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Le christianisme une nouveauté ?
Père Ignace de la Potterie
Exégète

Source : La Nef 

Nous voudrions nous interroger avec saint Irénée sur le motif de sa perpétuelle « nouveauté ». Pourquoi avec saint Irénée ? Parce que l’évêque de Lyon a été le plus grand théologien du IIe siècle, époque qui a suivi celle des apôtres (1). On pourrait même soutenir qu’il a été le fondateur de la théologie chrétienne, car son ouvrage principal, l’Adversus Haereses, « Contre les hérésies », consacré à la réfutation des doctrines gnostiques qui s’étaient développées en tous sens dans l’Eglise primitive, expose les articles de la foi chrétienne avec la plus parfaite cohérence spéculative.

Or sa théologie est aussi une exégèse de la Sainte Ecriture, et réciproquement, ce qui est une grande leçon pour tous les temps et spécialement pour le nôtre : si les théologiens de notre époque croient avoir découvert qu’ils doivent s’appuyer sur l’intelligence de l’Ecriture, les exégètes d’aujourd’hui devraient se souvenir, à l’exemple d’Irénée, que leur travail fait partie intégrante de la théologie chrétienne. Pour vraiment comprendre un texte de la Sainte Ecriture, l’exégète doit en un certain sens communier à la foi et à l’expérience spirituelle de son auteur. Saint Grégoire écrira : « Les paroles de Dieu ne peuvent absolument pas être pénétrées sans sa sagesse; car si quelqu’un n’a pas reçu l’Esprit de Dieu, il ne peut d’aucune manière comprendre les paroles de Dieu » (2).

La présentation de la foi que fait Irénée assied la vérité du Christ et de son enseignement sur les prophéties, autrement dit sur l’Ancien Testament, dans la droite ligne de ce que font les Evangiles : « Tout ceci advint pour que s’accomplisse cet oracle… » (Mt 1, 22); « En effet, est-il écrit par le prophète… » (Mt 2, 5); « Alors s’accomplit l’oracle du prophète… » (Mt 2, 17). Un des intérêts majeurs de la « méthode » de saint Irénée, en soi comme pour le sujet que nous abordons ici, est qu’elle se présente comme un perpétuel aller et retour entre les annonces du Christ qui éclairent les Evangiles et la réalisation de ces annonces dans les Evangiles qui donne leur vraie signification à toutes les prophéties et figures de l’Ancien Testament.

C’est d’ailleurs en se référant à saint Irénée que la constitution conciliaire Dei Verbum déclare : « Les livres de l’Ancien Testament, intégralement repris dans le message évangélique, reçoivent et montrent leur complète signification dans le Nouveau Testament, et, en retour, l’expliquent et l’illuminent » (n. 16). Un autre ouvrage d’Irénée, la Démonstration de la prédication apostolique (3) est de même construit sur ce schéma : Dieu crée l’homme à l’image de Dieu, image de Dieu qui est le Fils qui se fera homme; c’est ce même Verbe de Dieu, qui allait venir dans le monde, qui parlait dans le buisson à Moïse; c’est à propos de sa Passion que David a dit…, qu’Isaïe a écrit…, etc. Ainsi, l’exégèse de saint Irénée est toute centrée sur le Christ. Hugues de Saint-Victor dira dans une célèbre formule : « Toute la divine Ecriture est un seul livre, et ce livre unique est le Christ » (4).

Le Christ a apporté toute nouveauté.

Tout cela se cristallise dans la dénonciation par saint Irénée de l’hérésie de Marcion qui niait toute valeur à l’Ancien Testament, précisément dans l’intention de radicaliser la nouveauté de l’Evangile (qu’il réduit d’ailleurs à saint Luc, considéré par lui comme le plus anti-hébraïsant des évangélistes, parce qu’il était disciple de saint Paul). A la différence des gnoses « classiques » qui, telle celle des Valentiniens, faisaient appel à un syncrétisme philosophique et religieux assez hétéroclite, le marcionisme fascine l’exégète parce qu’il se voulait très scripturaire. Même le dualisme de Marcion est distinct de celui des gnostiques : ce n’est pas un dualisme métaphysique d’un Dieu bon et d’un Dieu du mal, c’est un dualisme qui se prétend biblique en distinguant le Dieu de l’Ancien Testament du Dieu du Nouveau Testament. Pour lui, « autre est le Dieu des prophètes et autre le Père de notre Seigneur » (5). Marcion rejetait donc en bloc tout l’Ancien Testament en prétendant que les prophètes bibliques étaient mandatés par cet autre Dieu, différent de celui des chrétiens.

