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Le christianisme et la Rome antique, les chrétiens face à Rome
Père Christian Dumoulin

Source : La Nef n°135 - avril 2003

Depuis Gibbon au XIXe siècle, on a accusé le christianisme d’avoir précipité le déclin et la chute de l’Empire romain. Qu’en est-il réellement ?

Les chrétiens, des marginaux et des « athées ».Quelques milliers de fidèles vers l'an 30, un effectif en progression lente, mais continue, atteignant peut-être 5 % de la population de l'empire romain vers 250 et 10 à 15 % à la veille de la grande persécution de Dioclétien, tel est le bilan de la diffusion de l'Évangile malgré les obstacles rencontrés, puisque le christianisme est la seule religion qui ait été prohibée.Numériquement peu nombreux, les chrétiens sont-ils en mesure de perturber l'ordre public ? Socialement ils sont marginalisés, traînant la réputation de « haïr le genre humain » (Tacite, Annales, 15, 44) et de pratiquer une « superstition exécrable et pernicieuse» (Suétone, Vie de Néron, 16, 3). La foule les considère comme une caste secrète et exclusiviste qui ne fréquentait pas ou guère les thermes, les jeux et les spectacles, ces lieux de sociabilité de la société antique, mais au contraire se cachant dans des réunions nocturnes où ils célébraient l'eucharistie. Friande de potins, la populace, interprétant mal ce rite liturgique, colporte contre eux les calomnies d'infanticide et d'inceste et les harcèle : « Combien de fois, de son propre mouvement, atteste Tertullien, le peuple qui nous déteste, nous a-t-il attaqués à coups de pierre et la torche à la main » (Apol. 37, 2). Devant ces « tumultes », les autorités souvent embarrassées, cèdent par peur ou par amour de la paix.Parmi les accusations proférées à leur endroit, celle d'« athéisme » était la plus grave. Aux yeux d'un païen, le monothéisme des chrétiens était non seulement une erreur, mais un scandale, car il contestait l'existence des dieux officiels. Sacrilège qu'aggravait le refus du culte impérial, signe de cohésion, il représentait un élément essentiel de la vie sociale, la pierre de touche du patriotisme. « Quel mal y a-t-il à dire : César est Seigneur, à sacrifier, et tout le reste, pour sauver sa vie ? », demande le chef de la police à l'évêque de Smyrne, Polycarpe (Martyre de Polycarpe, 8, 2).Un État ne supporte pas les « mauvais citoyens ». Or, sous Marc-Aurèle (161-180), l'Empire subit une succession de famines, de pestes, d'inondations et de séismes. En 166, se produit la première alerte sérieuse des Grandes Invasions : les Quades et les Marcomans franchissent le Danube et viennent assiéger Aquilée. Au IIIe siècle, entre les diverses forces qui régissent la société se produit une rupture d'équilibre : l'État est aux prises avec une crise politique, morale, démographique et économique : on assiste à la première inflation de l'histoire et, de 253 à 268, Rome menace de sombrer dans l'anarchie.Devant ces calamités soudaines et inexplicables pour les contemporains, le peuple qui cherche des boucs émissaires accuse les chrétiens dont « l'athéisme » a engendré la colère des dieux. Pour l'apaiser, un remède souverain : livrer ces factieux « aux lions ». Cyprien, l'évêque de Carthage doit se défendre : « Si ces malheurs arrivent, ce n'est pas parce que les chrétiens n'adorent pas vos dieux, comme vous le criez si fort dans votre ignorance, mais bien plutôt parce que vous n'adorez pas vous-même le Dieu véritable » (A Demetrianus, 5). Cent cinquante ans plus tard, lors du sac de Rome (410), Augustin, pour tranquilliser ses fidèles d'Hippone, sera obligé de réfuter la même explication simpliste des calamités publiques, si ancrée dans l'esprit des païens.

