura chargé » (Smyrn. 8, 1). L’Eucharistie, terme technique de cette célébration, à Antioche, depuis la fin du premier siècle, se présente donc comme une institution d’Eglise qui suppose la discipline de la communauté : pas d’Eucharistie sans évêque ou le prêtre désigné par lui; elle est le sacrement de l’unité, célébrée autour d’un même pain, de l’unique calice et de l’unique victime, le Christ (Ph 4; Ep 20, 2) : aspect ecclésiastico-liturgique nettement paulinien.

Le jour du Seigneur.
Quand Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, interroge les chrétiens qui sont déférés à son tribunal (automne 112), il apprend qu’ils se réunissent « à jour fixe, avant l’aube, pour chanter en chœurs alternés des hymnes au Christ comme à un Dieu » (ep. X). Ce jour fixe était « le jour du soleil », selon le calendrier romain, qui, pour les chrétiens, allait devenir « le jour du Seigneur », Dies Domini, le dimanche, en souvenir de la Résurrection du Christ. Ce jour-là n’étant pas férié, les fidèles, encore bien minoritaires dans l’Empire, ne pouvaient, à cause de leur travail, se réunir liturgiquement que tôt le matin ou le soir. Ce dont les païens tiraient matière à ragots, les considérant comme une « race qui fuit la lumière », habitués aux assemblées dans l’obscurité, secrets, exclusivistes et complotant contre la société.

Dans l’ambiance de persécution qui proscrivait leur religion, il n’était donc point question pour eux d’utiliser des lieux publics pour célébrer l’Eucharistie. Aussi se groupaient-ils dans des pièces de maisons particulières plus ou moins spacieuses selon les besoins. Il faut attendre la fin du second siècle (ainsi à Edesse, en Mésopotamie) pour trouver mentionnés des locaux réservés aux cérémonies du culte. La chapelle chrétienne de Dura-Europos, ville frontière sur l’Euphrate, aménagée au rez-de-chaussée d’une maison comportant plusieurs étages, remonte aux environs de 230. Encore les dimensions de la salle liturgique (13 mètres de long sur 5 de large) sont-elles bien modestes !

Une assemblée dominicale vers 150.
C’est l’une de celles-ci que le philosophe converti Justin décrit dans sa Première Apologie adressée à l’empereur Antonin le Pieux. En levant ainsi publiquement le voile de la discipline de ces assemblées liturgiques, il écarte les accusations de la populace contre ces cérémonies qu’elle jugeait ésotériques et immorales. Témoignage important par sa précision, son ancienneté et à cause de la personnalité de celui qui l’émet. Justin, en effet, est né près du puits de la Samaritaine, à Naplouse, dans une région proche de cette Syrie où probablement la Didaché a vu le jour. Il séjourna à Ephèse où il put recueillir les traditions johanniques et pauliniennes de cette Eglise. Quand il rédigea son ouvrage, vers 150-155, il se trouvait à Rome depuis une dizaine d’années.

Voilà donc un chrétien bon connaisseur de ces assemblées cultuelles qu’il a fréquentées en divers lieux. Grâce à lui nous possédons une esquisse liturgique de leur déroulement.

« Le jour du soleil, dit-il, tous, dans les villes ou à la campagne, se réunissent en un même lieu » (67, 3). Rien n’est laissé à la fantaisie dans ces réunions encadrées par la hiérarchie. Ceux qui y participent doivent se soumettre à certaines conditions : être baptisé, croire à la doctrine chrétienne, mener une vie sans tache (66, 1). La liturgie de la Parole constitue la première partie de la cérémonie. On y lit des textes vétéro-testamentaires et les Mémoires des Apôtres, autrement dit les Evangiles, que l’on écoute assis. Leur durée variait, en fonction du temps dont disposait le lecteur. La langue utilisée était alors le grec. Le « président », généralement l’évêque, prononce ensuite l’homélie pour « avertir et exhorter à l’imitation de ces beaux enseignements » (67, 4). « Ensuite, nous nous levons ensemble et nous prions » : moment important que celui de la Prière universelle, supplication solennelle de toute la communauté; elle renfermait les intentions de la catholicité sans omettre celles pour l’empereur et les gouvernants.