Se voulant le disciple de saint Paul, il soulignait avec lui la nouveauté radicale de l’Evangile qui condamne la Loi comme périmée. Mais, selon Marcion, Paul n’est pas allé assez loin : il a maintenu l’idée, spécialement grâce à son exégèse spirituelle, que l’Ancien Testament est rempli de pierres d’attente de cette construction nouvelle qu’est le christianisme. C’est cela – qui est en réalité le fondement de toute l’exégèse chrétienne (cf. 1 Co 10, 6; Ga 4, 24) – qu’attaque Marcion : entre la Loi et l’Evangile il n’y a pour lui aucun lien, au point qu’il s’agit de deux religions distinctes; le Dieu juste et bon, « riche en miséricorde » (Ep 2, 4), n’a été dévoilé que par le Nouveau Testament; l’Incarnation de ce Dieu de bonté en Jésus-Christ s’oppose aux conceptions messianiques de l’Ancien Testament.

Radicale nouveauté

Et c’est au contraire cela que défend Irénée, en retournant l’argument : la radicale nouveauté du christianisme n’est pas dans le fait qu’il rompt avec l’Ancien Testament, mais dans le fait qu’il le réalise. Autrement dit, alors qu’il est encore tout proche de l’Eglise « nouvelle » des apôtres, saint Irénée légitime la doctrine qu’enseigne cette Eglise en démontrant qu’il n’y a rien de nouveau dans sa prédication : Dieu avait déjà tout annoncé autrefois par les prophètes. Mais le paradoxe est que cette prédication est pourtant radicalement nouvelle, dans la mesure où elle proclame que les annonces faites par Dieu se réalisent aujourd’hui dans son Fils. Le Christ lui-même commence sa prédication dans la synagogue de Nazareth en lisant l’annonce que fait de lui le prophète Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, etc. » (Is 61, 1) et en prenant purement et simplement le message du prophète à son compte. Mais il explique, ce qui change tout : « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Ecriture » (Lc 4, 21). Tout certes avait été déjà annoncé, mais maintenant cela advient.

Le Christ n’apporte donc pas des choses nouvelles, mais il est la Nouveauté : « Lisez avec attention les prophéties », dit saint Irénée aux Marcionites, « et vous constaterez que toute l’œuvre, toute la doctrine et toute la Passion de notre Seigneur y ont été prédites – Mais alors, penserez-vous peut-être, qu’est-ce que le Seigneur a apporté de nouveau par sa venue ? – Eh bien, sachez qu’il a apporté toute nouveauté, en apportant sa propre personne annoncée par avance : car ce qui était annoncé par avance, c’était précisément que la Nouveauté viendrait renouveler et revivifier l’homme » (6).

Cela change même, par le fait, le sens de ce qui avait été annoncé, puisque ce sens est compris lui aussi de manière nouvelle : « Je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde » (Ps 78, 2; Mt 13, 35). Irénée cite Michée, à titre d’exemple : « Ils réduiront leurs épées en charrues et leurs lances en faucilles » (4, 2-3). Et, maître en exégèse chrétienne, il commente : l’ensemencement a été la création en Adam, la récolte du fruit a été la Rédemption en Jésus-Christ; « et c’est pourquoi, comme il unissait le commencement à la fin, étant le Seigneur de l’un et de l’autre, d’une part, à la fin il montra la charrue, c’est-à-dire le bois uni au fer et nettoyant ainsi la terre, […] d’autre part, dès le commencement, il préfigurait la faucille par Abel, signifiant par là la récolte de la race juste des hommes » (7).

Une nouveauté aujourd’hui.

On voit donc la profondeur audacieuse du grand principe d’Irénée : le Christ n’a apporté rien de nouveau dans le monde sinon lui-même. Au cœur de sa théologie est la théorie de la récapitulation, qu’il puise chez saint Paul. En fait, elle est une application de son « principe », à savoir que tout l’ancien, qui était déjà de Dieu, devient nouveau en étant repris par le Christ. Le péché d’Adam avait entraîné la perte de toute la race humaine, que l’Incarnation et la Rédemption ré-assument en une nouvelle création de l’humanité. C’est la même œuvre créatrice, mais qui, dans le Christ, « premier né de toutes créatures » (Col 1, 15), devient une œuvre toute nouvelle : « Ce qui avait péri possédait chair et sang, car c’est en prenant du limon de la terre que Dieu avait modelé l’homme, et c’est pour cet homme-là qu’avait lieu toute l’“économie” de la venue du Seigneur. Il a donc eu, lui aussi, chair et sang, pour récapituler en lui non quelque autre ouvrage, mais l’ouvrage modelé par le Père à l’origine, et pour rechercher ce qui était perdu » (8).

