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Les persécutions
Père Christian Dumoulin

Source : La Nef n° 106 - juin 2000

Du 19 au 25 juillet 64, pour reprendre un peu plus tard pendant trois jours jusqu’à la fin du mois, un grave incendie ravagea les deux tiers de Rome. Soupçonné d’avoir mis le feu à la capitale, Néron « pour faire taire cette rumeur, supposa des coupables et soumit à des supplices raffinés les hommes détestés par leurs abominations que le vulgaire appelait chrétiens. (…) On saisit d’abord ceux qui avouaient, puis, sur leur indication, une grande multitude, convaincue moins du crime d’incendie que de haine du genre humain. On ajouta la moquerie aux tourments; des hommes enveloppés de peaux de bêtes moururent déchirés par les chiens, ou furent attachés à des croix, ou furent destinés à être enflammés, et, quand le jour tombait, allumés en guise de flambeaux nocturnes ».

Ce texte célèbre de Tacite (Annales, 15, 44) est le témoignage le plus formel de la première persécution. En vue de dissiper les soupçons, Néron utilisera le procédé classique du détournement de l’attention, jetant en pâture à l’opinion le nom de « chrétiens ». Si aucun auteur de l’Antiquité ne met sur leur compte l’incendie de Rome, la « haine du genre humain » est bien le type des incriminations vagues créées pour satisfaire la crédulité de la foule et orienter son ressentiment. Mais comme cette accusation n’est point un délit prévu par le droit romain, Néron édicta que les chrétiens seraient poursuivis en tant que « chrétiens ».

Alors que Rome accueillait les religions les plus diverses, le christianisme, exception notoire, ne fut pas autorisé. Le professer était un délit, le nier, en apostasiant, était un moyen de se sauver.

Dans un fameux rescrit, Trajan précisa la portée de cette loi néronienne, statuant qu’il ne fallait pas poursuivre d’emblée les chrétiens et les rechercher, mais les punir s’ils étaient dénoncés et convaincus. Le caractère odieux d’une telle législation provoque chez Tertullien des accès d’ironie : « Si vous condamnez les chrétiens, pourquoi ne pas les rechercher ? Et si vous ne les recherchez point, pourquoi ne pas les absoudre ? (…) Le chrétien est donc punissable non parce qu’il est coupable, mais parce qu’il a été découvert, bien qu’on n’eût pas dû le rechercher » (Apologeticum, II, 8-9).

Tout chrétien était un candidat au martyr, même si, jusqu’au IIIe siècle, l’Eglise ne fut inquiétée que sous six empereurs (Néron, Domitien, Trajan, Hadrien, Marc-Aurèle et Commode). La persécution était une poussée de fièvre, locale, brève et intermittente : elle pouvait être violente à Lyon et ne laisser aucune trace en Afrique. Le chrétien restait soumis à l’arbitraire du gouverneur, à l’humeur du magistrat ou, plus prosaïquement était mis en réserve pour les jeux du cirque. Selon une tradition, l’évêque d’Antioche, Ignace, aurait été condamné aux fauves et conduit à Rome à cet effet. Mais une simple délation suffisait à traduire devant le tribunal : le patricien Apollonios, en 185, fut dénoncé comme chrétien par son esclave; le préfet du prétoire, à son corps défendant, prononça la sentence de mort.

En butte aux calomnies de la rue.
C’est le fanatisme des foules qui fut le moteur des persécutions. La haine populaire s’exprimait en des racontars et des calomnies qui circulaient dans l’opinion publique, cette force dans l’Antiquité, quand il fallait statuer des délits et de la culpabilité, force d’autant plus redoutable qu’elle est anonyme et incontrôlée.

L’absence des chrétiens aux cérémonies, leur refus d’adorer les dieux de la cité, provoquait contre eux l’accusation d’athéisme. « A bas, les athées », s’écrie la foule de Smyrne qui demande l’arrestation de l’évêque Polycarpe.

Dans l’esprit du peuple porté à la fabulation, le rite eucharistique, sur lequel les chrétiens gardaient le secret, était matière à ragots. Là où les fidèles recevaient et mangeaient le corps du Christ, l’imagination populaire voyait des scènes de cannibalisme, accusant les chrétiens de tuer un enfant, de lécher son sang et de se disputer les parts de son corps (Minucius Felix, Octavius, 9). Comme les fidèles s’appelaient entre eux « frère et sœur », la foule les taxait d’inceste.

On leur attribuait les calamités et les catastrophes naturelles, les païens voulant exorciser leur peur et découvrir des boucs émissaires. Ce chef d’accusation aura la vie longue : « Le Tibre a-t-il débordé dans les campagnes, le ciel est-il resté immobile, la terre a-t-elle tremblé, la famine ou la peste se sont-elles déclarées, aussitôt on crie : "Les chrétiens aux lions !" » (Apologeticum, 40, 2).

