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Le christianisme et la Rome antique, panorama historique
Michel Toda

Source : La Nef n° 135 - avril 2003

Le christianisme est né et s’est développé dans l’Empire romain, d’abord dans l’indifférence, puis dans le sang avant de devenir la religion officielle de Rome. Comment le christianisme a-t-il trouvé sa place, quelle influence a-t-il eu sur l’Empire et quel rôle a joué le « constantinisme » ? Telles sont les principales questions auxquelles ce dossier voudrait répondre.

En sortant des communautés juives, « comme une colonie d'abeilles essaimant de la ruche », les premières communautés chrétiennes fondées par les Apôtres n'avaient pas rompu avec l'ancienne Loi. Elles continuaient de fréquenter les synagogues, pratiquaient toujours les rites du judaïsme, et, en un mot, n'imaginaient pas qu'on puisse suivre l'enseignement de Jésus sans être membre, par naissance ou par adoption, du peuple hébreu.Or, un jour, le bruit se répandit qu'à Antioche, capitale de la province romaine de Syrie, ceux qui annonçaient la Bonne Nouvelle dispensaient de toutes les prescriptions de la Loi les gentils qu'ils convertissaient, qu'en outre ils s'affublaient d'un nom qui n'avait jamais été en usage chez les fidèles : ils s'appelaient chrétiens ! Aussi le scandale fut grand parmi les judaïsants, qui voulaient être à Jésus et en même temps observer le sabbat et la Pâque. Car, en détruisant le privilège d'Israël, en confondant le peuple élu dans la tourbe de toute provenance qui allait envahir l'Église, les novateurs d'Antioche tournaient évidemment le dos aux étroites prérogatives défendues par beaucoup de membres de la petite communauté-mère de Jérusalem. Mais quoi ! Pour devenir la foi du monde, pour permettre aux nations de se donner à lui et de rester elles-mêmes, ne fallait-il pas que le christianisme laissât de côté le particularisme juif, qu'il se tournât vers des horizons plus larges que ceux de la Terre Promise ?Un personnage providentiel s'attela à cette tâche : Paul de Tarse, l'inspiré du chemin de Damas, qui, du christianisme primitif où dominaient encore l'intention mal consciente et l'obéissance instinctive aux ordres du Maître, devait dégager une doctrine et une méthode, afin de mieux préparer l'ensemencement universel de la Parole. Dès lors, « coupées des eaux vivantes du grand fleuve chrétien », s'abreuvant bientôt à des « sources maléfiques », les communautés demeurées obstinément judéo-chrétiennes furent condamnées à « disparaître dans les sables de l'histoire »...Avec une stupéfiante rapidité, la Bonne Nouvelle, quant à elle, se trouvait portée en d'innombrables terres, germant d'abord dans l'Asie Mineure, puis en Églises immensément distantes de la Palestine originelle. À la suite de saint Paul, l'Évangile franchit la mer Égée et pénètre en Europe. Vingt ans sans doute après la mort de Jésus, l'Italie reçoit les premiers baptêmes. Très clairement, le christianisme inscrivait d'emblée son développement (si l'on excepte la Perse, où il poussa une pointe profonde) dans le cadre de Rome : l'Empire, au jugement de Mgr Duchesne, a été sa patrie.Les prédications apostoliques, cependant, n'éveillèrent guère l'attention. Quand on s'occupait d'eux, les chrétiens, au début, étaient pris pour une secte juive, et ils eussent probablement continué à passer pour tels si les Juifs, en s’en démarquant comme de dissidents, « apostats et traîtres », à ne pas fréquenter, n'avaient aidé à les singulariser. Leur nombre s'étant accru, des calomnies coururent, ce qui explique l'accusation lancée contre eux, d'avoir mis le feu à Rome sous Néron, et qu'on en ait affreusement suppliciés quelques centaines, non comme chrétiens, mais comme incendiaires présumés. De fait, il faudra attendre l'année 112 pour qu'une lettre de Pline le Jeune, à ce moment