Après l’oblation des éléments de l’Eucharistie, pain et vin coupé d’eau, commençait la partie centrale de la cérémonie. Il ne semble pas qu’il existât de formulaire fixe dont se servait le célébrant, puisque celui-ci « rend grâces autant qu’il peut » (67, 5). Pour autant, il ne se livrait point au hasard de l’inspiration, les schèmes de prières étaient aisément reconnaissables par les fidèles. Ces prières comportaient une doxologie au nom du Père, du Fils et de l’Esprit (65, 3), puis une récitation des eucharistiai, c’est-à-dire des actions de grâces où le célébrant remerciait Dieu pour les biens qu’il a daigné donner aux hommes (65, 4) : la création, la libération du mal et la destruction du péché par le Christ (Dial. 41, 1), puis il adressait également des prières de demande (euchai, 65, 3). Justin est le premier Père qui rapporte les paroles de l’Institution de l’Eucharistie et les réfère au précepte du Christ. Cette grande prière était ratifiée par le peuple qui proclamait sa foi en l’Eucharistie par un retentissant Amen (67, 5). Sous la plume du laïc Justin qui tenait à dire ce mot, ce témoignage ne manque pas de saveur. Aux diacres revenait le soin de distribuer la communion et de la porter aux absents (65, 5; 67, 5).

Après quoi avait lieu la collecte pour les pauvres. Fruit de la communion, elle rendait les fidèles donateurs. La somme recueillie était remise au célébrant qui en faisait bénéficier les orphelins, les veuves et les indigents (67, 6). L’ordonnance de cette Eucharistie, au milieu du second siècle, sauf quelques divergences locales, semble avoir été le fait de toutes les Eglises. Quand l’évêque de Smyrne, Polycarpe, alors plus qu’octogénaire, séjourna vers 154 à Rome, le pape Anicet l’invita à présider l’Eucharistie dans son Eglise. La proposition lui aurait-elle été faite si la diversité des rites avait régné ? D’ailleurs, Justin s’adressant à l’empereur, sa description de ces assemblées dominicales n’a de force convaincante que si elle vaut pour l’ensemble de la chrétienté.

Aussi sobres que soient ces notations, elles sont donc précieuses, révélant la structure de la messe qui traversera les siècles : liturgie de la Parole, homélie, offertoire, anaphore (notre canon actuel), communion. Le réalisme eucharistique est affirmé avec vigueur : le pain et le vin, dit Justin, sont « chair et sang de Jésus incarné » à cause de l’efficacité des paroles de l’Institution (66, 2). Cet « aliment consacré » nourrit, pour les « transformer », « notre sang et nos chairs », y déposant ainsi un germe d’immortalité. Le Sauveur nous a prescrit d’offrir ce sacrifice « pour rendre grâces en même temps à Dieu de ce qu’il a créé le monde, avec tout ce qu’il contient, en vue de l’homme, et de ce qu’il nous a délivrés du péché dans lequel nous étions nés, et de ce qu’il a détruit d’une destruction absolue les principes et les puissances (malfaisantes) par Celui qui a été fait passible selon sa volonté » (Dial. 91, 1). Admirable raccourci, en anamnèse, de l’Eucharistie située dans une théologie du mystère du salut. Le sacrifice de la messe n’est-il pas à la fois un acte de louange à Dieu pour sa création et sa souveraineté sur toutes choses, un acte de réparation pour l’offense faite à Dieu en vue de rétablir la communion avec lui, une action de grâces pour sa bonté infinie qui agrée cette offrande du pain et du vin déposés sur l’autel !