Si l’intelligentsia païenne ne croyait pas à ces racontars, les philosophes, qui se posaient en directeur de conscience, considéraient le christianisme avec mépris. Le stoïcien Marc-Aurèle jugeait la mort des martyrs comme une action théâtrale, une bravoure inutile. Verdict dédaigneux. Le philosophe converti Justin enseigna à Rome et gagna des recrues jusqu’à ce que son concurrent, Crescent, jaloux de sa propagande et de son succès, le dénonce comme chrétien : six de ses élèves moururent martyrs avec lui, vers 165.

La fiche signalétique du chrétien est ainsi suspecte; il passe pour être hostile à la société et membre d’une secte exclusiviste qui n’agit pas en plein jour mais préfère les réunions dans l’obscurité. Les païens s’exerçaient à marginaliser et molester ces communautés, ce dont se plaignent les fidèles de Lyon, victimes d’un pogrom : « On nous a chassés des maisons; on nous a interdit les thermes, le forum et de paraître dans n’importe quel lieu public ».

Préjugés politiques, juridiques, populaires, intellectuels étaient mêlés pour composer un faisceau d’accusations gratuites, propres à frapper l’imagination de la foule portée à la surenchère.

La réponse loyale du martyr.
Pourtant, face à l’Etat, les chrétiens avaient une attitude loyale, et sauf certains intransigeants et rigoristes, ils assuraient l’empereur de leur fidélité, car leur but était de conquérir un royaume éternel et non de monter à l’assaut du pouvoir. « Lorsque vous entendez dire que nous attendons un royaume, proclame Justin, vous supposez à la légère qu’il s’agit d’un royaume humain. Mais c’est du royaume de Dieu que nous parlons. Ce qui le prouve, c’est qu’à vos interrogations, nous répondons que nous sommes chrétiens, quant nous savons bien que cet aveu nous vaudra la mort. Si nous attendions un royaume humain, nous nierions pour sauver notre vie » (1 Apologia, 11, 12).

Il n’en reste pas moins vrai qu’en séparant le domaine de César et celui de Dieu, le christianisme apportait un élément de distinction révolutionnaire dans la société antique. Le chrétien disait « non » à l’Etat lorsque sa foi était menacée, pour le reste son « oui » était conditionnel ou même sans réserve. S’ils priaient pour le prince et le respectaient, les martyrs lui refusèrent toujours l’adoration et les grains d’encens qui leur auraient épargné la mort. Attitude logique et courageuse qui n’a pas mis fin aux persécutions, car chrétiens et païens ne parlaient pas le même langage. Les chrétiens subordonnaient la loi humaine et civile à la loi divine : estimables selon leur croyance personnelle, ils étaient offensifs selon la raison d’Etat.

Les grandes persécutions.
Le tort du pouvoir romain fut de lier la cause du patriotisme à la poursuite des chrétiens contre lesquels il s’attaque méthodiquement à partir du IIIe siècle : les persécutions devinrent systématiques et universelles. Cette nouvelle conduite est dictée par l’importance de l’Eglise qui étend ses ramifications dans tout l’Empire et montre sa cohésion. Or, par nature, l’Etat craint les organismes structurés.

Si Septime-Sévère, pour tarir le recrutement chrétien, s’en prend aux catéchistes et aux catéchumènes (un groupe de six d’entre eux fut exécuté à Carthage dont la Passion de Perpétue et Félicité narre les épreuves), c’est Dèce qui inaugure les persécutions générales. Conservateur, il voulait fortifier par le lien de la religion romaine ancestrale l’unité de l’Empire alors en crise. Un édit (250) obligea tous les sujets à offrir un sacrifice solennel aux dieux. Les chrétiens furent saisis d’effroi, car aux jours de l’héroïsme avaient succédé ceux de la somnolence entretenue pas des années de relative tolérance. On enregistra beaucoup de défections; des évêques apostasièrent, des riches craignirent pour leur fortune et des fonctionnaires pour leur place. Mais dès le 20 janvier 250, le pape Fabien avait versé son sang, imité en province par Denys (?) à Lutèce, Saturnin à Toulouse, le prêtre Pionius à Smyrne…

Face à la détresse de l’Empire, Valérien décida de réduire la puissance de l’Eglise en visant ses richesses, la hiérarchie et le culte (257-258). La persécution se doubla d’une opération financière : on séquestra les cimetières et on confisqua les biens de l’aristocratie chrétienne. Le clergé auquel l’empereur avait imposé de sacrifier, sous peine d’exil, et l’année suivante, de mort, livra de nombreux martyrs. Entre autres, l’évêque de Carthage, Cyprien, qui eut la tête tranchée; trois cents fidèles périrent, jetés dans de la chaux vive à Utique; l’évêque de Tarragone et deux de ses diacres furent brûlés; surpris en train d’officier à la catacombe de Callixte, le pape Sixte II fut mis à mort sur le champ avec ses quatre diacres, deux autres et Laurent suivirent de près… Plus longue et plus violente que celle de Dèce, cette persécution, souvent exécutée selon des procédés expéditifs, sévit partout.