Les chrétiens, des citoyens subversifs.
Le christianisme serait-il un facteur de désagrégation, alors que l'Empire doit ramasser toutes ses énergies pour surmonter la crise ?Vers 180, Celse, dans son Logos Alethès, pamphlet habile et mordant, avait reproché aux chrétiens leur inertie et leur égoïsme social : « Cessez de vous dérober aux devoirs civils et au service militaire; prenez votre part des fonctions publiques, s'il le faut, pour le salut des lois et la cause de la piété » (Origène, C.C. 8, 71).À cet appel politique ou à d'autres semblables, un Tertullien opposera le « non » de l'intransigeance. À l'intention des fidèles, il multiplie les interdits envers la société : défense de prendre part aux jeux du théâtre où tout respire l'idolâtrie et la volupté, défense de pratiquer les métiers et les charges incompatibles avec les devoirs chrétiens, défense de participer aux fêtes où il faut honorer les faux dieux. Quand ce brillant avocat de Carthage chute dans l'hérésie montaniste, il accentue son rigorisme, justifiant l'objection de conscience (De Corona). Il préconise la politique de la terre brûlée : pas de commerce, ordonne-t-il, car les marchandises alimentent les offrandes du temple; pas d'élevage, car les bêtes servent aux sacrifices païens (De Idolatria).Dans une société aussi fonctionnelle que celle de l'Empire romain, si les chrétiens avaient suivi ces invitations au boycottage, ils auraient pu paralyser en partie les rouages de l'État. Mais la masse des fidèles, pas plus que la hiérarchie, ne se réglait sur les outrances de langage de Tertullien ou sur les courants issus de la tradition apocalyptique dont s'inspire Hippolyte de Rome prétendant que « l'État est de fer » : s'étant émancipé de l'ordre divin, il concurrence sataniquement l'universalité et l'unité de l'Église.

Honorer César, mais ne pas l'adorer.
Mais l'Église refusa la logique de la révolte, elle accepta l'Empire, cette attitude était la seule valable. L'Évangile nie, en effet, la tentation de la politique ou du soulèvement des faibles; le Christ n'est point venu dénoncer un régime mais le péché.Si l'État persécutait, il assurait également un minimum de protection, et dans l'application des dits ou des rescrits, tous les empereurs ou gouverneurs ne montraient pas un zèle égal. La paix romaine avantagea la diffusion de l'Évangile. Dès la fin du premier siècle, au moment de la persécution de Domitien; c'est au pape Clément que l'on doit cette magnifique prière universelle à l'intention de ceux qui détiennent le pouvoir (Ep. Cor. 60-61). Avec les Apologistes, Justin proclame que les chrétiens se montrent des sujets obéissants de l'Empereur. Exceptionnellement, on les voit se mêler à des séditions, comme à Alexandrie, en 261-262. Même le martyr, injustement persécuté n'est pas un révolté social, il aime ceux qui le condamnent et le conduisent à la mort. Ni rebelle, ni anarchiste, pas même conspirateur, tel est le chrétien des premiers siècles.Toutefois, son obéissance n'était pas inconditionnelle. L'empereur, quand ses prescriptions sont légitimes, oblige en conscience, il n'est pas le maître des consciences. L'Évangile demande de rendre « à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21). En cas de conflit entre la loi divine et les ordres de César, il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.Une telle conception de deux domaines, spirituel et temporel, distincts mais non confondus, était révolutionnaire, car elle contestait l'idéal du régime impérial où la religion constituant un acte de la vie politique, on était citoyen dans la mesure où l'on participait au culte officiel. Théophile, évêque d'Antioche, se refuse à adorer César que ne peut revendiquer ce droit : « J'honorerai plutôt l'Empereur; toutefois je ne l'adore pas : je prie pour lui. C'est Dieu, l'authentique et vrai Dieu, que j'adore, sachant que l'Empereur lui doit l'existence » (Ad Autol. 3, 11).Ce principe fécond de la distinction des pouvoirs condamnait tout césaropapisme et lorsque, avec Constantin, l'Empire devint chrétien, ce triomphe ne fut pas dépourvu d'ambiguïtés et de confusion : l'Église supporta mal les ingérences d'un Constance dans la sphère religieuse.