gouverneur de Bithynie, à Trajan, pose en termes explicites la question chrétienne, appréhendée dans sa spécificité et dans toute son extension. À sa demande d'instructions formelles, l'empereur, assez embarrassé, répond qu'il n'y a pas à rechercher systématiquement les chrétiens; qu'il ne convient pas de tenir compte des dénonciations anonymes; mais que, à l'endroit des individus convaincus de christianisme, il faut sévir.Pourquoi ? Malgré le mutisme de Trajan sur ce point capital, la raison en paraissait indiscutable : boudant ostensiblement les sacrifices aux divinités tutélaires de Rome ou au Génie des empereurs, les chrétiens faisaient figure d'insoumis, d'impies, d'athées même – et donc, surtout à cause de leur prosélytisme, de gens dangereux. Ils protestaient, à l'exemple de saint Justin, dans une Apologie écrite vers 150, de leurs bonnes dispositions, assuraient qu'ils priaient chaque jour pour l'empereur et pour Rome ? Peu importait, puisque voyant dans les dieux des païens, de faux dieux, leur refus de sacrifier à ces représentations vaines était insurmontable – (à l'égal des Juifs, monothéistes rigides, mais qui, eux, bénéficiaient d'étonnantes immunités, leur Dieu étant regardé comme une divinité ethnique, et leurs observances, circoncision, sabbat, tabous alimentaires, comme propres à leur peuple).À ce propos, certains auteurs modernes ont parlé de malentendu. Religion avant tout administrative et civique, d'un caractère strictement formaliste, destinée à renforcer l'autorité de l'État, et non religion en esprit et en vérité, le culte impérial, s'il pouvait seul unir l'ensemble des races où s'éployaient les aigles romaines, en requérant de leur part des gestes extérieurs, ne prétendait d'aucune manière, a-t-on dit, violenter les consciences, peser sur les opinions, régenter les pensées, ni même en interdire la libre expression au quotidien. « Demander aux chrétiens de brûler un as d'encens ou de jurer par le Génie de l'empereur, ce n'était pas exiger d'eux d'adhérer à une dogmatique religieuse, à une certaine conception de l'économie des choses divines et humaines », estime Louis Rougier (1). Aux yeux des païens, il ne s'agit là en effet que d'« un acte de simple civisme, à la portée de tous, et d'autant plus acceptable que, dans leur pensée, cela n'empêche personne de garder une préférence pour la divinité de son choix », confirme Lucien Jerphagnon (2) – qui ajoute que la notion même de « dieu » ou de « divin » est, dans leur esprit, on ne peut plus vague, et, en tout cas, n'a pas la signification que nous lui attribuons après vingt siècles de christianisme. En somme, ce fameux culte de « Rome et Auguste », les chrétiens auraient eu le tort de le prendre bien trop au sérieux !Une chose, pourtant, intrigue, et qui complique l'affaire : ce n'est pas avant le IIIe siècle que des textes officiels invoqueront le double crime de sacrilège et de lèse-majesté pour justifier les poursuites. Et néanmoins, la formule christianos esse non licet (il n'est pas permis d'être chrétien), va se voir admise comme principe juridique dès 64, au lendemain des abominations néroniennes – sans qu'on puisse l'appuyer sur des bases précises. « Tout se passe, indique Daniel-Rops (3), à qui nous empruntons ces remarques, comme si l'Empire, poussé par une sorte d'instinct de défense, désire s'opposer à la foi nouvelle alors même qu'il est très loin d'en soupçonner encore la puissance révolutionnaire. Tout se passe comme si d'autre part, le christianisme, alors même qu'il n'en a pas pleinement conscience, assume le rôle auquel l'avait appelé son Maître, d'être, parmi les hommes, un éternel "signe de contradiction." »Plus ou moins spontanées, plus ou moins retenues ou durcies par les pouvoirs impériaux, en tout cas toujours sporadiques, locales (telle, en 177, sous Marc Aurèle, l'atroce hécatombe