Cette nouveauté du Verbe incarné, en quelque sorte ancienne parce qu’elle est éternelle et qu’elle transcende toute l’histoire, on la retrouve dans le parallèle entre Eve et Marie (9) : la première, par sa désobéissance, a enchaîné le genre humain, la seconde, par son obéissance à Dieu, le libère et le réjouit « de génération en génération ». On la retrouve dans l’enseignement des apôtres qui continue à vivre dans la tradition, source et norme de la foi, enseignement reçu par chaque chrétien au jour de sa nouvelle naissance, le baptême. On la retrouve dans le « renouvellement du jugement » (Rm 12, 2) dont bénéficient les chrétiens par leur baptême, rénovation qui leur permet d’observer les commandements. Et au sommet de ce renouvellement perpétuel apporté par le Christ, qui est lui-même « la Nouveauté », se trouve l’Eucharistie, puisqu’elle fait naître à la vie éternelle : les corps des chrétiens, comme les grains de blé jetés en terre, connaissent la décomposition du tombeau, mais nourris du corps et du sang du Christ, ils se lèveront au jour qui leur est assigné, « car de même que le pain qui vient de la terre, après avoir reçu l’invocation de Dieu, n’est plus le pain ordinaire, mais Eucharistie, constituée de deux choses, l’une terrestre et l’autre céleste, ainsi nos corps qui participent à l’eucharistie ne sont-ils plus corruptibles, puisqu’ils ont l’espérance de la résurrection » (10).

Revenons pour finir à l’Ecriture : de même, dit Irénée, qu’à l’origine Dieu a planté un jardin de délices pour la vie des hommes, de même a-t-il planté dans le jardin de l’Eglise les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament comme des arbres qui nourrissent les chrétiens de leurs fruits. Mais son avertissement nous semble valoir au moins autant pour les chrétiens du XXIe siècle que pour ceux du IIe siècle : « Il faut donc fuir leurs opinions [celles des hérétiques] et nous mettre soigneusement en garde contre elles, afin de ne pas subir de dommage par leur fait; en revanche, il faut nous réfugier auprès de l’Eglise, nous allaiter de son sein et nous nourrir des Ecritures du Seigneur. Car l’Eglise a été plantée comme un paradis dans le monde. “Tu mangeras donc du fruit de tous les arbres du paradis”, dit l’Esprit de Dieu. Ce qui veut dire : “Mange de toute Ecriture du Seigneur, mais ne goûte pas à l’orgueil et n’aie nul contact avec la dissension des hérétiques” » (11).

La première épître à Timotée (6, 20) dénonçait déjà ces novitates, cette « pseudo-gnose » (= pseudo-science), qu’il faut éviter : ne pas goûter à l’orgueil des gnoses, mais se nourrir de la science des Ecritures; s’écarter des nouveautés – les nouveautés au pluriel : les hérésies –, mais recevoir la Nouveauté – la Nouveauté au singulier, et même au singulier absolu, c’est-à-dire le Christ.

N.B. Cet article a été écrit avec la collaboration rédactionnelle de l’abbé Claude Barthe.

NOTES : (1) Irénée avait été en contact, dans son Asie d’origine, avec la tradition apostolique, pour avoir entendu à Smyrne la prédication de saint Polycarpe, qui avait lui-même été l’auditeur « des témoins oculaires du Verbe de vie » et spécialement de saint Jean (Lettre à Florinus, rapportée par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 20, 6-7, Sources chrétiennes, 41, p. 62). (2) Moralia XVII, 39, 60 (PL 76, 72 A). (3) Sources chrétiennes, 62. (4) De arca Dei morali, II, 8 (PL 176, 642). (5) Contre les hérésies, IV, 34, 5 (Sources chrétiennes, 100 bis, p. 861). (6) Ibid., IV, 33, 1 (op. cit., p. 847). (7) Contre les hérésies, IV, 34, 4 (Sources chrétiennes, p. 859). (8) Ibid., V, 14, 2 (op. cit., 153, p. 189). (9) Ibid., V, 19, 1 (op. cit., pp. 249-250). (10) Ibid., IV, 18, 5 (op. cit., 100 bis, p. 613). (11) Contre les hérésies, V, 20, 2 (Sources chrétiennes, 153, p. 259).