La Cité terrestre.
Il n'était pas dans la nature du christianisme de rechercher l'affrontement. Certes, face à la civilisation romaine, l'Église rencontrait des normes de vie opposées à son idéal, mais elle ne rejetait pas les activités sociales quand sa foi permettait de s'y insérer.Dans leur comportement ou leurs professions, les chrétiens éliminaient tout ce qui les conviait à un acte d'idolâtrie. Ils ont refusé les spectacles qui offraient trop de scènes de libertinage et d'érotisme. Par respect pour la personne humaine, ils condamnaient les jeux sanglants de l'amphithéâtre où la cruauté se donnait libre cours et dont ils faisaient trop souvent les frais : « Nous ne voulons ni voir l'exécution d'un homme, ni en entendre parler. Nous respectons hautement le sang humain », proclamait l'apologiste Minutius Felix (Octavius, 30, 6). Ils défendaient les droits de la vie en s'opposant à l'avortement et à l'exposition des enfants.Si la dignité de baptisés leur interdisait toute une gamme de métiers (gladiateurs, lutteurs, acteurs; gardiens de temples, astrologues, mages, devins; peintres de scènes mythologiques, etc.), l'accès à la carrière militaire ne leur était pas fermé. L'antimilitarisme ne fut point la position officielle de l'Église, car l'Évangile ignore l'objection de conscience. Aux dires d'Eusèbe (HE 5, 5, 1), la douzième légion, la Fulminata Melitensis, comprenait un grand nombre de chrétiens. Quant aux actes idolâtriques auxquels le service l'astreignait, le soldat chrétien agissait selon les circonstances et les empereurs. Vraisemblablement jouissait-il d'une certaine latitude de comportement et de bienveillantes complicités, assistant passivement aux sacrifices sans y participer intérieurement. Pour autant il ne méprisait point les prescriptions de la morale chrétienne. En 262, à la veille d'être nommé centurion, Marinus, dénoncé comme chrétien par un concurrent jaloux, avoua sa religion : refusant de sacrifier à l'empereur, il fut exécuté. Lorsque Galère décida d'épurer son armée des camps du Danube, obligeant tous les soldats à sacrifier, au risque de subir l'exclusion, beaucoup préférèrent rentrer chez eux.À l'intransigeance des empereurs qui prétendaient se faire adorer, les chrétiens répondirent par un refus catégorique, mais lorsque le culte impérial en vint à ne plus honorer l'homme mais seulement à symboliser la majesté de l'État, ils l'acceptèrent. Avoir démythifié ce rite religieux est tout à leur honneur.Avec souplesse, habileté et réalisme, le christianisme s'infiltra dans la société. Durant les intervalles des persécutions, l'Église sut profiter adroitement de la tolérance pratique que leur offraient certains empereurs entre 211 et 250. Elle exploita la formule juridique du « collège » : Alexandre Sévère permit aux communautés ecclésiales de posséder au même titre que toute autre association, et de citer en justice; en 260, Gallien leur restitua les biens confisqués par Valérien.Non seulement entre 258 et 303, l'Église bénéficie d'une « petite paix », mais elle est traitée comme un corps reconnu. Elle administre un vaste complexe cémélérial et de nombreux lieux de culte, une quarantaine à Rome. Face à la crise de l'Empire, des chrétiens sont conduits à assumer des responsabilités civiles. On en trouve au Sénat, à la cour, dans de hautes fonctions administratives (Adauctus, Dorothée) et même dans la famille de Dioclétien : son épouse et sa fille sympathisaient avec le christianisme au point d'avoir été gagnées par lui. Par déférence pour leur religion, certains gouverneurs de province sont dispensés de sacrifier. Le concile d'Elvire (306) statue sur le cas des fidèles appelés à devenir magistrats municipaux… La terrible et ultime persécution que Dioclétien déclenche est anachronique. Avant d'être un fait légal avec Constantin, le christianisme était devenu un fait social.Tribut payé à l'intégration sociale, ce n'est point sans de fâcheuses compromissions que parfois les chrétiens s'installèrent dans le monde païen. À cet égard, les dispositions du concile d'Elvire sont suffisamment explicites : des fidèles pratiquent l'avortement, l'usure… En certains cas, l'osmose avait été trop rapide. La croissance numérique engendra une diminution de la qualité des fidèles et des clercs. Ce sont là d'inévitables ombres dans le tableau. Si la persécution de Dioclétien enregistre des chutes et des apostasies, elle révèle de plus nombreux martyrs. Surtout, évolution positive des mentalités, l'élément populaire païen ne l'appuie pas. Les communautés ne sont plus victimes de pogroms.

Le christianisme, levain de la société.
Le paradoxe du chrétien est qu'il séjourne dans la cité terrestre, sans en adopter les règles et les modes qui lui interdiraient de postuler une place dans la cité céleste. Face à une société hédoniste, sûre d'elle-même, qui se considérait comme un absolu et n'admettait point une autre forme de vie civique que celle qu'elle présentait, les chrétiens, tout en gardant leur identité, agirent comme un levain libérateur. Ils enrichirent l'esprit et le cœur humain, apportant une doctrine incomparable, susceptible de répondre aux inquiétudes spirituelles, et fournirent des valeurs éthiques de charité et de respect de la personne humaine. La chrétienté était devenue une « confrérie d'hospitalité » en faveur des orphelins, des malades, des esclaves, des prisonniers (Tertullien, De prescriptione, 20) : excellente démonstration pour montrer que le christianisme n'était point une « superstition dangereuse » et une religion exclusiviste.Ainsi les chrétiens n'ont-ils pas inoculé un virus mortel à l'Empire. Ils ont accepté les bienfaits de Rome, ils en ont refusé les tares. Le conflit de l'Église et de la société antique se situait moins au niveau de l'État que le christianisme acceptait, qu'au niveau des droits de la conscience humaine que les martyrs défendaient. Au sein de cette société, l'action des chrétiens n'obéissait pas à des critères politiques mais évangéliques : ils ne voulurent pas se débarrasser de l'État mais des fausses valeurs qu'il incarnait et qui étaient incompatibles avec leur foi.

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