des martyrs de Lyon, où périrent notamment l'évêque Pothin, un vieillard de quatre-vingt dix ans, et la jeune Blandine), et ne présentant jamais, au temps des Flaviens et des Antonins, un caractère de système, les persécutions deviendront autrement sanglantes lorsque, par édits applicables à tout l'Empire, elles procéderont de la volonté expresse du prince. En 202, Septime Sévère s'engagea sur cette voie. Trajan (imité avec davantage de ménagements encore par Hadrien), avait nettement dit des chrétiens : « Il ne faut pas les rechercher. » Dorénavant ce sont les magistrats qui reçoivent ordre d'agir à l'encontre de ceux qui convertissent et de ceux qui se convertissent. Et qui, ayant à connaître de ce délit nouveau, vont le poursuivre directement, sans attendre les dénonciations.L'époque s'ouvre sur de hideuses violences, des rafles de fidèles, des cirques bondés de martyrs – époque douloureuse, infiniment, mais coupée de longues pauses « où le pouvoir somnole, où l'Église reprend haleine, jusqu'à l'heure où quelque décision d'un prince rallume les bûchers ou déchaîne les bêtes sur des lots de victimes fraîches ». Ni vraiment universelle ni très durable, quoique plus vaste, plus concertée que toutes celles qui l'avaient précédée, la proscription due à Septime Sévère en annonçait plusieurs autres : celle de Dèce, en 250, absolument générale et systématique, et qui, s'abattant sur des communautés mal préparées au coup, provoqua une pénible débandade; celle de Valérien, entre 257 et 260, fortement évoquée dans Sanguis Martyrum, le beau roman de Louis Bertrand, qui marqua un ressaisissement, les fidèles, en grand nombre, refusant d'abjurer et envoyés à la mort ou à l'horrible travail des mines; celle, enfin, de Dioclétien, à partir de 303, qui se prolongea deux années en Occident, et dix sans interruption en Orient, semée de destructions d'églises, de tortures et de massacres. Au total, si de cette ultime tentative d'extirper par tous les moyens la religion chrétienne, on remonte à l'an 64, « il n'y aura pas un seul jour, note Daniel-Rops, où la menace toujours possible d'une fin épouvantable ne pèse sur l’âme fidèle » – où l'accalmie, soudain, ne peut faire place à la terreur.En réalité, Rome, avec l'appareil colossal de sa machine répressive, perdit incomparablement plus qu'elle ne gagna au jeu des persécutions. Face à l'attitude toute de bienveillance, de charité, de dévouement, qu'offraient les chrétiens, face aussi au spectacle de leurs souffrances acceptées, qu'avait-elle à opposer qui fut de l'ordre spirituel ? Sûrement pas les vieux cultes italiques pratiqués, aux âges de frugalité besogneuse, par les soldats-laboureurs du Latium, et morts de leurs insuffisances affectives. Ni les froides célébrations du culte impérial. Alors les cultes alexandrins, qui, contenus au premier siècle, s'imposent au second et entrent dans le panthéon national ? Ou la cohue des divinités exotiques, des religions intruses, asiatiques et africaines, traînant leurs cortèges bigarrés d'incantations et de rites extravagants ? Révélateurs de la décomposition morale qui rongeait l'Empire, pareils symptômes exprimaient, en dépit de leurs égarements, une soif de salut ou de refuge. « Si le christianisme n'avait pas heureusement triomphé, a souligné René Grousset, c'eût été Mithra ou Sérapis, le Sol Invictus ou la Grande Déesse. » Mais le christianisme triompha. Aux pauvres gens, hommes libres ou esclaves (à Rome, au temps d'Auguste, il y avait certainement plus d'un tiers de la population qui était esclave; à Alexandrie, peut-être les deux tiers), à la masse des humiliores, à ces « tisserands, foulons, cordonniers », qui furent bien souvent les premiers témoins du Christ, il apportait, autant que des espérances d'avenir, des paroles de bonté et de consolation. D'où l'incessant élargissement de son audience.