Grâce à l’édit de tolérance de Gallien (260), l’Eglise, pendant plus de quarante ans, jouit d’une « petite paix ». Elle en profita pour se dilater spatialement et socialement, touchant même les classes dirigeantes et la maison impériale : l’épouse et la fille de Dioclétien sympathisaient avec le christianisme.

Bref mais provisoire répit. Le parti vieux romain composé d’intellectuels (Porphyre) et de païens fanatiques soutenus par Galère poussèrent Dioclétien, qui menait une œuvre de réforme au moyen de la tradition religieuse, à anéantir le christianisme. En une seule année (303-304), quatre édits déclenchèrent la plus terrible des persécutions. Le premier interdit le culte et ordonna la destruction des églises et des livres saints. Deux autres concernèrent les membres du clergé qui furent incarcérés et priés d’abjurer. Le dernier étendit à tous l’obligation de sacrifier aux dieux.

Sauf en Bretagne, en Gaule et en Espagne où Constance, père de Constantin, pratiquait une politique de tolérance, le sang coula à flots : la jeune Agnès, le tribun Sébastien à Rome, Lucie de Syracuse et une masse de martyrs en Orient où l’épreuve dura dix ans subirent des tourments. Une petite ville de Phrygie brûla entièrement avec ses habitants; en Thébaïde, c’est par fournée qu’on exécute, même des femmes et des enfants, dix à cent en un seul jour et sur un long espace. Le contemporain Eusèbe décrit le caractère horrible de la persécution : « Les uns, comme en Arabie, furent tués à coups de hache; les autres, comme en Cappadoce, eurent les jambes coupées; d’autres, comme en Mésopotamie furent pendus les pieds en haut, la tête en bas et au-dessous d’eux, on allumait un feu dont la fumée les étouffait; quelquefois, on leur coupait le nez, les oreilles ou les mains… » (H.E., 8, 12).

La Geste du sang.
Dresser un état global des victimes opérées par cette douzaine de persécutions serait d’un grand intérêt. Les lacunes de la documentation ne le permettent pas, les proportions démographiques sont sujettes à caution, en outre le nombre de martyrs connus est de loin inférieur à celui des victimes des exécutions massives, ou disparus dans l’exil et dans les mines, cette Eglise du bagne. Les critères d’évaluation et les estimations varient selon les historiens, allant d’une dizaine de mille à un nombre grossi démesurément.

Les sources contemporaines, parfois païennes, évoquent l’importance de cet effectif : « grande multitude », dit Tacite, « multitude de martyrs », affirme Irénée, « innombrable peuple de martyrs », confirme Cyprien. A propos de la persécution de Septime-Sévère, vers 203, Clément d’Alexandrie note : « Nous voyons de nos yeux couler à torrents le sang des martyrs brûlés vifs, mis en croix ou décapités » (Stromates, 2, 125).

Pour nous qui sommes friands de statistiques, il est difficile de transposer en estimations numériques, même approximatives, des termes comme « infinité, multitude, grand ou innombrable ». En appréciant la dimension quantitative et la durée de ce phénomène, si on tente cependant d’émettre un chiffre, il faut certainement répudier celui de dix mille; d’aucuns évaluent le bilan de cette geste du sang à une centaine de milliers.

La fécondité de la Croix.
En 313, la victoire de Constantin au Pont-Milvius et l’Edit de Milan inaugurèrent la liberté des Cultes.

Mais déjà le christianisme était devenu un fait social avant d’être un fait légal. Toutes les générations de l’Eglise primitive connurent les persécutions : de 64 à 313, elles s’échelonnent sur 129 années. C’est le témoignage des martyrs qui a donné au christianisme ses lettres de noblesse et son efficacité apostolique, car il est une prédication vivante scellée par la preuve la plus convaincante, celle des souffrances et de la mort. En assistant au procès des chrétiens, le philosophe Justin reçut le choc de la grâce : « Lorsque j’étais encore disciple de Platon, entendant les accusations portées contre les chrétiens, et les voyant intrépides en face de la mort et de tout ce que les hommes redoutent, je me disais qu’il était impossible qu’ils vécussent dans le mal et dans la débauche » (2 Apologie, 12, 1).

Tertullien a loué la fécondité de ce combat héroïque de l’Eglise primitive dans une phrase justement célèbre : « Le sang des martyrs est une semence de chrétiens » (Apologeticum, 50, 3). Politique de l’impuissance ou impuissance de la politique à régler les problèmes d’ordre religieux, les régimes le mieux assis sont minés par la force d’une foi qu’ils veulent éliminer. C’est par la Croix que le christianisme s’est emparé de la société antique.