L’Abbé Paul a dit : « Va à la suite de Jésus » (1). Cet apophtegme (parole d’un père spirituel), d’un moine presque inconnu, le plus court de la tradition monastique orientale, nous place au cœur de la question. C’est l’appel même du Seigneur aux Apôtres : « Suis-moi » (2). Il doit nous rappeler qu’une histoire du monachisme n’a son explication première et ultime que dans le Christ. Dom Guéranger disait déjà du sens chrétien de l’histoire en général : « Le Christ est chez lui dans l’histoire; il est donc simple qu’on ne la puisse expliquer sans lui, et qu’avec lui elle apparaisse dans toute sa clarté et toute sa grandeur » (3).
A chaque époque de cette histoire, des hommes entendirent l’appel du Seigneur à tout quitter pour le suivre, et c’est la réponse fidèle et généreuse à cet appel qui explique tout épanouissement authentique de vie consacrée. « Nous ne sommes pas sortis du monde pour entrer dans la solitude, mais bien dans la société de Dieu » (4), dira Dom Delatte des moines du XXe siècle.
Dès l’origine, l’état monastique est embrassé comme manière radicale de vivre selon l’Evangile, comme une « vie évangélique » (5), épanouissement de la vie divine inaugurée dans le chrétien par son baptême.
Héritiers des martyrs
Il est difficile de dater précisément les débuts de la vie monastique en Orient. On peut dire qu’elle est apparue vers le milieu du IIIe s. : saint Paul, le premier ermite connu, s’enfuit au désert lors de la persécution de Dèce (250); et au IVe s., on la voit prendre son essor dans de multiples lieux de l’Orient chrétien.
Ainsi, le grand mouvement de retraite au « désert » manifestant la séparation radicale du « monde » qu’indique le nom même de moine (Monos : seul), succéda à l’ère des martyrs. Cette succession chronologique n’est pas dépendance absolue, mais elle est l’indice d’une influence providentielle, d’une certaine continuité et affinité. Comme le martyre dans les siècles précédents, les vertus des moines apporteront un nouveau témoignage en faveur de la divinité du christianisme et de l’Evangile.
Des chrétiens menacés durent abandonner leurs biens et fuir au désert : renoncement forcé, et néanmoins bien digne de louange chez ces hommes qui plaçaient leur foi avant leur situation sociale et leur bien-être matériel. Saint Jérôme nous montre comment saint Paul de Thèbes commença sa vie d’ermite : « Il se sauva dans le désert des montagnes, pour attendre la fin de la persécution, [puis] il se résolut à faire volontairement ce qui lui avait été imposé par la nécessité, […] il se mit à aimer un logis offert, semblait-il, par Dieu. C’est là qu’il passa toute sa vie, en prière, dans la solitude » (6).
Autre préparation à la vie monastique : le chrétien qui pouvait avoir à confesser sa foi devant les tribunaux était gardé contre l’oubli de Dieu et du but de sa vie. Par l’ascèse et le détachement des biens de ce monde, la charité et la prière, il se préparait à l’éventualité du martyre, comme l’athlète au combat. Après la paix de l’Eglise (début IVe s.), nombre de chrétiens fervents s’accommoderont mal de la baisse de ferveur que risquait d’entraîner une vie désormais « facile ». Alors, la retraite au désert pourra répondre à leur profond désir de renoncement total pour l’union à Dieu : leur entraînement en vue des combats de l’arène les a préparés à affronter l’Ennemi dans les sables du désert.
Il faut chercher plus profondément encore la raison de cette affinité entre martyre et vie monastique. Si les moines sont les émules et les continuateurs des martyrs, c’est que la même flamme anime la vie offerte des uns et des autres. L’acte de charité parfaite qui y est inclus fait seul la valeur et le mérite du don; la vie monastique doit être un « martyre d’amour ». « Rien ne surpasse la