Le rôle de Constantin
Aussi, quoique l'Empire, au seuil du IVe siècle, dans l'aristocratie, dans l'armée, surtout celle de Gaule, et chez les lettrés et les néo-platoniciens, restât païen en majorité, en Occident du moins, et jusque fort tard dans les campagnes, Constantin, le vainqueur du pont Milvius (28 octobre 312), donna à l'Église, en un geste la veille encore impensable, ce qu'aucun César auparavant n'avait songé à lui donner : des gages non équivoques de sa faveur. Par la suite, la balance qu'il maintenait à peu près égale entre païens et chrétiens, entre « la Louve et l'Agneau », penchera décidément du côté de Celui-ci, au point qu'il renoncera à officier au Capitole comme Pontifex Maximus, et qu'il interdira aux haruspices d'exercer leur ministère divinatoire. Mieux, la propagande arienne commençant de répandre son poison, Constantin saisira l'occasion d'intervenir en protecteur du cher christianisme et convoquera, à Nicée, le premier « concile œcuménique ».Assiégée par l'ennemi du dehors, et périodiquement harcelée par ses furieux assauts, l'Église, on le sait, n'avait pas davantage été épargnée, dans sa semi-clandestinité, par les hérésies, qui l'attaquaient du dedans, et qui, aux IIe et IIIe siècles, se nommaient le montanisme, le marcionisme, le gnosticisme et ses multiples variétés. De même, en ce décisif IVe siècle, eut-elle à affronter de graves dissidences : le schisme de Donat, l'insidieux courant manichéen (entièrement étranger, à vrai dire, à la doctrine chrétienne), l'arianisme. Ce dernier, solennellement condamné, en 325, au concile de Nicée, qui affirma que le Fils est consubstantiel au Père, aurait dû s'évanouir. Son entêtement, les appuis dont il put se prévaloir (ceux des empereurs Constance et Valens), et la faiblesse du pape Libère, lui procurèrent une revanche. Qu'effacera, en 381, le concile de Constantinople.En attendant, le paganisme, découronné mais peu pressé d'abandonner la partie, survivait vaille que vaille et s'agrippait au terrain. Il eut d'ailleurs, un instant, l'espoir de reprendre son ancien lustre lorsque l'empereur Julien, s'étant proclamé son champion, prétendit obliger les chrétiens, contre lesquels il réveilla les arguments d'un Celse ou d'un Porphyre, à restituer les trésors et les édifices des cultes idolâtres confisqués par eux, puis les priva des fonctions d'enseignement. Aventure sans lendemain ! Au bout de vingt mois de règne, Julien devait tomber, le 26 juin 363, en combattant les Perses, et son impossible entreprise expira avec lui.Cette fois, l'Église, corps mystique du Dieu vivant, et société autonome et complète, possédant son mode de gouvernement, sa hiérarchie, son organisation, sa discipline, était en train de l'emporter d'une manière irrévocable et définitive. En veut-on une preuve éclatante ? Le 28 février 380, Théodose, empereur depuis 379, promulgua un décret fameux ainsi libellé : « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l'apôtre Pierre, à celle que professent le Pontife Damase et l'évêque Pierre d'Alexandrie, c'est-à-dire reconnaître la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Digne complément de la décision prise jadis par Constantin de mettre le monogramme du Christ à la hampe de ses étendards...Après cela, l'Empire, recouvert par les invasions, pouvait bien, en Occident, achever de s’effondrer. Il n'existait aucune force humaine capable d'empêcher que l'Église, seule debout au milieu de l'affaissement universel, « n'attirât à elle, a écrit Paul Allard (4), les nouveaux maîtres de l'Europe, et ne coulât dans le moule chrétien la société qui allait naître du contact des Barbares avec les restes des institutions romaines ».